FORMES DÉLIRANTES
Les formes délirantes alléguées par les prévenus se résument, en l'état actuel de la science, dans les suivantes : délire alcoolique, délire morphinique, délire de peur, impulsions. Leur diversité pourra s'augmenter dans la suite; pour le moment, ce sont les seules que nous connaissions et même pour chacune d'elles nous ne possédons guère qu'une observation. Voyons-les successivement.
Délire alcoolique. — L'observation suivante de délire alcoolique allégué a été recueillie dans mon service; elle se rapporte à un alcoolique ayant déjà eu plusieurs crises délirantes et qui entra à l'asile avec un certificat médical constatant l'existence d'un délire des persécutions. — Ce délire n'existait nullement. Notre homme étant absolument sans ressources ne trouva rien de mieux que de commettre un délit et
de simuler une crise de folie pour se faire admettre à l'asile où il serait hébergé. Ce n'était d'ailleurs pas la première fois qu'il entrait dans un semblable établissement. Je résume ci-dessous son observation.
Obs. LV. — Gri..., âgé de 36 ans, avait été arrêté à la promenade du Peyrou où il brisait à coups de pierres les vitres des becs de gaz. Ceci se passait en plein jour. Interrogé sur le pourquoi de son acte, il répond qu'il voyait sur ces becs son frère, mort depuis longtemps, qui, un couteau plein de sang à la main, se précipitait sur lui en le menaçant. Ce récit convainquit le médecin chargé de l'examiner que Gri... était réellement fou et notre Confrère porta le diagnostic de délire des persécutions.
Amené à l'asile, après un court séjour à la salle d'observation, Gri... ne présente aucun trouble délirant; il nous avoue qu'il a simulé l'accès de folie qui l'a conduit dans notre service et nous en donne le pourquoi qui est la conséquence de son odyssée :
Resté orphelin très jeune, il n'a pas connu son père et sa mère est morte alors qu'il avait neuf ans. Il ne peut nous fournir aucun renseignement précis sur son hérédité, il sait seulement que tous ses oncles paternels sont des buveurs.
A l'âge de 14 ans, il avait déjà de l'appétence pour l'eaude-vie ; maître de son patrimoine, il se trouve, à 21 ans, à la tête d'une fortune de 45.000 fr. environ. Avant ce temps, il avait essayé différents métiers, mais la myopie dont il est atteint l'obligea à les abandonner et il se mit jardinier. A partir de ce moment, les excès alcooliques se multiplient et il en arrive progressivement à absorber jusqu'à un litre et demi d'alcool par 24 heures. Bientôt apparaissent des crises délirantes nocturnes avec hallucinations terrifiantes de la vue à direction surtout zoopsique. Deux fois, ces crises se
prolongèrent suffisamment pour nécessiter l'admission de Gri... dans un asile d'aliénés de Lyon.
La ruine arrive et alors il s'en va errant de localité en localité, parfois travaillant, le plus souvent mendiant et convertissant en eau-de-vie tout l'argent qu'il peut ramasser. Il faut qu'il boive, il y est irrésistiblement poussé. De temps en temps, un accès de delirinm tremens le jette pour quelques jours dans un hôpital.
Quoi de plus naturel, dans ces conditions, de rattacher à un semblable accès les actes commis auPeyroupar Gri...? Cependant il n'en est rien, notre homme avait simulé une crise délirante. Etant dans un dénument • absolu, ayant faim, il voulait se faire mettre en prison ou dans un hôpital, afin d'avoir de quoi manger. Pour arriver à ses fins, il imite un de ses accès antérieurs de délire avec hallucinations terrifiantes de la vue.
Devant un aveu si précis et si spontané, Gri... fut mis en liberté. Il fut désolé de cette détermination et quitta l'asile avec l'idée bien arrêtée de simuler la folie dans d'autres villes.
J'avais perdu cet homme de vue, lorsque, deux ans après sa sortie, je recevais du juge d'instruction de Privas une demande de renseignements sur son compte. Gri... avait été arrêté dans cette dernière ville pour vagabondage et destruction de monuments publics ; il avait évidemment renouvelé des exploits plus ou moins semblables à ceux qui avaient provoqué son admission à l'asile de Montpellier.
