‹ La simulation de la folieChapitre 15 sur 48 · ACTES CRIMINELS · texte numérisé non relu

ACTES CRIMINELS

Il est intéressant de se demander quels sont les actes délictueux ou criminels qui poussent le plus volontiers l'homme à simuler.

Au premier abord, il semblerait que ces actes dussent être les plus graves, ceux, par exemple, dont les conséquences sont telles qu'il y va de la tête du prévenu; les faits montrent qu'il n'en est rien.

Sur ioocriminelssimulateursje trouve 26 assassins, 58 voleurs (48 voleurs proprement dits ou escrocs, 10 individus accusés de faux ou de banqueroute), 6 incendiaires, soit en tout 90 0/0; les 10 0/0 restants sont accusés de coups et blessures, de fabrication de fausse monnaie, de chantage, etc.

Ce n'est donc pas la gravité du crime qui fait le simulateur; nous trouverons plus tard l'explication de cette apparente anomalie.

Au temps de Zacchias, la simulation de la folie devait être fréquente. «Il n'y a presque aucune maladie, dit, on s'en souvient, l'illustre médecin légiste, qu'il soit plus facile et plus commun de feindre que la folie ». Cette manière de voir, du moins en ce qui concerne la fréquence, était encore, si j'en crois Chavigny (i), celle des médecins militaires de la seconde moitié du dix-neuvième siècle :

« Dans les ouvrages un peu anciens, la folie est signalée comme souvent simulée. Boisseau (l'ouvrage de Boisseau est de 1870) indique les causes de cette simulation, la façon dont les sujets copient leur délire sur un type qu'ils ont fortuitement rencontré.

» Derblich (p. 231) croit cette simulation très fréquente, pendant ou après une campagne, parmi les soldats qui, par haine ou vengeance, cherchent à attirer les punitions sur des sous-officiers qui les auraient maltraités (coups sur la tête dans les armées où les punitions corporelles sont encore tolérées).

» Brocher, cité par Derblich (p. 235), croit à une fréquence si grande de la simulation de la folie, qu'il pose l'axiome suivant : « On devrait commencer

(1) Chavigny. Diagnostic des maladies simulées. Paris 190G, p. 72-73.

par rechercher la simulation, en supposant qu'elle existe, puis, quand on n'en rencontrera aucune trace, alors seulement on pourra penser à l'aliénation mentale». Heller, de même, ainsi quelaplupart desmédecins militaires auteurs d'articles parus anciennement sur cette question, admettait que cette simulation était courante.»

Chavigny me paraît sceptique au point de vue de cette fréquence de la simulation de la folie dans l'armée. Je ne sais ce qu'en pensent nos confrères militaires ; je ne puis dire à ce sujet qu'une chose, c'est que j'ai recueilli dans mon service plusieurs simulateurs militaires dont la simulation avait été méconnue.

Si, laissant de côté la simulation dans l'armée, je l'envisage parmi les délinquants, je vois, d'une manière générale, tout le monde être d'accord pour admettre sa rareté lorsqu'on l'étudié dans l'ensemble de ces délinquants, tandis que les avis sont plus partagés lorsqu'on en limite l'étude aux seuls délinquants atteints de folie :

Délinquants suspectés atteints de folie. — Voici ce que A. Laurent (i) écrivait à ce sujet en 1866, après avoir fait appel au témoignage d'hommes bien placés pour juger la question :

« Je me suis adressé à plusieurs confrères habitant depuis longtemps des centres de population consi-

(1) A. Laurent. Etude médico-légale sur la simulation de la folie. Paris 1866, p. 1-2.

dérable, et plus à même que d'autres, en raison de leur situation auprès des tribunaux, d'être requis pour examiner les prévenus offrant des symptômes de folie. MM. les docteurs Lasègues, Legrand du Saulle, Lunier, Prosper Lucas, Delasiauve, Calmeil, à Paris ; Campagne, à Montdevergues ; Bazin, à Bordeaux ; Marchand, à Toulouse; Dagonet, à Strasbourg (Stephansfeld), à qui j'ai écrit pour demander s'ils avaient observé des cas de simulation, m'ont répondu que ces faits étaient excessivement rares. Bien d'autres médecins spécialistes ou attachés aux prisons m'ont confirmé cette rareté. »

C'est aussi l'opinion de P. Garnier(i); cependant ce médecin a vu la simulation devenir plus fréquente, à la suite de la loi sur la relégation. Je cite :

«Depuis dix ans, environ, que j'examine, soit comme suppléant du professeur Lasègues ou médecin adjoint de Legrand du Saulle, soit comme titulaire, les personnes amenées à l'infirmerie spéciale du dépôt, j'ai noté, ainsi que mes éminents maîtres, cette rareté relative qui est en contradiction avec les propositions émises, dès 1650, par Paul Zacchias, dans son chapitre sur la folie simulée.

