‹ La simulation de la folieChapitre 46 sur 48 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Formes amnésiques et délirantes

FORMES AMNÉSIQUES

La clinique me montre cette forme se subdiviser en deux sous-groupes, suivant que l'amnésie porte seulement sur la durée de l'acte, amnésie passagère, ou suivant qu'elle se prolonge plus ou moins longtemps après cet acte, amnésie prolongée.

Amnésie passagère. — A la lin de l'année 1905, j'étais chargé par le juge d'instruction d'un tribunal de la région, d'examiner un individu qui avait tué sa femme dans des conditions que j'indiquerai tout à l'heure. Déjà, quelques années auparavant, Louis, c'est le nom de notre homme, avait fait une grave tentative d'homicide sur la même personne. Condamné, il avait été gracié, un certificat médical ayant indiqué qu'il n'avait pas tout son bon sens. Le juge d'instruction impressionné parce certificat, par l'horreur même du crime et surtout par le fait que Louis disait ne se souvenir aucunement de celui-ci, décida de le soumettre à un examen médico-légal, qu'il me

confia, avec mission de rechercher si cet homme était atteint d'une lésion générale ou partielle des facultés intellectuelles ou morales, si cette lésion existait au moment du crime et de déterminer le degré de ses responsabilités.

L'examen de Louis me convainquit que je n'étais pas en présence d'un aliéné et les pièces contenues au dossier me prouvèrent que, ni avant, ni après le crime, il n'avait présenté des troubles délirants ; si donc il était en état de démence au temps de l'action, cette démence avait été passagère. Elle aurait existé, si j'en croyais Louis, qui affirmait n'avoir aucun souvenir de l'acte commis par lui. Mon attention devait donc se concentrer autour de cette amnésie. Je l'étudiai avec soin et arrivai à me convaincre qu'elle était simplement alléguée, qu'elle n'avait jamais existé. Je donne ci-dessous un résumé de mon rapport.

Obs. LUI. — Louis était à table avec sa famille; une de ses fillettes lui dit à un moment donné : « Papa, donne-moi de la viande *. Il lui répond : « Ce n'est pas moi qui suis ton papa » et, lui montrant son grand-père qui est à sa fenêtre dans la maison d'en face, il ajoute : « C'est celui-là qui est ton papa » . La femme de Louis dit alors à sa fille qu'elle lui donnera de la viande et, en même temps, elle se lève de table pour aller allaiter son plus jeune enfant qui pleure. Pendant ce temps, Louis va prendre une bêche et quand sa femme rentre dans la pièce qu'elle venait de quitter, il l'en frappe; la malheureuse tombe sans pousser un cri; il continue à la frapper avec une véritable rage, si bien que tout autour du cadavre, sont épars des lambeaux de cervelle.

Arrêté, il raconte comme suit son meurtre au maréchal des logis :-« Aujourd'hui, 28 septembre courant, je soutirais du vin chez le sieur V...; en arrivant chez moi, immédiatement, je me suis mis à table; je ne sais à quel propos, car j'étais un peu pris de boisson, j'ai pris une béchard qui se trouvait dans un coin de ma cuisine et j'en ai frappé ma femme sans savoir ce que je faisais. Nous avions souvent des discussions avec ma femme parce que je croyais qu'elle avait des relations intimes avec son père. Je regrette l'acte que j'ai commis. » Mais bientôt, il ne se souvint plus de rien concernant cet acte; son amnésie est complète; elle était telle lorsque je l'observais, deux mois environ après.

Dans mon examen, je m'attachais tout d'abord à rechercher l'état mental actuel de Louis; je ne trouvais rien qui me permit de dire qu'il existait un trouble délirant quelconque, etlespièces contenues au dossier étaient, elles aussi, négatives à ce sujet, de sorte que si cet homme avait agi sous l'influence d'un délire, ce délire avait été passager, laissant seulement après lui l'amnésie que l'on connaît.

L'épilepsie est assez souvent facteur, on le sait, de semblables troubles avec amnésie consécutive. Aurions-nous eu affaire dans ce cas à une crise d'épilepsie psychique? La rage avec laquelle Louis s'était acharné sur sa victime pouvait le faire penser. Malheureusement, si Louis ne se souvient plus à l'heure actuelle, il s'était souvenu après son crime, ainsi que le prouve sa narration au maréchal des logis. Certes, on peut rencontrer, à la suite de crises épileptiques, semblable amnésie, mais ces cas sont rares et par cela même, des doutes existaient dans mon esprit. De plus, je ne trouvais, ni dans l'attitude de Louis après son meurtre, l'attitude propre à l'épileptique criminel, ni dans les renseignements contenus au dossier, l'indication d'atta-

ques antérieures d'épilepsie, ni le symptôme permanent de Pépilepsie, l'hypotoxicité urinaire. Reprenons rapidement ces trois points .