Voilà bien un cas de délire alcoolique allégué; Gri... n'a, en effet, pas d vantage simulé devant le médecin qui l'a examiné avant son admission à l'asile
que devant moi ; il lui a simplement dit qu'il avait agi sous l'influence d'une hallucination.
Dans ce cas, la question de diagnostic de simulation possible ne s'est pas posée pour moi ; si elle s'était posée, je l'aurais résolue en comparant dans son moment d'apparition en plein jour, dans ses caractères, dans son évolution, etc., le délire allégué par Gri... avec le délire alcoolique réel.
Délire morphinique. — Dans l'observation suivante il n'en a plus été ainsi, le docteur Blanche (i) qui la rapporte, a dû discuter le délire morphinique allégué par la prévenue pour expliquer le meurtre commis par elle sur une petite fille. Je la résume.
Obs. LVI. — On trouva un matin dans un canal, aux portes de Dijon, le corps d'une petite fille étendue dans l'eau et noyée ; on le reconnut pour être celui de la jeune Henriette Barbey. La femme Friquet, voisine de la famille de cette enfant, fut accusée de la mort de celle-ci. Elle reconnut que la veille, au moment où les enfants sortaient dé l'école, elle avait pris cette petite fille par la main et l'avait emmenée chez elle, mais elle nie absolument qu'elle l'eût fait mourir et prétend que, par suite de l'abus invétéré qu'elle fait de la morphine, il lui arrive souvent de ne pas avoir conscience de ses actes ; elle affirme qu'elle n'a conservé aucun souvenir de ce qui s'est passé dans la journée du crime. Elle a dû agir, dit-elle, sous l'influence de quelque idée bizarre qui lui aurait traversé l'esprit comme celle, par
(1) Ann. méd. psych., 1883, t. X. p. 234-235.
exemple, qui la veille l'a entraînée à acheter, sans besoin, un lot de livres de médecine.
Soumise à l'expertise de différents médecins, elle fut confiée en dernier ressort à celle du docteur Blanche.
Notre Confrère examine la femme Friquet dans l'ensemble de sa vie psychique, c'est-à-dire avant, pendant et après le crime.
Les pièces contenues au dossier lui prouvent que ni avant, ni après le crime, cette femme n'a présenté de troubles délirants.
C'était «une maniaque suivant le sens qu'on attache à ce mot dans le langage non médical, et voilà tout. Elle a pu faire usage de morphine, mais n'a pas présenté les symptômes caractéristiques de l'intoxication morphinée — et on peut affirmer que si elle s'est ingéré des fortes doses de morphine, ses facultés intellectuelles n'ont pas été altérées, si ce n'est peut-être d'une façon très fugitive, et sous forme d'assoupissement momentané. »
Les divers médecins qui ont examiné la femme Friquet après le crime, s'accordent à admettre qu'elle n'est pas actuellement atteinte de folie. Durant le temps que le docteur Blanche l'examine, elle émet quelques idées délirantes. Elle est effrayée par des gens qui s'avancent vers son lit ; elle colle une croix sur le mur pour éloigner le diable, parce qu'on lui dit qu'il n'y a que le diable qui puisse la tourmenter ainsi ; on lui jette des sorts comme à Dijon; elle refuse de manger, et se plaint de ne pas uriner depuis 24 heures. Malheureusement pour elle, on a la preuve qu'elle mange en cachette, et qu'elle urine, si bien, que, lorsqu'on la sonde malgré elle, on ne retire de sa vessie qu'une quantité insignifiante d'urine ; la simulation est, par conséquent, patente.
