L'ESTHÉTIQUE
Le point de vue esthétique, en matière d'orthographe, pourrait être défini : le point de vue de la trans^ parence.
Une orthographe limpide est une orthographe belle. L'orthographe espagnole plait aux yeux. « En parlant du charme du castillan, dit un linguiste suédois des plus compétents, M. Wulff, il ne faut pas oublier son orthographe^ qui est à peu près l'idéal d'une orthographe pratique et simple. » C'est qu'elle laisse transparaître distinctement l'espagnol parlé. L'orthographe anglaise est laide, parce que la lumière y passe mal.
La beauté de l'orthographe n'est que celle de la langue, bien vue à travers. Or, pour toutes choses, la beauté vraie est celle qui supporte l'analyse, et qui, satisfaisant non seulement le premier coup d'œil, mais la réflexion, semble s'accroître avec l'attention qu'on lui donne; telle est toujours la beauté d'une langue que n'obscurcit pas une orthographe opaque. Plus on l'examine, plus on y découvre de perfections grammaticales. Ici, c'est une régularité grandiose qui règne dans tout l'ensemble, qui, grâce à l'orthographe, se montre comme à découvert sur une vaste surface, et qui forme un digne objet de contemplation. Là, c'est une fine anomalie, due à quelque cause mystérieuse; elle peut n'être qu'à peine perceptible, mais du moins elle n'est, point cachée par des conventions d'écriture ; la curiosité est ravie de parvenir à la discerner, et s'exerce à en deviner l'origii^e. Dç toute façon, la langue reçoit de l'orthographe un attrait qu'elle lui rend, et toutes deux ensemble concourent à notre plaisir, qui est à la fois plaisir de l'intelligence et plaisir des yeux.
Aussi le grec, celui de tous les idiomes de l'Occi-
dent dont l'orthographe est la plus phonétique, et où l'application du principe a été jusqu'à une notation régulière des inflexions de la voix, çi toujours été le régal des linguistes aussi bien que des lettrés. Le grec! voilà un exemple à retenir. « Vous nous proposez, s'éerient les champions de l'immobilité, une orthographe de cuisinières », ou bien : « Vous faites du français un argot ». Non pas, messieurs les dégoûtés : c'est voua qui voyez bassement, si de telles pensées vous viennent. Nous, nous voulons traiter le français comme une langue ailée et légère, et nous savons très bien où BOUS prenons notre modèle. Notre réforme a eu un précédent célèbre à Athènes, un quart de siècle après Périclès. — « Il faudra que, désormais, les poètes se laissent imprimer sans lettres muettes? » — Sans doute; c'est ainsi qu'on imprime Pindare. S'il paraît en français quelque belle page de prose, quelque rêverie transcendante sur l'univers, l'infini, la vertu, l'amour, sera-t-elle profanée pour être orthographiée comme la prose attique de Platon?
i^Ju'on laisse de côté, par un effort de l'imagination, les préventions passagères. Qu'on essaye de se représenter l'effet que fera plus tard l'orthographe simple, Forthographe à l'espagnole et à la grecque, quand Fœil en aura pris l'accoutumance tout à son aise. Ce qu'il verra sera assez différent de ce qu'il voit aujourd'hui : point de tli, de rh ni de ph, peu ou point d'y, peu d'accents, peu de consonnes doubles, point de lettres de luxe; à peu de chose près, selon la formule phonétiste, un signe par son, un son par signe. Hé bien, je prétends que cela paraîtra coquet, si bien qu'alors nos livres, hérissés de tant de caractères qui n'expriment rien, seront réputés disgracieux. On aura appris à sentir l'élégance d'une notation sobre, qui n'aura de prétention qu'à la justesse. On prendra plaisir â la voir suivre la voix, comme un danseur suit la musique. Des liseurs raffinés seront heureux de pouvoir deviner dans l'écriture la parole elle-même; ils
l'esthétique. 51
redécouvriront, après un intervalle de quatre ou cinq siècles, des satisfactions qu'on n*a connues en France qu'avant l'avènement de la pédanterie, au temps où, chez nous aussi, l'orthographe était aimable.