Lorsqu'un épileptique commet un crime sous l'influence de quelque poussée délirante de sa névrose, avant de revenir complètement à lui, il reste pendant un temps plus ou moins long dans un état d'égarement intellectuel qui se traduit nettement sur sa physionomie, dans son attitude générale et qui frappe même les personnes les plus inexpérimentées; or, je ne trouve rien de semblable indiqué dans les dépositions des différents témoins ayant observé Louis dans les premiers moments qui ont suivi son acte. Ces dépositions nous le montrent, au contraire, se rendant compte de ce qu'il a fait, disant : « Le coup est fait, je ne l'ai pas fait exprès, mais c'est fait ■>, ou bien : « Que voulez-vous que j'y fasse, c'est fait », ou encore, répétant machinalement : « C'est malheureux », ou « on m'a poussé à le faire ».

Les renseignements contenus au dossier, cependant assez complet, sont négatifs au point de vue de l'existence antérieure de toute attaque d'épilepsie ; d'ailleurs, Louis nie avoir jamais eu de crises de cet ordre ou de quelque ordre que ce soit.

Ses urines, au lieu d'être hypotoxiques, sont plutôt hypertoxiques. Je m'explique. L'urine de l'homme normal tue i kilogramme de lapin à la dose de 45 à 90 centimètres cubes, tandis qu'il faut 200, 300, 400 centimètres cubes et parfois même plus d'urine d'épileptique pour tuer ce même kilog d'animal ; or, il n'en va pas ainsi des urines de Louis, dont la toxicité se rapproche de 45 centimètres cubes.

En présence de ce faisceau de preuves, je devais aban-

donner l'idée d'épilepsie pour expliquer l'amnésie indiquée par le prévenu.

Pouvait-on invoquer, au lieu d'épilepsie, quelque délire aigu, par exemple? Pas davantage. Pareil délire est incompatible avec ce que nous savons de la façon dont le crime a été perpétré et de la manière d'être de notre homme après celui-ci.

Nous ne pouvions donc pas cliniquement expliquer le pourquoi de l'amnésie accusée par Louis. Cette impossibilité jetait plus que des doutes dans mon esprit sur la réalité de l'existence de cette amnésie; l'idée de simulation s'imposait à moi; elle était d'ailleurs confirmée parce fait, mis en relief par les nombreux interrogatoires auxquels nous soumîmes cet homme : il se souvenait plus qu'il ne voulait le dire. Ainsi, tandis qu'il affirme ne se rappeler absolument de rien, ni du pourquoi, ni du comment de son acte, il reconnaît avoir pris sa pioche, qui était toujours au même endroit et, quand nous nous étonnons qu'il se rappelle de cela, comprenant immédiatement qu'il a commis une faute, il nous dit que s'il se le rappelle, c'est qu'on le lui a dit, mais l'aveu n'en existe pas moins.

Donc, l'amnésie de Louis ne relève pas de la clinique, elle est simulée. Ce premier point résolu, il ne me fut pas difficile d'établir que cet homme avait agi sous l'influence de la jalousie devenue pathologique. En remontant dans sa vie, nous avons pu, en effet, voir apparaître, se développer et s'exacerber à certains moments ce sentiment, sous l'influence d'excès de boissons alcooliques, plus ou moins considérables suivant les jours. Je n'insiste pas davantage sur ce côté de mon rapport.

Amnésie prolongée. — Le 4 avril 1874,1e nommé

Caillot, s'étant armé d'une hache, menace sa femme de la tuer; celle-ci, habituée à ses brutalités, n'attache aucune importance à cette menace, mais bientôt, saisissant un moment propice, il la frappe de deux coups de hache. La malheureuse tombe sans mot dire. Cela fait, Caillot descend et montrant à une voisine ses mains ensanglantées, il lui dit : Ces femmes veulent m' empoisonner, je ne ni' en irai pas que la justice soit venue. Il remonte aussitôt, et quelques instants après, sa belle-sœur, qui venait d'acheter du lait, rentre et tombe frappée à son tour de deux coups de hache. Loin d'attendre la justice, Caillot s'enfuit, et il n'est arrêté que le 2 mai. Interrogé par le juge d'instruction, il raconte avec une précision remarquable sa vie antérieure, mais il a perdu tout souvenir de ce qui s'est passé depuis le Ier avril ; la nuit est complète à ce sujet dans son esprit jusqu'à la veille de son arrestation Ce jour-là, il s'est trouvé sans savoir comment dans un village, est revenu à Moulins, ville qu'il habitait avec sa femme, est allé frapper à la maison de celle-ci, et personne n'ayant répondu, il veut aller chez sa tante, mais il est arrêté, et, dit-il, bien étonné à ce moment, lorsqu'on l'accuse d'avoir tué sa femme et sa belle-sœur.