Donc, ni avant, ni après le crime, la femme Friquet n'a été aliénée; l'a-t-elle été pendant le crime, c'est-à-dire au temps de l'action? Se basant, d'une part, sur les témoignages positifs contenus au dossier et, d'autre part, sur les déclarations mêmes de l'inculpée, le docteur BLANCHE s'exprime ainsi à ce sujet :
« Le matin du jour du crime, elle fait des courses et des visites en ville; vers onze heures, elle cause avec la jeune Coquereaux,en termes quicontiennentcomme l'annonce de ce qu'elle a projeté de faire ; elle emmène l'enfant en lui disant ce qui peut la déterminer à la suivre sans difficulté chez elle ; à la question de sa fille (qui lui demande pourquoi elle a amené cette enfant), elle répond, de manière à prouver que c'est bien volontairement et avec conscience qu'elle l'a fait. Puis, dans les diverses versions qu'elle donne des événements qui se sont accomplis jusqu'à la submersion de l'enfant, et même pendant le reste de la nuit, si elle varie dans ses déclarations, il n'en reste pas moins acquis qu'elle a conservé le souvenir de tous les actes qu'elle n'a pas intérêt à cacher et, par conséquent, qu'elle en avait conscience et qu'il est impossible d'admettre comme elle le voudrait, qu'à onze heures du matin, à l'époque de l'enlèvement de l'enfant, elle était sous l'influence de la morphine, qu'elle avait obéi à une de ces idées bizarres qui lui traversaient le cerveau quand elle avait pris de l'opium, et qu'elle ne savait pas bien ce qu'elle faisait. Si cette oblitération de la pensée avait réellement existé, d'abord la femme Friquet n'aurait pu causer comme elle a causé avec la jeune Coquereaux, et donner à prévoir ce qu'elle avait l'intention de faire, elle n'aurait pas pu parler à l'enfant, et ensuite elle serait revenue plus ou moins rapidement à elle-même, et quelques instants plus
tard, interrogée par sa fille, elle aurait reconnu l'acte inconscient qu'elle avait commis, et en aurait exprimé son étonnement, au lieu de l'expliquer par une assertion mensongère. Dans l'hypothèse où la femme Friquet aurait obéi à un mouvement impulsif irrésistible, comme on en rencontre dans cette forme d'aliénation mentale, je pourrais admettre qu'elle en aurait perdu le souvenir ; mais peu d'instants après, tout en l'ayant oublié, se trouvant avec l'enfant dans son logement, interrogée par sa fille, elle aurait dû, aussi, dans ce cas, répondre à sa fille qu'elle ne pouvait s'expliquer l'acte qu'elle avait commis, et ne pas y persévérer. Au lieu de cela, elle ne cherche pas à cacher à sa fille ce qu'elle a fait, elle lui en donne un motif qu'elle invente et qui est contraire à la vérité; toutes circonstances qui excluent la possibilité d'une impulsion irrésistible passagère. Il me paraît donc irréfutable qu'il n'y a eu chez la femme Friquet ni obnubilation momentanée de la raison, ni mouvement impulsif irrésistible, pas plus à l'instant où elle a agi que dans tout le cours de cette journée.
» Le lendemain 30 juin, je ne vois rien non plus dans sa conduite qui dénote un trouble intellectuel.
» Interrogée le soir même du 30 juin, elle rend compte de l'emploi de son temps la veille en niant l'enlèvement de l'enfant et en omettant conséquemment dans son récit tout ce qui a trait à l'enfant.
» Dans ses interrogatoires ultérieures, elle reconnaît que c'est elle qui a emmené la jeune Barbey, et elle présente les faits, tantôt sous un jour, tantôt sous un autre ; elle déploie dans ses réponses toutes les ressources d'un esprit très fin et très délié, elle reste toujours maîtresse d'ellemême, elle observe, attend pour répondre, discute et argumente avec habileté : elle lutte avec opiniâtreté, cherche à
susciter des difficultés, ne néglige aucun moyen de défense pour accuser autrui, avance des assertions évidemment mensongères qu'elle recouvre d'apparences plausibles. Je ne puis trouver là des signes de trouble intellectuel.
» Quant aux lacunes dans les souvenirs au cours de la journée et de la soirée, lacune coexistant avec la précision la plus entière de la mémoire sur des faits contemporains de ceux dont l'oubli était invoqué, elles constitueraient une forme d'amnésie partielle, momentanée, élective, nes'appliquant qu'aux faits incriminés, tout en laissant intacte la mémoire des faits utiles à la défense, ou, tout au moins, indifférents, et il est impossible d'en admettre la réalité ».
Pas plus au temps de l'action qu'avant ou après celle-ci, la femme Friquet n'était donc en état de démence. Par suite, on comprend que BLANCHE conclue à sa responsabilité.