Car elle a existé dans le passé, cette orthographe française de l'avenir, que nous imaginions tout à l'heure comme purement idéale. Il y a eu très réellement une époque, et une époque charmante, où les Français se passaient d'y, de p/i, d'accents, de lettres de luxe..., c'était celle où leur jeune langue, pleine d'une sève spontanée, s'épanouissait librement encore, et laissait tomber de ses branches une profusion de fruits à la fois sauvages et doux. Nul ne dédaigne plus ces fruits propres de notre sol; la finesse française s'est aperçue qu'ils étaient exquis. L'homme dont l'œil est sensible apprécie jusqu'à leur enveloppe, à travers laquelle le suc se décèle et la saveur se pressent; jusqu'à cette orthographe lumineuse qui ne masque pas la perfection de ce qu'elle recouvre, et qui, au dedans d'elle, montre libéralement la vie et la fraîcheur. Faut-il aller jusqu'à dire qu'il y trouve des délices? Non, sans doute. Enfler les mots^ ce serait ne plus se souvenir des leçons du vieux français, et d'ailleurs nulle orthographe ne peut être délicieuse^ non plus (certains l'oublient) qu'une simplification orthographique ne peut être monstrueuse. Mais celle-là est pour le lettré un surcroit d'agrément. Elle lui sourit et l'invite. C'est assez pour qu'il la préfère à celle d'aujourd'hui.
Il faut que notre orthographe redevienne pareille à celle de nos pères. Il faut qu'elle aussi ne soit qu'une forme diaphane, digne d'enfermer la parole, et légère comme ce qui s'échappe des lèvres.
Rendre à l'orthographe sa grâce, ce sera le moyen de conserver longtemps la grâce de la langue. L'es-
thétique de l'une tient de près à l'esthétique de l'autre, et peut-être notre langue vaudrait-elle qu'on prit soin d'un charme qu'elle peut perdre.
Aujourd'hui comme au temps de Dante, la parlure de France est peut-être la plus capable de contenter l'oreille. Le français est une pure parole, tandis que l'italien a les fioritures d'une musique. Il est net, tandis que l'anglais est mâchonné. Il est égal, tandis que le russe mêle des sons brutaux à des sons mièvres. Seulement, si l'on n'y veille, le français deviendra moins harmonieux que l'italien, le russe ou l'an* glais. Lui si doux en comparaison de l'allemand, il est menacé de se changer en un jargon dur. Il est en proie à l'invasion des consonnes.
Il s'agit des consonnes muettes, trop sujettes à se changer soudain en des consonnes tapageuses. On a eu jadis l'imprudence de les introduire dans l'écriture, avec l'illusion qu'elles y dormiraient inoffensives; mais voici qu'elles s'animent, l'une après l'autre, d'une vie importune, et que déjà la langue en est infestée : au lieu d'adirer Vatention on commence à prononcer, avec deux paires de t, attirer Vaftention; de plus en plus, en dépit des traditions classiques, on s'évertue à dire avec la même affectation un som'met, un ap'port^ une an'née, l'or mas'sif. Contre cette fâcheuse manie, nul préservatif n'est efficace : pas même une bonne éducation, pas même la pratique constante des choses littéraires. Des gens instruits en sont à tout épeler en parlant : une fête solèn'nelle, un cheval qui hèn'nit ; — un scul'pteur^ un don-pteur, la pron-ptitude. Quant aux vulgaires comptables, qui prononcent couramment clnk fran, sett /ran, le jour viendra vite où ils prononceront sèpV frank. Il faut savoir comprendre que le mal ne s'arrêtera pas là; parler comme on écrit est chose logique, et la logique va aux extrêmes. Nos petits-enfants articuleront le t de doigt, si nous continuons de l'écrire; une autre génération s'escrimera à faire entendre le g, s'il n'a été supprimé
l'esthétique. 53
à temps; une troisième pourra encore enchérir, et ressusciter Vs du pluriel. En fin de compte, tandis qu'aujourd'hui on prononce di dot é di doi fan vin doi, il est à craindre qu'on ne finisse par prononcer quelque chose d'épouvantable et d'à peine humain, dihs' doîkis' èV diks' doikts' fonV vinkV doikts'* Un tel français sera pire que le patois des Grenouilles dans Aristophane, hrékékékéks koaks koaks. Ceux qui le parleront ne se moqueront plus des langues qui ont des mots comme sanftt Arzt ou Kirchthurmsknopf. Les Mussets d'alors, si tant est qu'il y ait encore des poètes, pourront envier pour les duchesses de France le parler des bouviers allemands.