Caillot aurait ainsi perdu, non seulement le souvenir du crime commis par lui, mais le souvenir de plusieurs semaines de sa vie Cette amnésie incomplète aurait débuté quatre ou cinq jours avant le meurtre, et se serait étendue jusqu'au 2 mai. A partir de ce moment, elle serait devenue incomplète.

Soumis à une expertise médico-légale, cette expertise est confiée au docteur Lagardelle (i). Notre confrère acquiert la conviction que l'amnésie de Caillot est simulée. Je résume ci-dessous son rapport médico-légal et insiste plus particulièrement sur ce qui a trait au diagnostic de la simulation.

Obs. L1V. — Caillot n'est pas un héréditaire, c'est un vicieux dont la colère vibre facilement et qui a subi déjà de nombreuses condamnations. Interrogé sur sa vie passée, il se montre, devant notre Confrère, d'une lucidité aussi parfaite que devant le juge d'instruction pour tout ce qui concerne son existence avant le Ier avril, mais il accuse la même amnésie depuis ce moment, avec toutefois quelques modifications. Tandis que, depuis cette dernière date jusqu'au 2 mai, jour de son arrestation, la nuit est complète dans son esprit, à partir du 2 mai, jusqu'en juin époque où l'examine Lagardelle, l'amnésie est partielle. A dater de ce moment, Caillot oublie les faits graves pouvant le compromettre, mais se souvient des choses insignifiantes.

«Depuis son arrestation, dit notre Confrère, il oublie à mesure tout ce qu'il peut y avoir de saillant dans ses interrogatoires, dans les confrontations auxquelles on le soumet, dans ce qu'on lui dit, mais se rappelle fort bien des faits sans importance.

« Il oublie tout ce qui est susceptible de frapper son imagination, son intelligence, ses sentiments affectifs, et de laisser une impression profonde et durable sur sa mémoire.

» Dans les récits, les affirmations énergiques souvent

(1) Ann. médico-psych., 1877, t. XVIII, p. 220 et suivantes.

répétées de Caillot, nous trouvons certaines contradictions qui ne peuvent inspirer que des doutes sur sa véracité.

» Après son arrestation, il dit au juge d'instruction qu'il s'est reconnu à l'extrémité du canal de Briare et a pris le nom de Jean Perrin, parce qu'il se croyait poursuivi pour incendie; on lui montre alors une lettre qu'il a reçue le 2 avril, lui disant que cet incendie n'existe pas.

» Il nous affirme n'avoir pas changé de nom. A la prison, il avoue s'être reconnu derrière l'église d'Yzeure.

» Ces contradictions n'ont aucun rapport avec l'état de sa mémoire, qui ne comporte pas toutes ces variations en rapport avec les personnes qui l'interrogent, la façon dont les questions sont adressées et les considérations qu'on fait valoir pour amener l'inculpé à dire la vérité.

» Depuis que Caillot est à la prison, il s'est produit trois faits qui auraient dû se graver profondément dans sa mémoire, car ce sont des chefs d'accusations qui l'accablent.

» Le premier, c'est la vue de cette hache ensanglantée (avec laquelle il a commis son meurtre) qu'il a parfaitement reconnue. Quinze jours après, il se rappelle ce fait, puis il l'oublie complètement.

» Le deuxième s'est produit lors de la confrontation avec sa fille, témoin du crime et dont la déposition est la base de l'accusation qui pèse sur lui. Toutes ses facultés ont dû être impressionnées à la vue de son enfant, qui s'évanouit presque sous ses yeux. Eh bien, il ne se rappelle pas d'avoir vu sa fille.

» Le troisième a eu lieu au moment où on lui fait reprendre le costume qu'il avait le jour de son arrestation, afin d'être confronté avec des paysans venus pour reconnaître sa blouse. Il n'a aucun souvenir de cette confrontation, de

même qu'il a oublié avoir eu pour compagnon un nommé Gagnepain, qui a voulu faire une tentative d'évasion.

» Mais s'il a entièrement oublié des faits si graves, il se souvient très exactement de certaines conversations d'une faible importance.

» Il raconte qu'il a vu le secrétaire de M. le Juge d'instruction, qui est venu lui parler de ses meubles; il a dit qu'il pouvait les vendre, que cela lui était indifférent.

» Il se rappelle des deux employés des chemins de fer, de ce que chacun d'eux a dit, les distinguant fort bien, et désigne l'un d'eux comme ayant une blouse.

» Il a vu Chapier et Perrot et répète exactement tout ce qui a été dit dans cette confrontation ».