Délire de peur. — C'est en se basant sur l'ensemble de la vie psychique de la femme Friquet et plus particulièrement sur son état mental à l'époque du meurtre que Blanche établit la responsabilité. C'est en se basant sur les mêmes éléments que Etoc- Demazy(i) se base, lui aussi, pour établir la responsabilité d'un parricide qui invoquait, pour justifier son crime, un délire de peur. Voici comment Froger, c'est le nom du meutrier, traduit son état d'esprit à ce moment :
Il raconte que ce soir là, il était plus souffrant et que quelque temps après s'être couché il s'est réveillé en sursaut : « Çà m'étouffait, dit-il, je manquais de
(1) Ann. médic. psycholog., t. 1. 1869, p. 403-426.
respiration; j'ai appelé mon père pour qu'il vînt m'ouvrirla porte et me faire prendre l'air. Mon père m'a répondu à mi-voix, comme s'il eût été endormi à moitié : de quoi? Alors je me suis levé, je suis allé à la porte pour prendre respiration, je n'ai pu l'ouvrir, parce que j'étais trop faible pour tourner la clef. En revenant pour me mettre au lit, j'ai rencontré mon père; je ne savais pas que c'était lui; çà me touchait, ça me tenait, je croyais que c'était un voleur, j'ai eu peur; j'ai pris un couteau sur la table, j'ai frappé... C'est bien malheureux ! le couteau était tout ouvert; s'il eût été fermé, je n'aurais pas eu la force de l'ouvrir ».
Le docteur Etoc-Demazy chargé de l'examen médico-légal de Froger, fit un rapport très détaillé, duquel je dégage ce qui suit :
Obs. LVII. — Louis Froger est âgé de trente ans ; c'est un héréditaire chez lequel la prédisposition se traduit par de la débilité intellectuelle et morale et de la paresse. Mécontent de son sort, il rêvait une situation supérieure à celle qu'il avait et désirait; pour l'obtenir, le peu d'argent que possédait son père. Peu vigoureux, il se plaignait souvent de sa santé, mais il n'avait jamais eu de troubles délirants avant le crime.
Examiné après celui-ci, il n'en manifesta pas davantage et, s'il était irresponsable, il le devait à un accès passager d'aliénation mentale. Cet accès a-t-il existé? Si oui, il ne peut, dit notre Confrère « consister qu'en une impulsion subite, irréfléchie, plus forte que la volonté ; ou bien en une perturbation mentale instantanée survenue dans le
passage du sommeil à la veille. Mais les dépositions des témoins ne permettent pas d'admettre unsemblableétat-,elles montrent, en effet, que, depuis vingt-quatre heures, Froger préparait son attentat. De plus, son attitude pendant le meurtre n'est pas celle d'un impulsif, il poursuit son père dans la rue et frappe encore une autre personne ; après son crime, loin de se comporter comme un impulsif, il cherche, comme un vulgaire criminel, à se soustraire par la fuite aux mains de la juslice. Enfin, le récit que fait son père de la scène du meurtre réduit à néant les dires de Froger et montre que tout, dans l'acte de celui-ci, a été conscient et voulu.
«J'allais m'endormir, dépose Froger père, lorsque mon fils m'appela ; il me dit les mots : Papa ? Papa ? Plusieurs fois je lui répondis : Louis qu'as-tu ? Je l'entendis remuer près de son lit, il quittait probablement sa chemise ; je suppose qu'il la quittait, en se disant que, sans chemise, je ne pourrais pas le saisir aussi facilement. Puis il vint autour de la table ; je l'entendis chercher quelque objet sur cette table, peut-être son couteau. Il ne parlait pas ; il ne répondit pas à mes questions. Cependant je lui disais : Es-tu tombé, es-tu malade ? Je descendis de mon lit, et, à ce moment-là, il me porta des coups de couteau. Je voulais gagner la porte, lui voulait s'y opposer, et il me bousculait dans la maison. Lui qui n'est point fort de nature, puisqu'il est toujours malade, il est devenu plus fort que moi et je ne pus m'en rendre maître. Pendant que je débarrassais la porte, il continuait de me frapper, et quand je suis sorti dans la rue, criant au secours, il continuait encore de me frapper, sans rien dire, jusqu'à ce que les voisins s'en fussent emparés. Il était tout nu. Les voisins m'ont aidé à revenir dans mon lit. »
Il n'y a place dans ce récit, pas plus que dans les dépositions des témoins, ni pour une impulsion, ni pour une perturbation mentale instantanée survenue dans le passage du sommeil à la veille et on comprend les conclusions suisuivantes d'Etoc-Demazy :
« I. Louis Froger ne présente actuellement aucun signe d'aliénation mentale.
