ÉVOLUTION
Chemin faisant, j'ai mis en relief, à côté des incorrections dans l'expression, le mode d'apparition des symptômes, etc., celles que ces mêmes symptômes peuvent présenter dans leur marche. Ainsi, pour ne rappeler qu'un exemple l'agitation maniaque, la stupeur, la mélancolie, la démence elle-même, sont souvent plus ou moins marquées suivant les moments ou mieux suivant l'intérêt du prévenu.
Je ne reviendrai pas ici sur ces incorrections dans la marche des symptômes et ne m'attacherai qu'à l'évolution de la maladie.
Dans certains cas, cette évolution peut offrir des incorrections suscitant des doutes plus ou moins forts.
C'est dans certains cas, la disparition par trop rapide du délire, ainsi chez Simon (obs. VIII). Cet homme, entré à l'asile, présentant un délire hallucinatoire, avec rire niais, plaintes qu'on lui a volé beaucoup d'or, qu'on lui a écrasé la tête, et plus souvent mutisme, n'accuse plus, du jour au lendemain, aucun trouble délirant, redevient normal et dit seulement ne plus se souvenir de sa crise.
C'est, d'autres fois, la simulation de formes successives de folie, dans un court espace de temps. Ainsi, un individu, dont l'histoire est rapportée par E. Laurent, simule d'abord un délire des persécu-
tions, puis une démence arrivée à un degré très avancé et, quelques jours après, un accès de manie. Je résume cette observation :
Obs. XL. — D... est intelligent, mais son indiscipline et son mauvais caractère l'obligèrent à quitter de bonne heure la maison paternelle. A dix ans il s'engage dans la marine de l'Etat, y reste jusqu'à 24 ans et s'y conduit bien. Revenu dans sa famille, son père craignant quelque nouvelle escapade, le marie à brûle pourpoint. Sa femme, le soir de ses noces, le repousse, lui avoue qu'elle a eu un amant, qu'elle l'aime toujours et qu'elle ne saurait appartenir à un autre. D... la quitte et fait la connaissance d'une courtisane. Il lui faut beaucoup d'argent pour l'entretenir, son travail ne lui en fournit pas assez ; il fabrique alors de la fausse monnaie.
Arrêté une première fois, D... est acquitté faute de preuves suffisantes ; il se fait arrêter de nouveau deux ans plus tard et simule la folie, dans l'espoir de se sauver.
« En arrivant à Mazas, il prétendit qu'on voulait l'empoisonner et refusa toute nourriture. Amené à la Santé, D... commet d'abord la grave imprudence de se confier à plusieurs de ses codétenus; puis, il comprit qu'il ne pouvait continuer longtemps le système qu'il avait adopté à Mazas et brusquement il changea la forme de son délire. Lorsque nous le voyons pour la première fois, il fait à toutes nos questions des réponses brèves et incohérentes ; il a oublié son âge, son nom. etc., etc. Nous n'avons pas douté un seul instant que D... simulait et nous lui avons fait comprendre la grossièreté et la maladresse de son artifice. Alors, tout en conservant un air taciturne, une parole brève et saccadée, sa conduite devint celle d'un homme
raisonnable ; il se déclara prêt à être jugé. Cependant, ses craintes le reprirent au dernier moment ; alors il simula la manie aiguë, l'érotomanie \ il voulait se livrer au coït anal sur son compagnon de cellule. Tout cela ne trompa personne et D... fut condamné aux travaux forcés à perpétuité ».
Siemens rapporte l'observation d'un individu qui simula successivement la fureur maniaque, la surdité, des hallucinations.
C'est parfois une modification du délire sous l'influence d'une suggestion ; nous reviendrons tout à l'heure sur cet ordre de faits à propos des procédés complémentaires de l'examen direct.
L'évolution du délire peut donc, dans certains cas, fournir des éléments très importants de doute et de diagnostic.
Malheureusement, il n'en va pas toujours ainsi et j'ai rapporté, à propos des formes cliniques, des observations où l'évolution du délire simulé avait suivi, à s'y méprendre, celle de la folie vraie.