» Mais, depuis deux ans, et dans le cours de la dernière année surtout, les cas de simulation se sont produits avec une fréquence inusitée. Au premier

(1) P. Garnier. La simulation de la folie et la loi sur la relégation. Ann. tl'hyg. publ. el de médecine légale, 1888, t. XIX, p. 98-99.

abord, on pouvait croire à un de ces jeux du hasard disposant les faits en série ; cette interprétation commode a bientôt dû être mise de côté. Des données assez précises m'autorisent à penser que cette recrudescence subite reconnaît une cause déterminée, sur laquelle il m'a paru intéressant d'attirer l'attention.

t> Le 27 mai 1885, un article additionnel a été introduit dans le Code pénal par le vote de la loi prononçant la relégation des condamnés récidivistes. Si l'on doit mesurer, comme il est logique de le faire, la valeur d'une disposition répressive à la salutaire frayeur qu'elle inspire et aux efforts réalisés pour se soustraire au châtiment encouru, il est possible d'affirmer que le législateur a frappé juste, sans parler du but de préservation sociale qu'il a voulu atteindre, en repoussant loin de la mère patrie les délinquants incorrigibles, agents d'une contamination morale si redoutable.

» Rien n'est significatif, à cet égard, comme le langage de certains simulateurs dont on parvient à surprendre les confidences et à enregistrer les aveux. Après avoir reconnu l'inanité de leur tentative, ils ont jeté bas leur masque et n'ont plus rien à ménager. Avec une brutale franchise , ils s'emportent, en termes violents, contre cette loi «inique, barbare, maudite», qui, pour quelques-uns, apparaît véritablement comme la plus effroyable des peines afiiictives et infamantes. Ils conviennent parfois, sans trop de difficultés, que c'est la crainte d'être transportés « là-bas ! si loin ! », sans espoir de retour, qui

les a poussés au stratagème qui vient de tourner à leur confusion ».

Pour mon compte personnel, j'ai observé trois observations de cet ordre.

Si j'en crois Ingegnieros ; Lugan, Kowalewski, Vibert reg-arderaient la simulation comme rare dans les cas que nous étudions, tandis qu'il en irait différemment de Sghager, de Magnan, de Ferri. Ce dernier auteur l'aurait observée plus fréquemment chez les délinquants véritablement aliénés que chez les délinquants non aliénés.

Les auteurs, dont nous venons de rappeler les noms, ne basent leur opinion sur aucun chiffre; d'autres ont eu recours à la statistique ; Ingegnieros traduit, comme suit, les résultats qu'ont obtenus ces derniers :

« Sur 3.500 délinquants, Duffiel Robinson a rencontré 245 fous dont 48 l'étaient devenus à la prison ; 20 seulement étaient d'habiles simulateurs.

»Schûle affirme que, parmi des milliers de malades qu'il a observés pendant quinze ans, il n'a trouvé aucun cas de simulation.

» . . . . Lentz, sur 485 délinquants aliénés, a rencontré seulement trois cas de simulation, mais il croit que la proportion est plus grande chez les délinquants devenus fous en prison depuis leur condamnation.

» . . . . Vingtrinier, sur 43.000 accusés, a rencontré 205 aliénés et, parmi ceux-ci, un seul simulateur. Sur

190 aliénés venant de la prison, Richter n'en a pas rencontré un seul qu'on put soupçonner de simulation. Knecht, dans le grand pénitencier de Waldheim, n'a observé aucun cas de simulation en sept ans et demi. Sommer n'en a pas rencontré davantage. Sander, en vingt ans d'exercice à l'asile des aliénés de la Charité de Dalldorf, ne se rappelle pas avoir rencontré un seul simulateur parmi les prisonniers. Enfin, Baer, médecin de la grande prison de Plotzerïsee, sur 30.341 prisonniers, a observé, dans une période de dix-huit ans, 201 aliénés et un seul cas de simulation ; encore ce cas est-il douteux. Lewin, sur 24.725 prisonniers, qu'il a examinés en quatre ans, a rencontré 62 aliénés et un seul simulateur, douteux lui aussi ».

Parmi les 44 premiers délinquants renvoyés comme aliénés, par ordre du juge, à la section spéciale de l'hospice de Las Mercedes, depuis sa création, Ingegnieros a constaté 6 cas de simulation indubitable et un douteux, un peu plus de un par an (14,8 p. 0/0). Cette proportion, dit-il, est à peu près identique à celle rencontrée par Lombroso.

Que conclure de tout cela? sinon qu'il est difficile, en invoquant la statistique ou l'avis de tel ou tel auteur, de se faire une opinion précise sur le degré de fréquence de la simulation.

Que dit donc à ce sujet la pratique médico-légale jointe à celle du médecin aliéniste ? Elle me dit que la simulation chez les délinquants et les militaires

suspectés atteints d'aliénation mentale est relativement rare, mais loin d'être exceptionnelle, si bien que, non seulement lorsque j'agis comme médecin légiste examinant un prévenu de cet ordre, mais encore lorsque j'agis comme médecin aliéniste recevant dans mon service des détenus ou des militaires, je porte à leur étude une attention toute spéciale avec l'idée que je puis être en présence de simulateurs et, parfois, assez souvent même, cette idée est confirmée. Voilà ce que me dit ma pratique. Cet enseignement, *qui adapte mon esprit vers une certaine direction, vaut toutes les statistiques et justifie amplement l'étude actuelle.