« II. L'examen rigoureux des circonstances qui ont précédé et accompagné la tentative imputée à Louis Froger ne révèle aucun fait qui permette d'établir que le dit Froger était en état d'aliénation mentale au temps de l'action ».
Dans l'observation de Froger, le docteur Etoc- Demazy s'est posé la question de savoir si cet homme n'avait pas agi sous l'influence d'une impulsion; les caractères mêmes du crime et l'attitude du criminel l'obligèrent à conclure par la négative.
Fureur sexuelle. — Il en a été de même dans l'observation suivante que j'emprunte à Casper (i). Il s'agit d'un individu qui se livre à des actes immoraux sur des petites filles et qui, pour se disculper, invoque une prétendue fureur sexuelle.
Obs. LVIII. — Un chimiste D..., âgé de 53 ans, marié, encore vigoureux, était accusé d'avoir commis les actions les plus impudiques avec trois petites filles de 9 à 11 ans. Pendant l'absence de sa femme, il avait attiré les trois enfants dans sa chambre. Il avait d'abord dit aux enfants
(1) Traité de médecine légale, 1862, t. I, n° 170, p. 294.
de s'amuser et de sauter, puis il avait commis sur elles des attentats odieux.
L'accusé raconte à l'audience que lorsque la petite Marie lui raconta que la petite Augustine se faisait passer la main sous les jupons par les petits garçons, il était entré dans une telle « exaltation » qu'il avait été entraîné d'une manière irrésistible à embrasser les enfants, mais il ne se rappelle pas les autres impudicités commises par lui. Lorsque après un certain temps la connaissance lui revint, il sentit une sueur sur son front. Depuis trois mois déjà, il avait remarqué la maladie qui le tourmentait : à l'aspect de petites filles il se sentait saisi subitement d'une espèce de fureur et éprouvait le besoin de les prendre et de les mordre. Il attribue cette « maladie » à l'influence des préparations d'arsenic et de cyanure auxquelles il est exposé comme chimiste depuis les années 1845-1848, et qui ont « altéré son système nerveux. »
L'accusé m'a fait les mêmes récits et y a ajouté des explications plus explicites. Il dit qu'il attribue ces funestes influences à une électricité négative qui s'est emparée de son corps et qu'il cherche depuis longtemps comment il pourrait se rétablir par l'électricité positive.
Il raconte qu'il lui est apparu en soxige un ange représenté par une petite fille ayant des ailes ; cette enfant lui avait montré avec le doigt ses parties génitales et avait mis les doigts à sa langue. Il avait pris cette vision pour un conseil à suivre dans la recherche de sa guérison.
Je dis dans mon rapport, ajoute Casper : « Tout ce que raconte cet homme n'est que mensonges, il cherche à éviter la punition de son crime en prétendant qu'il a été poussé par une force irrésistible, mais je puis affirmer qu'il n'en est rien. Il a profité de l'absence de sa femme, il a défendu aux
enfants de parler de ce qu'il avait fait, il leur a promis des gâteaux s'ils se taisaient, et a prouvé par cela qu'il n'avait pas perdu conscience de ses faits et gestes, ni même ignoré la criminalité de son action. Quand je lui objectais que l'impression de son prétendu rêve n'a rien de commun avec les obscénités dont il s'est rendu coupable, mais prouve plutôt qu'il a été poussé par un désir impudique, il ne me répondait que ceci: «Je ne me rappelle pas». La nonresponsabilité ne doit pas être supposée, mais doit être prouvée.
Dans le cas actuel, il n'y a rien qui puisse venir à l'appui des arguments de l'accusé. Je dois donc conclure que «D..., quand il a commis son crime, était responsable ». D... fut condamné.
Les observations que je viens de rappeler fixent trop bien et les éléments du diagnostic et la manière dont celui-ci doit être établi en se basant sur l'étude de l'ensemble de la vie psychique du prévenu et sur les incorrections du délire allégué, pour qu'il soit utile d'y revenir.
