LETTRE
à M. Paul Passy, secrétaire de la Société de réforme orthographique y 25 février 1881.
Vous me demandez ce que je pense de la réforme orthographique : je vous réponds bien volontiers. D'abord, je pense beaucoup de mal de 1' « orthographe » actuelle.
Elle fait gaspiller la place et le temps. A quoi bon doubler la consonne dans attraper, quand on ne la double pas dans aborder, agréer, aposter, atermoyer ? Et si un p suffît pour attraper, pourquoi en faut-il deux à trappe ?
Elle fait gaspiller quelque chose de plus précieux encore, l'étude. La peine que l'enfant prend à graver dans sa mémoire le t double et le p simple d'attraper, mieux vaudrait qu'il la prit à lire dix lignes d*un classique.
Elle est antihistorique. Ce n'est ni l'orthographe de Voltaire, ni celle de Corneille, ni celle de la Chanson de Roland.
Elle est antiétymologique, car elle est capricieuse. Nous écrivons ai7e, du latin ala, et pelle^ du latin pala ;
nos pères, qui écrivaient tout bonnement ele et pelé, n'étaient pas si inconséquents. C'est ainsi qu'ils écrivaient volontiers /ame, de /emina, comme dame^ de domina. Ils écrivaient vint et non vingt, de viginti, comme nous écrivons trente et non trengte, de triginta; ils n'avaient pas eu l'idée grotesque de faire sauter le g de viginti par-dessus l'n. Sans le savoir, ils étaient meilleurs linguistes que nous, car ils n'écrivaient pas legs un mot qui vient de laisser, et poids un mot qui vient de pensum. J'insiste sur ces absurdités de notre « orthographe », non qu'elles en soient les inconvénients les plus graves, mais parce qu'elles servent à la défendre. Il y a de braves gens qui aimeraient à la voir respecter pour ses velléités étymologiques. Qu'il leur soit dit, avant qu'ils ouvrent la bouche, que le seul emploi de cet argument serait un brevet d'ignorance.
Mais le tout n'est pas de juger et de condamner la cacographie officielle : il faut obtenir qu'elle soit remplacée par quelque chose de moins mauvais. Ici, permettez-moi de ne pas vouloir aller trop vite. Il faut une réforme acceptable pour tout le public ; c'est dire qu'il la faut d'abord acceptable pour l'Académie française. Car — c'est là un fait d'expérience — le public suit avec une discipline parfaite l'orthographe de l'Académie ; il pratique sans retard les réformes que l'Académie a admises, il ne prend pas même connaissance de celles qu'elle ajourne. Il y a d'ailleurs possibilité d'action réciproque : le public obéit à l'Académie, l'Académie à son tour écouterait la voix publique, si celle-ci prenait la peine de parler. Le but à poursuivre me paraît donc pouvoir être défini ainsi : Proposer à l'opinion pour qu'elle appuie, à l'Académie pour qu'elle statue, des simplifications orthographiques qui ne rebutent ni l'une ni l'autre.
Cette formule implique que nous devons commencer par limiter nous-mêmes nos ambitions. Peut-être un pur phonétiste, qui se placerait dans l'absolu, pourrait-