‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 119 sur 185 · Mémoires d'oUtre-tombe^t, VI, p. 358 et suiv · texte numérisé non relu

Mémoires d'oUtre-tombe^t, VI, p. 358 et suiv

« A quelle époque la société disparaîtra-t-elle? » Pour lui, le moment est grave, solennel; « le genre humain joue la grande partie... L'invasion des idées a succédé à l'invasion des barbares; la civilisation actuelle décomposée se perd en elle-même; le vase qui la contient n'a pas versé la liqueur dans un autre vase ; c'est le vase qui s'est brisé ».

A quand donc la fin? Voici le flot de la démocratie qui monte, menaçant, irrésistible. Si la Religion n'arrête le torrent et ne l'endigue, il détruira tout ce qui existe, et passera comme un fléau, en amoncelant des ruines :

« Pour ne toucher qu'un point entre mille, la propriété, par exemple, restera-elle distribuée comme elle l'est?... Un état politique, oîi des individus ont des millions de revenus, tandis que d'autres individus meurent de faim, peut-il subsister, quand la Religion n'est plus là avec ses espérances hors de ce monde pour expliquer le sacrifice ? ^

Supprimez la Religion et cet avenir réparateur, dont la lointaine perspective console, le monde actuel est inhabitable, et il le paraîtra d'autant plus que la diffusion de l'enseignement ouvrira davantage les yeux des pauvres sur les inégalités dont ils souffrent. Le danger est redoutable; il est prochain :

« A mesure que l'instruction descend dans les classes inférieures, celles-ci découvrent la plaie secrète, qui ronge l'ordre social irréligieux. La trop grande disproportion des conditions et des fortunes a pu se supporter tant qu'elle a été cachée; mais aussitôt que cette disproportion a été généralement aperçue, le coup mortel a été porté. Recom-

posez, si VOUS le pouvez, les fictions aristocratiques ; essayez de persuader au pauvre, lorsqu'il saura bien lire et ne croira plus, lorsqu'il possédera la même instruction que vous, essayez de lui persuader qu'il doit se soumettre à toutes les privations, tandis que soii voisin possède mille fois le superlBu; pour dernière ressource, il vous le faudra tuer. »

En interprétant ainsi les dispositions des âmes populaires, ce patricien devinait juste. On n'a, pour s'en rendre compte, qu'à relire les belles pages, où un puissant écrivain, enfant du peuple, Louis Vcuillot, exprimait ses propres sentiments, Tannée môme où Chateaubriand mourut. On dirait que ces éloquentes paroles ne sont que le commentaire anticipé des Mémoires (foiitre-tombe, qui allaient bientôt paraître, mais un commentaire vivant, qui justifie la théorie par la réalité.

C'était dans l'avant-propos de ce livre fameux sur les Libres penseurs, où l'auteur cinglait de son style redoutable la troupe des impies et des sceptiques, maîtres orgueilleux de l'opinion, de la fortune ou du pouvoir. Il racontait là quels intincts de révolte son âme avait ressentis sur le tombeau de son père, honnête homme mort à la peine dans la misère, tandis que d'autres près de lui, beaucoup moins dignes de l'estime et du bonheur, goûtaient voluptueusement toutes les aises de la vie. Cette inégalité lui faisait bondir le cœur, et il lui fallait le sentiment des devoirs qu'impose la Religion et ses ineffables espérances, pour ne pas devenir l'ennemi d'une société cruelle, inique et intolérable dès qu'elle est sans foi^

1, Voici le texte : « Mon père est mort à cinquante ans. C'était

C'est la pensée môme de Chateaubriand : dans tout enfant du peuple qui réQéchit, supprimez le