Simuler la folie, c'est-à dire chercher à tromper, est un acte blâmable, et, par suite, il semble que cet acte doive aggraver la faute et que le simulateur mérite une punition plus sévère que celle qu'il aurait encourue pour le seul délit commis par lui. Le législateur ne l'a pas pensé, du moins en ce qui concerne la criminalité.
« Au criminel, dit Chavigny, la simulation n'engage en rien la responsabilité de l'inculpé qui peut en profiter, si le médecin, se laissant tromper, croit à une circonstance atténuante du crime (irresponsabilité). Lorsque la vérité est découverte, aucun dommage pour l'inculpé, dont il semble que ce soit une des armes nouvelles de défense, de même qu'il ne lui est guère tenu rigueur du mensonge employé pendant l'instruction (i). »
(1) Chavigny. Loco citato, p. 45.
Certains médecins voudraient qu'il en fût différemment ; ils voudraient que la simulation aggravât la peine, et l'un d'eux, Ingegnieros, pense même que cette aggravation suffirait pour faire disparaître la simulation. Je crains que cette dernière manière devoir soit une illusion; à mon avis, la meilleure manière, sinon de faire disparaître, du moins de diminuer de plus en plus la fréquence de la simulation, est de la dépister. Chaque erreur à ce sujet a un retentissement parmi les criminels et j'ai vu pour ma part deux prévenus au moins avoir simulé parce que, ayant connu une erreur de ce genre, ils espéraient que les médecins chargés de les examiner se tromperaient aussi pour eux; c'est ce qui est arrivé une fois.
Donc, si la peine doit être accrue, c'est moins pour obtenir le résultat indiqué par Ingegnieros que par ce que chacun étant responsable de ses actes, le simulateur ayant commis une faute, en cherchant à tromper, doit être puni de cette faute. Toutefois, il y a dans cette sévérité quelque chose qui va à rencontre de notre manière de sentir et de penser en ce qui concerne les droits d'un prévenu à se défendre, si bien que je ne regrette pas le mutisme de notre Code pénal en ce qui concerne l'aggravation de peine que devrait, d'après certains, encourir le simulateur.
D'ailleurs, si cette aggravation existait, il est des cas où elle ne pourrait pas s'exercer. Le simulateur, je l'ai montré, est généralement un taré dans son système nerveux. Certes, dans beaucoup de cas, cette
tare n'est pas telle qu'elle diminue la responsabilité, mais d'autres fois, il n'en est pas ainsi; parfois même elle la fait disparaître. C'est ce que j'ai observé en particulier chez Marius, dont j'ai rapporté l'observation comme simulateur (obs. XVII). Cet homme qui, après mon rapport, avait été transféré à l'asile de Montdevergues, s'échappa à nouveau de cet établissement, comme il l'avait déjà fait maintes fois et fut condamné par le tribunal de X... à trois ans de prison. Cette condamnation lui valut la rélégation. Une semblable perspective l'effraie, il simule à nouveau et est conduit à l'asile de Y... Là, après un cer. tain temps de séjour, il s'évade et n'est arrêté que plusieurs mois après à Montpellier. On l'envoie alors à l'asile, et comme son évasion était trop ancienne pour que sa réintégration pût se faire sans un certificat médical, on me demanda d'en établir un. Aucun trouble délirant n'existait chez Marius, je ne pus conclure à la folie, mais l'étude de la constitution psychique m'amena à admettre que cet homme était un aliéné au sens étymologique de ce mot, c'est-à-dire un non libre, et que la société avait des devoirs envers lui. Voici le certificat que je rédigeais :
Depuis que nous observons Joseph, nous n'avons constaté chez lui aucun trouble délirant pouvant faire penser à l'existence d'une folie, et nous croyons qu'il n'a jamais été fou à proprement parler. Nous basons cette manière de voir sur les faits suivants :
i° Il a simulé devant nous, dans le courant de l'année 1901, un accès de délire des persécutions avec halluci- Mairet ; Simulation de la folie. 21
nations et idées de grandeur. La simulation était telle que nous avons cru à la folie, d'autant plus que cet homme avait passé de nombreuses années à l'asile de Montdevergues. Dès qu'il eut obtenu ce qu'il désirait, c'est-à-dire éviter une punition, toute trace de délire a disparu.