Qui sauvera la langue? L'Académie, si elle veut être artiste. Qu'elle biffe cette année douze ou quinze cents fausses consonnes, autant encore dans un quart de siècle, et le français ne sera plus en péril de dégénérer en un aboiement.
Parmi tant de gens qui ont écrit sur Torthographei la plupart ont oublié ce qui intéresse le plus directement l'esthétique : la poésie. L'omission a été réparée par un poète, M. Jean Psichari. Il présente pour la réforme un argument plein de force^ tiré des rimes.
Il est choquant pour l'œil, dit M. Psichari, de voir rimer enfants et faons; il y aurait avantage à écrire fans, « même pour les poètes ». Même? disons plutôt surtout^ car un avantage spécial n'empêche pas de participe^ aux avantages communs, et justement les poètes priseront mieux que tout le monde ce dont tout le monde jouira, la simplicité élégante. Je me mets toujours, bien entendu, au point de vue de demain^ non d'aujourd'hui; car il se peut bien que l'épreuve
de la transition rende quelques poètes un peu nerveux.
C'est le cas d'un poète illustre entre tous, qui, d'avance, a laissé savoir publiquement qu'il désapprouverait les demandes de réforme. Certes, il faut respecter un conservatisme qui est celui de M. Leconte de Lisle. Mais il est permis de se rappeler que le grand Corneille avait sur l'orthographe des idées précisément contraires; qu'il a voulu la modifier et qu'il l'a modifiée en effet ; que c'est sur la prononciation qu'il a essayé de la régler; enfin qu'il traite ces questions avec un accent chaleureux, bien propre à réjouir le cœur des réformateurs modernes : « Je rCay pu souffrir que ces trois mots, reste, tempeste, vous estes, fussent escrits l'un comme l'autre, ayant des prononciations si différentes *■ ».
Il est permis aussi de se demander dans quel sens l'avenir prendra parti. Comme le changement est la loi de toutes choses ; comme l'orthographe en particulier n'a été stable à aucune époque ni de notre langue, ni d'une langue quelconque qui ne fût pas en pleine décadence ; comme chez nous, depuis trois cents ans, elle suit un mouvement continu de simplification, et se rapproche de plus en plus de l'orthographe phonétique; comme ce mouvement spontané s'appuie désormais sur une puissance réfléchie, la science, et que d'ailleurs il est hâté par la vulgarisation de l'instruction primaire; pour toutes ces raisons, il n'est pas
i. Dans reste, la consonne s avait sa valeur naturelle; dans iempeste, elle allongeait Ve précédent; enfin dans vous estes, en ce temps-là, elle était complètement muette et laissait Ve bref. L'orthographe nouvelle de Corneille distingue : reste, par s de forme ronde {s) ; iempeste, par s de forme longue (f sans barre) ; vous êtes, sans s. (Édition Marty-Laveaux, t. I, p. 8.) — Je ne puis me tenir de noter au passage combien Corneille est un novateur décidé. Il applique son système avec tant de rigueur, qu'il ne craint pas de faire varier le radical des verbes : j'arreste (par s de- forme longue), mais nous arrêtons.