un simple ouvrier, sans orgueil et sans lettres ; mille infortunes obscures et cruelles avaient traversé ses jours remplis de durs labeurs, et, parmi tant d'épreuves, la seule joie de ses vertus inébranlables, mais ignorantes, l'avait un peu consolé. Personne, durant cinquante ans, ne s'était occupé de son Âme ; et jamais, sauf à sa dernière heure, son cœur labouré d'angoisses ne s'était reposé en Dieu. Il avait toujours eu des maîtres pour lui vendre l'eau, le sel et l'air; pour lever la dîme de ses sueurs ; pour lui demander le sang de ses fils ; jamais un protecteur pour le défendre et pour le secourir; jamais un guide pour l'éclairer, pour prier avec lui, pour lui apprendre l'espérance. Au fond, que lui avait dit la société ? Gomment s'étaient traduits pour lui les droits si pompeusement inscrits dans les Chartes ? « Travaille, sois soumis et sois probe ; car, si tu te révoltes, on te tuera; si tu dérobes et qu'on le sache, on t'emprisonnera : mais si tu soufifres, pleure, nous n'y pouvons rien; et si tu n'as pas de pain, va à l'hôpital ou meurs; cela ne nous regarde plus.

« Voilà ce que la Société lui avait dit, et rien autre chose; et quelque promesse qu'elle inscrive dans les constitutions, elle ne peut dire ni faire davantage. Elle n'a de pain pour le pauvre qu'au dépôt de mendicité ; des consolations et des respects, elle n'en a nulle part...

« Mon père avait donc travaillé, il avait souffert, et il était mort. Sur le bord de sa fosse encore ouverte, je songeai aux longs tourments de sa vie, je les évoquai, je les vis tous, et je comptai aussi les joies qu'aurait pu goûter, malgré sa condition servile, ce cœur vraiment fait pour Dieu, joies pures, joies inéuarrables et célestes, dont, par le crime d'une société que rien ne peut absoudre, il avait été brutalement privé. Alors, de la tombe du pauvre ouvrier sortit comme une lueur de vérité funèbre qui me fit voir et qui me fit maudire, non le travail, non la pauvreté, non la peine, mais la grande iniquité sociale, le crime d'impiété par lequel est ravie aux déshérités de ce monde la compensation que Dieu avait attachée à l'infériorité de leur sort, et je sentis l'anathème éclater dans la véhémence de ma douleur.

« Oui, ce fut là ! Je commençai de connaître, de juger cette société, cette civilisation, ces prétendus sages qui ont renié Dieu, et, qui, reniant Dieu, ont renié le pauvre et n'ont plus pris soin ni de son corps ni de son âme. Je me dis : cet édifice social est inique; il croulera. Usera détruit.

« J'étais chrétien déjà : si je ne Tavaispas été, de ce jour j'aurais

chrétien, le plébéien reste seul avec sa logique aiguisée de colère, et, comme il représente la force du nombre, la société entre en péril, elle est perdue.

Aussi Tavenir paraît-il un chaos ténébreux et plein d^effroi à Fauteur des Mémoires (Toutre-tombe. L'écrivain pense que le Christianisme peut seul, en supposant qu'il y pénètre, y apporter la sécurité et y faire descendre la lumière.

« En définitive », dit-il, « mes investigations

appartenu aux sociétés secrètes. Je me serais dit, comme tant d'autres à qui la lumière d'en haut n'a point été portée : Pourquoi des gens bien logés, bien vêtus, bien nourris, tandis que nous sommes couverts de haillons, entassés dans des mansardes, obligés de travailler au soleil et à la pluie pour gagner à peine de quoi ne pas mourir? Et ce redoutable problème m'eût donné le vertige; car si Dieu n'y répond pas, nul homme n'y pourra répondre. Dans mon enfance, quand le patron de mon père venait lui intimer durement ses ordres, le chapeau sur la tête, mon jeune cœur bondissait, et j'éprouvais un frénétique désir d'abaisser, d'humilier, d'écraser cet insolent. Je me disais : qui l'a fait maître et mon père esclave ; mon père qui est bon, brave et fort et qui n'a fait de tort à personne ; tandis que celui-ci est chétif, méchant, larron et de mauvaises mœurs? Mon père et cet homme, c'est tout ce que je voyais de la société. Si j'étais resté dans cette ignorance où demeure presque tout le peuple ouvrier, croit-on que les Petits traités de V Académie des sciences morales et politiques auraient fait grande impression sur mon cœur, et que j'eusse admis la nécessité de ce partage inégal où j'avais fatalement le mauvais lot? La logique des passions procède autrement. Ou j'aurais tout fait pour me saisir de la grosse part, ou je me serais écrié avec la foule : Brisons cette grosse part, et que, dans la misère, règne au moins l'égalité ! Je n'y gagnerai rien peut-être, mais je n'y perdrai rien non plus ; et dussè-je y perdre, au moins j'aurai le plaisir de la vengeance et je ne serai plus insulté.

