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piutôt de peau de baleine; il était d’un noir de jais, et nous nous demandions si véritablement cela pouvait se manger; mais nos appréhensions étaient, cette fois, mal fondées. Ce morceau était coupé en long et en travers en très petits cubes. Nous nous risquâmes à faire l'expérience de l’un d’eux, et nous fûmes agréablement surpris de lui trouver le goût de la noix de coco. Nous persistâmes alors, et fimes de ces cubes une consomination considérable, sans pouvoir revenir de notre étonnement. Ce plat devint, dans la suite, mon mets favori. Quand il eut disparu, on nous servit du renne bouilli en quantité très limitée; nous lui fimes ample justice.
« Après le renne, on apporta des tranches de gencives de baleine, auxquelles des fragments d’os adhéraient encore : je n’hésiste pas à déclarer que ce manger me parut délicieux. Autant que la comparaison est possible, c'est quelque chose de semblable, pour le goût, au fromage à la crème. Cette friandise, que les Tchouct- [ss chis appellent leur sucre, termina le repas, etnous nous |# plûmes à reconnaître qu'après le triste début du festin, le dernier acte n’en était pas du tout à dédaigner. »
Les Tchouctchis, tout aussi ignorants, en somme, que
ain talent d'invention et d'exécution, même en fait d'art. Ils excellent particulièrement dans la fabrication 4 des casaques et des pantalons en peaux de renne, de [#4 daim, de phoque et de chien, et dans celles desokonches | ou camisoles de peaux d’eider, des bonnets, des gants,
des mocassins, etc. Ils brodent leurs vêtements très habilement avec des crins de renne, et les ornent de découpures de cuir appliquées et cousues dessus. Ils cousent aussi, les uns aux autres, une quantité depelits |A
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morceaux de peaux de couleurs différentes, dont l'etfet est souvent très agréable à l'œil.
Une chose curieuse à observer, c’est qu’il y a chez eux des renommées industrielles tout comme dans les sociétés civilisées. Certaines femmes s'étaient fait une réputation dans l'art de préparer les peaux, d'autres dans l’art de les teindre. Tel individu était vanté pour ses manches de fouet, tel autre pour ses lanières. Leur talent pour couper et sculpter l’ivoire est également remarquable. Des modèles en ivoire de traîneaux et de meubles ; des jouets, parmi lesquels des canards, des phoques, des chiens, etc., témoignaient de beaucoup de goût et d'imagination. Des lignes de baleine avec des hamecons d'ivoire, des pelotes de ficelles de toute grosseur et de plus de cent mètres de long, sans nœuds, faites de lanières de peau de morse, des traîneaux, des harnais, sont encore le produit de l'industrie indigène. Il y avait, dans le pays, un artiste, véritable Cellini tchouctchi, dont la réputation, comme sculpteur d'ivoire, était sans rivale.
