LETTRE A M. PAUL PASSY
il souhaiter d'écrire katrom pour quatre hommes; mais pour vous ou moi cela ne serait pas souhaitable, puisque évidemment nous ne l'obtiendrions pas. Je vous avoue que je serai satisfait si, au premier dictionnaire, l'Académie me permet d'imprimer quatre homes. Pour le moment, je pense qu'il faut chercher, selon un mot célèbre, les réformes orthographiques qui nous divisent le moins.
Ce seront celles qui, aisément conciliables avec divers principes, pourront agréer à la fois à des écoles et à des instincts contraires. Otons un m à homme : voilà une simplification démocratique, et nous aurons pour nous les socialistes, ou, si vous voulez, les Américains de l'orthographe. Ce sera plus phonétique, et nous aurons les Phonetic Teachers. Ce sera plus historique (c'est la plus vieille orthographe française); nous aurons donc pour nous les liseurs de vieux écrits. Demandez à un savant comme mon cher maître et ami Gaston Paris; en ôtant Vh du mot homme vous contenteriez ou soumettriez peut-être sa raison ; en ôtant un m, comme dans l'ancienne langue, je suis sûr que vous toucherez son cœur; et de fait, n'est-il pas permis d'aimer notre passé jusque dans les petites choses? Enfin ce sera de la modération; or, pour une personne qui s'intéresse à un changement, il y en a cinquante ou cent qui le subissent si on les ménage, qui se rebiffent si on les rudoie.
Vous aviez convié à vous conseiller un homme qui est le premier savant de l'Europe sur la matière. Il pouvait vous répondre avec une autorité sans égale, mais non peut-être avec pleine liberté, car il lui eût fallu parler pro domo sua. Moi je vous le dirai bien à mon aise : Le guide, c'est le vieux français. Là existent déjà, et très à découvert, les principes d'une orthographe à la fois nationale et rationnelle, à la fois étymologique et très simple, à la fois voisine de la nôtre et beaucoup meilleure. Recueillons ces principes et faisons-les prévaloir : à chaque jour suffit sa peine.
« Croyez-vous donc que le vingtième siècle ne voudra pas aller plus loin? » Hé bien, le vingtième siècle en sera libre.
Mais je tiens plus encore à plaider pour la réforme que pour la modération. Tel lecteur sérieux demandera peut-être si r« orthographe » vaut qu'on l'améliore. C'est si peu de chose aux yeux de l'homme fait, cette étude enfantine! A ce lecteur de bonne foi je réponds que, comme lui, je trouve nos règles méprisables^ mais que des millions d'enfants peinent à les apprendre, et que Timportance de ce qui n'en a pas se mesure au temps qu'on y perd.
{BuUeim memuGl de la Société de réforme orthographique, mars ISSl.)