l'esthétique. 55
possible qu'il n'y ait pas de réforme. Les petits enfants de maintenant, quand ils arriveront à l'âge d'homme, aborderont par conséquent Leconte de Lisle dans d'autres conditions que leurs devanciers. Ils puiseront la connaissance de ses vers dans des imprimés nouveaux, d'où l'orthographe casse-tête aura disparu. Parmi ces jeunes gens se trouveront des poètes, des poètes dont beaucoup, dont la plupart même, pourront se réclamer en art de la même école, mais qu'enfin nous supposons, comme toute leur génération, familiers seulement avec l'orthographe facile. Ils n'en connaîtront plus d'autre; c'est à celle-là qu'ils s^attacheront. Et ils ne l'aimeront pas médiocrement, s'ils l'aiment en vrais poètes, l'orthographe égale et fine, sensible et vibrante, d'où les sonorrités sembleront s'envoler comme d'une table d'harmonie. Quand il leur arrivera, par dilettantisme, d'ouvrir un Leconte de Lisle princepSy et d'y chercher quelque pièce amoureusement apprise par cœur, quelle surprise pour eux, quel désappointement, de se heurter aux vieilleries d'écriture, qui les dérouteront comme les innovations déroutent nos contemporains î Ici ils verront un eu qu'il faut prononcer comme si Vu était tout seul, un aou dont l'a n'est pas pour de bon ; ailleurs une, deux, trois consonnes mortes.».. Ainsi surchargée, la poésie la plus chantante leur paraîtra tamponnée d'une multitude d'étouffoirs. Ils éprouveront le besoin de retrouver en dedans la voix de leurs souvenirs; ils fermeront les yeux, pour échapper à la vue du grimoire sourd. Voilà de quoi rassurer ceux qui hésiteraient aujourd'hui entre le désir du progrès et la crainte de je ne sais quel sacrilège. Us peuvent, en toute tranquillité, en appeler du maître à ses disciples futurs.
Il est temps de revenir à l'argument dos rimes comme faonSy et par conséquent au détail précis des réformes à faire. On peut prendre un exemple, puisque Toccasion y convie, dans les vers de M. Leconte de Lisle.
J'ouvre sans choisir, et je tombe sur cet endroit de Thyoné :
Du cothurne chasseur j'ai resserré les nœuds; Je pars, et vais revoir l'Araunos sablonneux.
Que deviendra Tenscmble de ces deux vers, et, en particulier, que deviendront leurs rimes, quand l'orthographe française aura été réformée dans une mesure raisonnable?
Le hasard m'oblige à insister d'abord sur un point secondaire. Il est évident que le substantif cothurne est destiné à perdre son /i, qui ne se prononce pas et par conséquent est inutile. Ainsi disparaîtra du texte une sorte de tache grammaticale. En effet, si on avait calqué le grec, il aurait fallu cothorne, par tho; du moment qu'on part du latin, il faut coturnc, par tu, la vraie forme latine étant coturnus sans h (en dépit des imprimés modernes), et cothurnus étant de l'antique faux. Je me hâte de glisser, confus d'être entré dans ces minuties techniques. Du moins ce n'est pas ma faute; c'est celle de notre pédante d'orthographe. La question de cothurne ou coturne n'existerait pas en français, si on écrivait sans /i, à la bonne franquette, ortografe^ téâtre, épitalame, TrasibulCy Tioné, comme déjà on écrit trône.
Pour le corps des deux vers, il n'y a guère d'autre changement à présumer, à moins qu'on n'écrive resséré, en dédoublant le groupe rr. Chasseur, revoir, Araunos pourront encore longtemps demeurer tels quels. — Restent les deux rimes, nœuds, sablonneux. C'est à propos d'elles que l'argument nouveau va trouver son emploi.