Je termine ici l'étude analytique des ombres portées par la simulation au tableau clinique de la folie envisagée dans ses différentes formes. Toutefois, avant de clore définitivement cette étude, je veux encore attirer l'attention sur les écrits des simulateurs et sur des actes auquels se livrent parfois ces derniers et dont la gravité apparente est bien faite pour impressionner le médecin et faire penser à la folie réelle ; je veux parler des tentatives de suicide.
On rencontre semblables tentatives indiquées dans quelques observations ; je me bornerai à rappeler celle de Simon (obs. VIII) ; cet homme fait deux tentatives de cet ordre ; une première fois il se pend avec son drap de lit ; une seconde fois, il met le feu à sa paillasse. Mais quand on examine de près ces tentatives, on s'aperçoit bientôt qu'elles n'ont rien de sérieux et que le prévenu a pris ses précautions pour que de prompts secours lui soient apportés. C'est en présence de ses co-détenus que Simon tente de se pendre, assuré, avec juste raison, que ceux-ci le secourront à temps ; c'est ce qui est arrivé. Lorsqu'il mit le feu, la nuit, à sa paillasse, deux autres prévenus couchaient dans la même cellule que lui, et, comme endormis, ils tardaient à se réveiller, notre homme a soin d'enlever sa chemise dès qu'il voit qu'elle peut prendre feu.
On sait combien les écrits des aliénés peuvent avoir d'importance comme éléments de diagnostic, aussi certains auteurs ont pensé que les écrits du simulateur pourraient être utiles pour diagnostiquer la simulation. Je ne trouve, ni dans ce qu'ils ont dit à ce sujet, ni dans les observations où il est question de ces écrits, des preuves probantes à ce sujet ; je me contenterai donc de signaler cet élément à l'attention des médecins.
Etude synthétique. — Dans ce qui précède, nous n'avons eu qu'un but, dégager les incorrections présentées par la simulation affectant telle ou telle forme
symptomatique. Cette étude analytique veut être complétée par une étude synthétique, c'est-à-dire par une étude dans laquelle nous rechercherons si les incorrections que nous avons constatées ne sont pas susceptibles d'un certain groupement.
Lorsque nous les envisageons sous ce jour, voici ce que nous voyons :
Nous les voyons d'abord pouvoir être divisées en trois classes, suivant qu'elles sont constituées par des symptômes anormaux dans leur expression, par une désharmonie symptomatique ou par une évolution anormale.
Nous voyons ensuite ces classes comporter à leur tour des subdivisions et, en fin de compte, on peut dresser le tableau suivant :
A — Ombres constituées par des symptômes anormaux dans leur expression :
a) Symptômes atypiques, c'est-à-dire symptômes n'ayant rien de clinique.
b) Symptômes exagérés : Un des caractères les plus généraux de la simulation delà folie, c'est l'exagération ; le simulateur veut trop bien faire le fou.
c) Symptômes non en rapport avec la forme clinique simulée. Ex. : sommeil, mutisme dans la manie, mouvements brusques dans la stupidité, etc.
d) Symptômes anormaux dans leurs manifestations. Ex. : agitation, stupeur, démence se manifestant seulement à certains moments et devant certaines personnes, etc.
e) Contradiction dans la description des symptômes faite par le simulateur. Ex. : persécuté niant d'abord avoir des hallucinations de la vue et, quelques instants après, affirmant l'existence de ces hallucinations et les décrivant.
/) Symptômes incorrectement exposés. Ex.; étalage spontané de symptômes que l'aliéné vrai n'indique que sur provocation.
B. — Ombres constituées par une disharmonie symptomatique.
a) Physionomie, regard , habitude extérieure, attention, dires, etc., en désharmonie dans leur expression avec la forme clinique simulée.
b) Absence de certains symptômes nécessaires. Ex. : absence dans lalypémanie des symptômes physiques propres à cette forme de folie.
c) Demandes, réponses non en rapport avec la forme clinique simulée.
d) Incoordination des syptômes. Ex. : simulateur maniaque simulant en même temps des idées de persécution et de grandeur et ne sachant pas amalgamer ces idées avec la manie.
e) Inconséquences dans le délire. Ex. : mégalomane oubliant qu'il est prince.