2° Il y a quelque deux ou trois ans, l'infirmier en chef de l'asile était appelé en toute hâte à la Mairie, où quatre agents maintenaient avec peine un individu qu'ils pensaient s'être évadé de l'asile de Montpellier. Il voulait se jeter la tête contre le mur. L'infirmier, qui connaissait Joseph, leur dit qu'au lieu de le retenir, ils n'avaient qu'à le laisser faire, et immédiatement notre homme, se sentant découvert, redevint calme.
3° A la date du 7 avril 1901, mon collègue de Montdevergues, qui avait observé pendant de longues années Joseph dans- cet établissement, m'écrivait qu'il n'avait jamais constaté de délire chez lui.
40 Les aveux qu'il a faits lui-même à un autre aliéné, auquel il a dit avoir simulé l'accès de folie qui Fa conduit à l'asile de X.
Joseph est donc un simulateur. Peut-être dans le courant de sa vie a-t-il eu quelques accès délirants, mais ces accès, si je me rends bien compte deschoses, étaient de l'ivresse et non du délire. Cet homme est, en effet, un gros buveur, et il nous dit que, quand il est ivre, il se dispute, se bat facilement, ce qui lui vaut souvent d'être envoyé dans un asile.
Dans ces conditions, je devrais conclure, semble-t-il, que Joseph, n'étant pas atteint de folie, doit être rendu à la liberté.
Mais l'aliéné n'est pas seulement celui qui a du délire, c'est encore celui qui n'est pas libre vis-à-vis de ses passions,
par exemple. Il est, en effet, des individus qui sont tels de par des anomalies dans leur développement psychique, anomalies qui font d'eux des pervertis normaux, voire même de véritables invertis moraux. Ce sont des vicieux pathologiques devenant volontiers dangereux pour la sécurité et la morale publiques.
Joseph doit-il être rangé parmi eux, ou ne doit-il être considéré que comme un vicieux physiologique, comme un vulgaire criminel ? C'est là un point qu'il m'est difficile de préciser d'une manière absolument certaine, parce qu'il y a entre le criminel d'habitude et le criminel pathologique des points de ressemblance considérables. Cependant nous possédons certains éléments qui nous permettent de nous prononcer avec assez de précision. Mais tout d'abord qu'est Joseph au point de vue intellectuel et moral ?
Il n'est pas un délirant, nous venons de l'établir; c'est un individu qui, au point de vue intellectuel, et surtout moral, présente des tares.
Intellectuellement, c'est un débile, toutefois il a un développement bien suffisant pour lui permettre de connaître le bien et le mal et d'être, à ce point de vue, absolument comme l'homme normal. Comme beaucoup de ses congénères, il montre même de l'astuce et de la ruse. Je n'en veux pour preuve que la simulation de la folie, simulation faite avec la plus grande habileté et qui démontre qu'il a, pendant ses différents séjours dans les asiles d'aliénés, observé attentivement ceux-ci. Si donc, Joseph est un débile intellectuel, il a cependant une intelligence bien suffisamment développée pour faire de lui un homme libre intellectuellement.
Moralement, son étude nous montre un homme beaucoup plus déchu. Ses sentiments bons sont considérablement
émoussés, sa conscience morale vibre peu ou même pas du tout, semble-t-il. C'est un indiscipliné, un ennemi de la règle, un anti-autoritaire; c'est, en outre, un individu chez lequel toutes les passions mauvaises, entre autres le mensonge, la paresse et une appétence considérable pour la boisson, sont portés loin.
Que représentent ces tares psychiques ? Et tout d'abord sont-elles pathologiques ? Je les retrouve, en effet, sinon toutes, du moins en majeure partie, chez les criminels d'habitude chez lesquels l'accoutumance aux vices a affaibli l'être moral et développé les mauvais instincts. En est-il ainsi chez Joseph ? Pour nous prononcer d'une manière absolue dans ce cas, nous aurions besoin de pouvoir suivre cet homme depuis son enfance (lorsqu'elles sont pathologiques, en effet, on voit apparaître ces tares de très bonne heure). Les éléments nous manquent pour cela, mais nous en trouvons un cependant d'une grande importance. Il est contenu dans la lettre que m'écrit mon collègue, PiCHENOT, à la date du 7 avril 1901. Voici, en effet, comment il caractérise Joseph :
« Joseph, est un dégénéré au point de vue psychique et mental avec perversions du sens moral, des instincts et des actes. Fils d'alcoolique... A l'Asile, il est vicieux, taquin, turbulent et met le désordre dans les services, monte la tête aux autres malades, ne cherche qu'à s'évader et à faire évader les autres, paresseux, vagabond et voleur pour satisfaire ses besoins, il est au dehors dangereux pour la morale et la sécurité publiques.»