Sablonneux, un jour qui n'est pas loin, devra s'écrire sabloneuSf par un seul n, comme limoneux, et surtout avec un s au lieu d'x pour lettre finale. Cet s conviendra mieux à la grammaire — car le féminin est sablonneuse et non sablonneuxe — ainsi qu'à l'étymologie — car le suffixe latin est osus et non oxus, et en
l'esthétique. 57
vieux français ce suffixe s'écrivait eus; — il agréera donc à ceux qui tiennent à ces sortes de considérations. Ce qui importe plus, c'est que Vs conviendra mieux que Yx à la poésie. C'est, en effet, une loi non abrogée de notre versification, qu'un s orthographique à la rime fait attendre un autre s. Lo pluriel nœuds appelle par conséquent sabloneus. La nouvelle orthographe, d'emblée, mettra en relief tout naturellement l'exactitude de la rime. C'est quelque choEe, car» jus* qu'ici, on ne la rend juste que par le secours ou plutôt par l'expédient d'une petite règle supplémentaire, tout artificielle, en vertu de laquelle Vx usurpateur est censé être identique à Vs qu'il supplante, et qu'il eut été plus simple de ne pas laisser déloger.
Quant à nœuds, c'est un mot singulièrement surchargé. A coup sûr, on en ôtera d'abord le d muet Un nœu^ alors, sera au verbe nouer comme un vœu au verbe vouer. Puis, dans nœu et uœu, on pourra remplacer l'ce par e simple; neu et nouer^ ueu ot vouer, seront ainsi exactement symétriques à aveu et avouer, jeu et jouer. En écrivant donc un neu tout bonnement, on n'aura pas brouillé la langue; tout au rebours, on y aura mis l'ordre. Ici, comme toujours, l'orthographe simple est la véritable orthographe étymologique, j'entends celle qui montre le mieux les relations mutuelles des mots. — Un neu aura naturellement pour pluriel des neus. Si bien que la rime deviendra irréprochable pour l'œil comme clic l'est pour l'oreille : les neus, l'Araunos sabloneus* En somûie, en s'abandonnant, selon le conseil des érudlts^ à un pur principe, le principe phonétique, on aura ajoute à la netteté de la versification, à son vernis pour ainsi dire, et, par suite, au lustre de la poésie elle-mômep
Ainsi le point de départ est scienti tique, mais c'est à l'art qu'on arrive. Rien d'étonnant d'ailleurs si la science, qui enseigne la précision, mène du coté de l'art, qui veut la justesse. Il semble même qu'on aurait dû apercevoir plus tôt cette solidarité.
En fait, personne ne semblie y avoir Éfongé avant M. Psicharr, qui est non seulement un poète, mais un savant, un linguiste. Il était familier, par un heureux cumul, avec les clartés de la méthode aussi bien qu'avec les chaleurs de l'inspiration. Aussi a-t-il été le premier à démêler par raison ce qu'embrouillait l'instinct, le premier aussi à juger avec sentiment comme d'autres avaient jugé d'une façon froide. Il a reconnu d'avance, dans un progrès présenté comme utilitaire, la satisfaction future d'une des plus subtiles délicatesses. 11 a été ainsi le précurseur de ces jeunes poètes de l'avenir, à l'arrêt desquels nous en appelions tout à l'heure ; il a su pressentir ce qui, après coup, crèvera les yeux *.
L'argument de M. Psichari en suggérera un autre, si on se rappelle ce qui a été dit plus haut des déformations qui menacent la prononciation française, au cas où l'orthographe ne serait pas réformée.
Supposons, par impossible, que l'orthographe compliquée subsiste, et que, par une conséquence forcée, celles des lettres muettes qui dorment encore s'éveillent à leur tour. Tôt ou tard, si cela est — dans cent ans, dans deux cents, à moins que ce ne soit dans cinquante seulement, — nos descendants se mettront à faire sonner le d superflu laissé dans nœud. Il osera entrer
1. Post-scriptum. — D'après un des « Billets du matin » publiés dans le Temps (28 novembre 1889), certains poètes raffinés feraient exprès d'apparier dans leurs rimes des orthographes dissemblables. Pour rimer avec fimitSy par exemple, ils préféreraient mythe à stalagmite. J'ignore quels Byzantins se font gloire de ces recherches bizarres. M. Leconte de Lisle, du moins, ne les a pas autorisés de son exemple, car c'est clés et non clefs qu'il fait rimer avec attelés. (V Agonie d'un saint, 15* strophe.)