Ensemble des délinquants. — Ici, tous les auteurs me paraissent d'accord pour admettre que la simulation est très-rare, exceptionnelle même. Pourquoi ? Il semble, étant donnés les avantages procurés au criminel par la folie, qu'elle devrait être, au contraire, fréquente, surtout quand ce criminel a commis des actes graves.

A. Laurent et d'autres médecins avec lui, pensent que cette faible fréquence serait due, en particulier, à la répulsion générale qu'inspire la folie. Cette répulsion serait telle que « le plus grand nombre aime mieux passer pour criminel que de passer pour aliéné ».

Que vaut cette explication? Peu de chose à mon avis. Que peut faire, en effet, à un criminel, ayant commis quelque acte réellement grave de paraître

entaché ou non de folie? C'est là un souci dont certainement il n'a cure. D'ailleurs, cette tache, si tache il y a, s'effacera d'elle-même, que la simulation soit découverte ou qu'elle soit méconnue. Dans le premier cas, elle sera lavée ipso facto ; dans le second cas, le simulateur, une fois à l'abri de toute poursuite, aura tôt fait de jeter bas le masque et, se montrant sous son véritable jour, de se laver de toute tache de folie.

C'est ailleurs qu'il faut rechercher le pourquoi de cette rareté.

D'abord, le plus grand nombre des criminels ne songent même pas à simuler la folie ; souvent même, si j'en crois mon observation personnelle, le simulateur n'agit pas spontanément, mais sous l'influence d'incitations étrangères. L'un, par exemple, simule sur les conseils d'un parent du gardien chef de la prison où il est enfermé, qui lui a raconté qu'un détenu avait évité une condamnation en faisant le fou ; d'autres simulent sur les conseils de leurs codétenus, et il en est même auxquels ceux-ci indiquent ce qu'il faut faire pour paraître être fou, etc.

Ensuite, la simulation est très difficile et tous les criminels ne sont pas susceptibles de simuler la folie.

On s'en rendra aisément compte à la lecture des observations que je relaterai plus tard ; il faut une force de volonté peu commune pour la mener à bien.

Il me suffira, pour montrer le rôle écrasant du simulateur, de rappeler ce que disait à Morel l'un d'eux, dont la supercherie avait été reconnue et dont je rapporterai, plus tard, tout au long l'histoire clinique :

«Vous ne sauriez croire ce que j'ai souffert! J'ai cru devenir réellement fou et j'avais plus de crainte encore de tomber fou que d'aller au bagne. J'ai passé plusieurs mois sans dormir. Il me semblait que la moitié de mon cerveau était vide et qu'une boule d'eau située dans la partie pleine venait frapper contre la partie vide ».

Certains auteurs et, en particulier, Laurent (i), pensent que la simulation peut même conduire à la folie. « Les simulateurs, dit ce médecin, qui ont prétendu qu'ils seraient devenus fous s'ils avait continué à simuler la folie quelques jours de plus avaient parfaitement raison. On connaît de véritables folies survenues à la suite de la simulation. Entre autres faits, l'histoire a consigné que deux marins français, prisonniers sur les pontons anglais, eurent la constance de simuler la folie pendant six mois de suite. Mais, au bout de ce temps, ils ne recouvrirent leur liberté qu'au prix de leur raison véritablement perdue ».

Tardieu (2) partage cette manière de voir; de même Garnier (3), tout en ayant des doutes cepen dant à ce sujet.

(1) Laurent. Loco cit., p. 374.

(2) Tardieu. Etude médico-légale. Paris 1872, p. 239.

(3) Loco cit., -p. 98.

Cette opinion se comprend, la simulation étant difficile et le simulateur étant ordinairement un prédisposé, c'est-à-dire un individu portant en lui-même ce qu'il faut pour devenir aliéné. Cependant l'observation ne la justifie pas. Parant (i), qui a étudié la question, ne trouve dans la science aucune observation précise démontrant qu'un simulateur fût devenu fou, tandis qu'il rencontre, au contraire, des cas relativement nombreux d'individus ayant simulé la folie pendant des mois, même des années, sans que cette simulation ait en rien agi sur leur état psychique. Il résume ainsi ses recherches à ce sujet:

«Ainsi donc, d'un côté, absence d'observations explicites démontrant d'une manière certaine que la simulation de la folie puisse conduire le simulateur à la folie réelle ; d'un autre côté, existence de faits péremptoires qui démontrent qu'une simulation très prolongée n'a altéré en rien les facultés d'esprit du simulateur ».

Je ne connais aucune observation publiée postérieurement pouvant modifier cette conclusion.

Quoiqu'il en soit, il est certain que la simulation de la folie est extrêmement difficile, que le rôle du simulateur est écrasant et qu'il est peu d'individus susceptibles de le tenir longtemps ; aussi voit-on souvent le simulateur l'abandonner dès les premiers jours.

Page 1