Qui dit dégénéré au point de vue mental, dit un individu taré dès son enfance, et par conséquent notre collègue rattache les tares présentées par Joseph à la constitution même de cet homme, c'est-à-dire en fait quelque chose de
pathologique. D'ailleurs, il faut qu'il on soit ainsi pour qu'il ait été mis dans un asile très jeune. Donc les tares présentées par Joseph sont pathologiques. C'est un anormalement développé ; que la vie qu'il a mené ait augmenté ses tares, à l'instar des criminels d'habitude, c'est certain, mais elles existaient antérieurement.
Que représentent ces tares au point de vue de la liberté morale? D'un côté les mauvais instincts qui existent chez Joseph constituent des forces puissantes qui pèsent sur sa volonté et l'entraînent ; d'un autre côté, l'atrophie morale diminue considérablement ses forces de résistance et ne lui permet pas de lutter contre ses mauvais instincts, et, comme il arrive dans les cas de cet ordre, l'intelligence, bien que développée, et quelquefois même très développée, se met au service des passions. L'individu devient ainsi un non libre au point de vue moral et en ce qui concerne la société, un être dangereux et contre lequel celle-ci a non seulement le droit, mais le devoir de protéger ses membres.
Si je vois juste, Joseph n'est donc pas un fou, mais il n'est pas davantage un criminel ordinaire. C'est un être pathologique dont la société a le droit de se garer, mais envers lequel elle a aussi des devoirs, comme envers tout être pathologique.
Où donc placer cet homme ? Dans un asile d'aliénés ? Ce serait sa place, mais on vu que, dans un semblable milieu, il met le désordre et nos asiles ne sont pas faits pour conserver de semblables individus. Ils sont faits pour soigner et donner la plus grande somme possible de liberté aux malheureux qui y sont enfermés. Or, les hommes du genre de Joseph ont besoin, au contraire, d'être maintenus sous une étroite surveillance et dans des locaux qui ne doi-
vent plus exister dans un asile ordinaire. Aussi, si on veut, comme le désire M. le Ministre de l'Intérieur, prendre des mesures sévères de surveillance afin d'éviter une autre évasion, il faut placer cet homme dans un asile, comme Gaillon, destiné justement à des criminels de l'ordre de Joseph.
L'observation de Marius n'est pas isolée dans la science; Garnier (i) en rapporte une de même ordre, mais la constitution psychique du prévenu est différente; c'est celle d'un nommé Cavène, dont la responsabilité n'est pas nulle mais très incomplète. Voici comment notre confrère caractérise cet homme à ce sujet :
« Cavène est à ranger dans la catégorie de ces faibles d'esprit dont l'instabilité psychique et l'excitabilité maladive se traduisent dans les circonstances les plus simples. Ainsi que beaucoup de ses pareils en insuffisance mentale, il a une opinion fort exagérée de sa personne ; comme eux, il est rempli de prétentions et de sotte vanité. Ce n'est point, à proprement parler, un aliéné qui doive, en toute occasion, s'abriter derrière l'immunité pénale, mais c'est un irrégulier, un être anormal, dépourvu de tout équilibre et de toute pondération, dont on ne saurait apprécier les actes qu'avec une extrême indulgence, sa responsabilité devant être considérée comme très incomplète. »
(1) Paul Garnier. La simulation de la folie. Ann. d'hyg. publ. .et de médecine légale. 1888, t. XIX, p. 109 et suiv.
Cavène avait fait une tentative d'homicide sur son ancienne maîtresse et avait simulé des troubles délirants.
Donc, même si l'on admet que la simulation aggrave la peine, il faut, avant de tirer cette conclusion, examiner le simulateur dans sa constitution psychique et voir si, de par cette constitution, il n'est pas un irresponsable.