Les caractères de l'amnésie joints aux conditions que je viens d'indiquer étaient bien faits pour jeter les doutes les plus profonds dans l'esprit de Lagardelle et lui faire dire : « L'amnésie n'a jamais existé dans de pareilles conditions. Si on oublie tous les faits les plus importants, on ne devrait pas se rappeller d'une façon aussi précise des choses insignifiantes se rapportant aux mêmes époques.

« Si on veut admettre un instant l'existence de cette amnésie, on ne peut qu'être surpris de cette coïncidence qui fait que l'inculpé oublie tout ce qui peut le compromettre et se souvient à peu près de tout le reste ».

Toutefois, avant de conclure à la simulation, Lagardelle se demande, l'amnésie existant, à quel trouble mental on pourrait la rattacher : monomanie, délire alcoolique, délire aigu, épilepsie larvée, autres affections mentales.

Le dire de Caillot à une voisine, le jour du crime, que sa femme et sa belle-sœur voulaient l'empoisonner, pourrait faire penser à une monomanie, mais cet homme ne se sou-

vient même pas avoir tenu ce propos et aucun symptôme ne.permet de supposer une semblable aliénation mentale.

Caillot a fait des excès de boissons, serait-ce sous l'influence d'un délire alcoolique qu'il aurait agi ? « Nous ne savons, dit Lagardelle, si Caillot était en état d'ivresse le 4 avril au matin, les éléments nécessaires à cette constatation nous font défaut.

» .... Dans tous les cas, l'ivresse n'est pas une affection mentale proprement dite et ne saurait être considérée comme amenant l'irresponsabilité.

»... Après la crise de délire alcoolique, la mémoire revient intacte et les malades se rappellent ce qu'ils ont vu pendant leur délire. Ils conservent souvent des symptômes physiques, du côté des mouvements surtout, qui font complètement défaut chez Caillot.

» Nous ne pouvons admettre que Caillot ait été atteint d'une folie alcoolique, soit avant le crime, soit depuis.

» Si Caillot a été atteint d'un délire aigu, comment a-t-il pu se sauver? Sa démarche, ses paroles, ses gestes, sa physionomie, tout aurait dû le trahir et le faire arrêter. Il aurait marché sans but, tandis qu'il évite les chemins, suit le long de la rivière, vole une blouse bleue, qu'il endosse aussitôt pour se déguiser. Les personnes qui le voient déclarent qu'il n'a pas l'air d'un homme égaré, mais bien d'un voleur qui se cache.

»... A un moment donné, ce délire cesse et alors nous devons nous demander comment la mémoire ne revient pas ? »

L'amnésie de Caillot n'est donc pas la conséquence d'un délire aigu. Est-elle le résultat d'une folie instantanée, d'une folie subite.

On ne trouve chez lui aucun des symptômes de ce genre

de folie. « Ces folies, caractérisées par un désordre général des facultés, des hallucinations terrifiantes, des impulsions instinctives dont les malades ont souvent conscience, des cris, etc., ne durent que quelques heures, et, après la crise, la mémoire revient intacte et l'individu retrouve toujours le souvenir plus ou moins précis de ce qui s'est passé ».

L'amnésie constatée chez l'inculpé ne peut donc pas plus être rattachée à une folie instinctive qu'à un délire aigu ou alcoolique. Est-elle due à une épilepsie larvée sans crises convulsives ?

« Nous ne trouvons encore là ni les antécédents, ni les symptômes, ni la durée, ni la marche de cette maladie. La mémoire revient aussi après les crises qui durent à peine quelques jours, tandis qu'après trois mois Caillot ne l'a pas recouvrée.

» . . Toutes les autres affections mentales, telles que la démence, l'idiotie, la paralysie générale, dont les signes physiques sont si caractéristiques, les folies périodiques, etc., ne peuvent être invoquées dans ce cas et nous arrivons fatalement, en procédant ainsi, par exclusion, à la négation de la folie ».

Outre ses incorrections, l'amnésie de Caillot ne peut donc être rattachée à aucune forme classique et, par suite, le diagnostic de la simulation s'impose, d'où les conclusions suivantes auxquelles arrive Lagardelle :

i° Caillot, au moment où il a commis le crime dont il est accusé, n'était pas atteint d'aliénation mentale .

2° Il jouissait de son libre arbitre.

3° L'amnésie ou perte de mémoire que nous avons observée est simulée.

4° Il est responsable.

Mairet; Simulation de la folie. 20

Les observations de Caillot et de Louis nous fixent sur les éléments devant servir de base au diagnostic de simulation à forme amnésique dans la folie alléguée. Ce sont ceux sur lesquels ce même diagnostic repose dans la folie simulée : incorrection dans le symptôme accusé, impossibilité de rattacher ce symptôme à aucune des formes cliniques de la folie, soit permanente, soit passagère. Ici comme là, c'est l'examen direct et indirect qui fournissent ces éléments.

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