l'esthétique. 59
dans notre langue, ce d latin et non français qui est déjà de trop dans notre écriture, ce d contraire à l'analogie, contraire à la prononciation actuelle et à celle d'autrefois, que ne faisaient entendre ni les sujets de Louis XIV, ni ceux de François P', ni ceux de saint Louis, qui a été ajouté sur le papier par je ne sais quels pédants en ws, et qui, parmi tant de consonnes de fantaisie, semble particulièrement fait pour être l'abomination et la désolation des linguistes.
Dès lors, ce n'est plus seulement pour l'œil que la rime nœuds, sablonneux paraîtra défectueuse ; elle le sera aussi pour l'oreille. Ce sera bel et bien une rime fausse, et l'agacement des linguistes se communiquera à tous les amateurs de poésie, qui ne pourront plus lire Thyoné sans faire la grimace au passage.
Que de rimes deviendront fausses, de la même façon, non seulement dans Leconte de Lisle, mais dans Hugo, dans Musset, dans Chénier, dans Racine, dans La Fontaine ! Toute la poésie française sera atteinte, le jour où les loups ne rimeront plus réellement avec jaloux^ ni les mots avec dos. Quant aux faons, qui auront cessé de même de rimer avec enfants, ils donneront une syllabe de trop à tous les vers où l'on aura eu l'imprévoyance de les nommer. Et cela bientôt, demain peut-être. Aujourd'hui, il est temps encore. Un bon échenillage sauvegardera l'intégrité de la poésie, s'il est fait vite.
Pour défendre le statu quo, les gens du monde recourent volontiers à des raisonnements quasi doctes. Ils font intervenir le latin et le grec; ils n'ont que l'étymologie à la bouche. Pour l'amour et par la vertu de l'étymologie — à entendre ceux qui n'ont aucune notion de la méthode étymologique, — l'orthographe
doit être encombrée de lettres, de traits d'union et d*accents, bariolée d'inconséquences, longue à apprendre, difficile à pratiquer, riche enfin d'achoppements et de savants traquenards semés tout le long de la route, et semblable au Jeu de Toie, où l'on n'arrive au Jardin qu'après avoir ragé d'impatience dans le Puits ou la Prison,
Ce n'est pas le lieu de discuter cette théorie. Il suffira de dire ici que les hommes compétents la repoussent. Nos linguistes les plus éminents — on ne saurait trop insister là-dessus — ont signé à l'envi la Pétition réformatrice, soit qu'ils fussent romanistes, comme MM. Gaston Paris, Paul Meyer, Chabaneau, Clédat, Gilliéron, Thomas, l'abbé Rousselot, soit qu'ils s'occupassent des langues anciennes, comme MM. Bréal, Victor Henry, Ferdinand de Saussure.... Non, l'étymologie sainement entendue n'interdit pas de simplifier l'orthographe ; elle le commande au contraire. L'invoquer contre la réforme, c'est purement et simplement usurper son nom.
De même il y a abus, j'espère qu'on l'a compris, et il y a renversement de la vérité, quand on fait valoir de prétendues objections esthétiques. En réalité, la considération du beau prescrit ici la même chose que la recherche de l'utilité ou celle de la rigueur. Qu'on fasse droit aux réclamations formelles de la science, et qu'on cède sans regret à l'intérêt commun des particuliers et du pays; par surcroît, sans avoir la peine d'y penser, on aura pourvu à l'élégance de l'orthographe prise en elle-même, à la justesse et à la stabilité de la versification, à l'euphonie durable de la langue. On aura travaillé pour les délicats en même temps que pour les politiques ou les économistes, en même temps que pour les érudits. La routine pourra se plaindre, mais non pas l'esthétique.
(Revue bleue, 23 novembre 1889.)