Le aandysme, paraît-il, étend ses racines jusque sous les neiges du pôle. Écoutez plutôt M. Hooper :
« C’est sans doute une condition essentielle de toutes les sociétés, que quelques-uns de leurs membres soient destinés à faire les damoiseaux et à chercher la considération d'autrui dans la tenue qu'ils afficheni. L’habitué de Bond-Street, à Londres, et l’élégant du boulevard des Italiens à Paris, étaient ici représentés par le
Tchouctchi dont nous avions fait notre ami. Ce jeune
homme avait un habit d’une tout autre coupe que les habits de ses compatriotes, et il le portait d’une façon toute différente. Des bandes de fourrure teinte et des lanières de cuir dont les bouts pendants se terminaient par un ornement semblable à un grain de chapelet,
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Les Tchouctchis sont ordinairement très courageux et doués de beaucoup de patience. Ils attaquent sans hésiter le terrible ours polaire, et luttent avec lui corps à corps. « Nous avons rencontré un homme, raconte M. Hooper, qui, nous fut-il dit, avait attaqué, armé seulement d’une espèce de large couteau-poignard, un ours colossal dont il était venu à bout. Cet homme avait reçu, dans le combat, une affreuse blessure à la poitrine, on y voyait l'empreinte profonde des ongles du monstre ; il portait également, sur la figure, une horrible cicatrice, et il était, en outre, estropié pour ja vie. »
Il est tout à fait évident, d’après le récit du lieutenant Hooper, que les officiers et l'équipage du Plover ne durent l'hospitalité cordiale et les bons traitements qu'ils reçurent des Tchouctchis, qu'à la parfaite urbanité avec laquelle eux-mêmes se conduisirent, et aux ménagncments qu'ils ne cessèrent d’avoir pour ces amis de rencontre. À cet égard, la relation de l'officier anglais est, d’un bout à l’autre, une leçon de politique qui prouve les excellents résultats qu'avec des demisauvages on peut obtenir de rapports bienveillants. M. Hooper est lui-même un exemple remarquable de courage et de patience unis à une âme impressionnable
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et tendre. Ces qualités éminentes ne se montrèrent nulle part mieux qu’au milieu des tristes péripéties de son voyage au cap Oriental, exécuté à pied, avec des traineaux seulement pour les provisions.
Le lieutenant Hooper, accompagné de MM. Martin et W.-H. Moore, et de quelques indigènes de leurs amis en qualité de guides, partit, dans la matinée du 8 février, par un beau temps clair et une température de vingt à vingt-trois degrés Fahrenheit au-dessous de zéro, c'est-
Noowook.
à-dire plus de trente degrés centigrades au-dessous de glace. Le premier soir, les voyageurs atteignirent des tentes où on leur offrit des poissons gelés et bouillis. D'effroyables rafales de neige les retinrent toute la journée du 9 ; mais, commençant à s'impatienter, ils se remirent en route le 40, malgré le temps. Arrètés à chaque pas par les nuages de neige fine que le vent leur soufflait au visage et qui les aveuglait presque, ils n’atteignirent que Noowook, misérable station de pêche, où, cependant, les pauvres habitants leur offrirent une ospitalité proportionnée à leurs moyens. Là, un de
leurs chiens les quitta, mais ils en rachetèrent un autre le lendemain, pour six onces de tabac. La journée du 11 fut encore brumeuse, la neige tombait toujours, Après avoir dépassé Tchaytcheen, — pauvre hameau de cinq petites huttes, situé sur un golfe superbe, —- ils gagnèrent la rive opposée, et marchèrent, à l'ouest, vers une chaîne de collines où ils s'arrêtèrent pour se reposer.
« Le ciel avait été sombre tout le jour, et pendant les quelques instants que nous nous étions arrêtés, une neige fine et serrée s'était mise à tomber et nous cachait notre route. Loin de se ralentir, elle ne fit qu’augmen:ter de violence. Il était impossible de rien voir du pays où nous nous trouvions, et c'est à grand'peine si moi, qui fermais toujours la marche, je distinguais la silhouette de notre guide Mooldooyah qui, néanmoins, continua bravement d'avancer jusqu’à l’entrée de la nuit. Alors seulement notre Tchouctchi montra des signes non équivoques d’hésitation et de doute ; il s’arrêtait de temps en temps. pour se consulter avec sa femme et cherchait anxieusement à percer du regard les ténèbres qui commençaient rapidement à nous envelopper. Enfin, après que nous eûmes descendu le revers d’une colline et fait une pointe sur une surface unie, Mooldooyah s'arrêta définitivement. Nos craintes se trouvaient réalisées : notre guide s'était égaré. Nous étions maintenant, nous dit-il, sur une glace d’eau salée, une petite anse probablement ; mais il n’en connaissait ni le nom ni la situation. En somme, la neige et l'obscurité lui avaient fait perdre son chemin, et il fallait attendre là que la lune vint nous prêter sa lumière et nous aider à nous retrouver.
« Le lever de cet astre ne devait avoir lieu que dans quatre ou cinq heures. En conséquence, nous nous assimes sans murmurer, appelant de nos vœux la reine
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des nuits pour nous tirer d'embarras. Nous proposâmes, il est vrai, de nous servir du compas ; mais Mooldooyah rejeta l'offre comme inutile dans cette circonstance. Heureusement, la neige en tombant avait amené une amélioration sensible dans la température, et, en réalité, nous ne souffrions pas beaucoup du froid ; nous avions même l'esprit si libre, que nous chantâmes en chœur plusieurs chansons favorites, et que Martin et moi nous dansämes sur la neige une danse qui mériteraitle nom de polka tchouctchi. Toutefois, cet exercice était un peu trop fatigant pour être prolongé ; nos vêtements étaient chargés de neige, et nous avions trois pieds de neige pour parquet. Nous eûmes donc recours au tabac à fumer. Puissent les adversaires de la pipe suspendre ici leur anathème en songeant de quelle consolation le tabac fut pour nous dans cette occurrence ! »
Le lever de la lune ne changea rien à la triste posi-
lion de nos voyageurs. A peine même s'ils pouvaient en
distinguer la lueur incertaine à travers les épais flocons de neige qui tombaient sans interruption. Force leur fut donc de disposer les traineaux de manière à s'en faire des abris, suivant en cela l'exemple de leur ami Mooldooyah, et aidés des conseils de son excellente femme Yaneenga, plus prompte encore que son mari à deviner leurs besoins.
« Mooldooyah et sa femme étaient évidemment dans un état d’anxiété terrible sur notre sort. Pour eux-mémes, ils ne craignaient pas grand'chose, habitués qu'ils étaient à la rigueur du climat (quoique cependant, dans des événements pareils, les naturels ne sont pas toujours épargnés). Mais le cas était différent pour les étrangers ; les bons Tchouctchis ignoraient jusqu’à quel poiat nous étions capables de résister au froid. Dans
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cette extrémité, c’est à toi qu'on s’adressa, Providence des Tchouctchis ! On en pensera ce qu’on voudra ; mais j'avoue que, sans avoir la fibre bien délicate, la cérémonie, quelque simples qu'en fussent les détails, me pénétra d’un sentiment de terreur religieuse, et m'ouv'it les yeux pour la première fois sur le danger réel où nous nous trouvions.
« Quittant le traineau d’un pas lent et dose le couple tchouctchi s’éloigna à quelque distance de nous. Yaneenga se prosterna à terre, la figure dans Ja neige, les mains levées au-dessus de la tête. L'homme se tourna d’abord à l’ouest, puis au nord et au sud, s’inclinant chaque fois et omettant, je ne sais pourquoi, peut-être par oubli, le quatrième point cardinal. Il avait, comme Yaneenga, les bras levés au-dessus de la tête. Dans cette position, il poussa à plusieurs reprises des cris dont la note retentit encore à mon oreille en écrivant ces lignes, — des cris extraordinaires, prolongés, lugubres, des cris de désespoir lancés à pleins poumons, semblables d’abord au roulement sourd du tonnerre, et s’affaiblissant par degré pour finir en une plainte d’une incroyable tristesse. Je n’ai jamais rien entendu d'aussi horriblement émouvant. Le cri d’agonie de l’Irlandais et le hurlement sauvage du Peau-Rouge ont l’un et l’autre frappé de très près me oreille; mais ces cris ne sont rien comparés à l’invocation de détresse de Mooldooyah à ses dieux. Les deux Tchouctchis revinrent ensuite à leur traîneau où je les rejoignis. Je trouvai Yaneenga calme, mais pleurant abondamment ; son mari assis, dans un morne silence, ne répondit que très brièvement à mes questions. Je retournai bientôt à mon traîneau et m’étendis auprès jusqu'au matin ; mais le sommeil ne vint que tard, il fut très agité, et je m’éveillai souvent, »
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