« Voilà la plaie du peuple; elle est à l'àme, elle est profonde, envenimée, épouvantable. Les constitutions y feront peu de chose, les coups de fusil n'y feront rien. La société est menacée d'une ruine totale, si elle ne vomit le poison dont elle s'abreuve depuis un siècle, et que des mains perûdes et imbéciles lui présentent encore, même dans ces jours de crise où il semble que tout va finir, y^

Louis Veuillot {Les Libres-Penseurs^ p. xv-xix, Paris, 1848).

m'amènent à conclure que l'ancienne société s'enfonce sous elle, qu'il est impossible à quiconque n'est pas chrétien de comprendre la société future poursuivant son cours et satisfaisant à la fois ou l'idée purement républicaine, ou l'idée monarchique modifiée. »

Et d'ailleurs, quelles que soient les améliorations que « les sectaires actuels » proposent dans l'ordre social, ils ne peuvent « les tirer que de l'iivangile ». L'Evangile a répandu sur la terre certaines idées généreuses, qui ont levé dans les esprits ainsi que des semences tombées du ciel, et qui semblent aujourd'hui être sorties d'eux comme un fruit naturel de leur fécondité. En réalité, « tout acte philanthropique auquel nous nous livrons, tout système que nous rêvons dans l'intérêt de l'humanité n'est que lïdée chrétienne retournée, changée de nom et trop souvent défigurée ; c'est toujours le Verbe qui se fait chair... c'est du Révélateur ou du Christ que nous tenons tout ; c'est du Sauveur, Salvator^ du Consolateur, Paracletus^({\i\\ vous faut toujours partir ; c'est de lui que vous avez reçu les germes de la civilisation et de la philosophie ».

C'est aussi à lui qu'il faut remonter, c'est sa doctrine qu'il faut faire revivre dans les esprits, son amour qu'il faut rallumer dans les cœurs ; il est indispensable de s'inspirer de ses principes et de marcher à sa lumière, si l'on veut arriver à résoudre les graves problèmes qui se posent et arrêter cette marche à l'abîme dont nous resterons, livrés à nos seules forces, les témoins impuissants, en attendant que nous en soyons les victimes.

H Je ne trouve de solution à l'avenir que dans le Christianisme et dans le Christianisme catholique. »

Telle est la conclusion de Chateaubriand. Elle a été reprise plus tard par un orateur catholique, qui voyait lui aussi la démocratie s'avancer au loin, comme un déluge capable de tout renverser. Montalembert montrait dans TÉglise Tarche nécessaire, qui sauvera seule toutes les sociétés et la démocratie avec elles. Que si cette puissance nouvelle, disait-il, avait le malheur de devenir irréligieuse, comme Ja bourgeoisie qu'elle va remplacer, « on peut lui prédire une prompte ruine ; elle ne se relèvera de temps en temps que pour retomber chaque fois plus bas dans l'abîme du césarisme. La Religion a besoin de la liberté ; mais la liberté a besoin de la Religion, et plus, mille fois plus que toute autre, la liberté démocratique * ».

Quant à Chateaubriand, tout en montrant dans le catholicisme des réserviBs de vie seules capables de ranimer le monde, il ajoute qu'il ignore si le monde en usera ; il « ne prétend pas qu'une rénovation générale ait lieu »,car il admet, comme on Fa vu, « que des peuples entiers soient voués à la destruction». Mais il pense que, si la société doit être sauvée, elle ne le sera que par le Christianisme, et que, d'autre part, le Christianisme sauvera tout peuple chez qui il viendra à refleurir, lia mort, une mort fatale, sans lui ; la vie, une vie nouvelle, avec lui, voilà l'alternative inévitable pour le monde où nous sommes! Car le Christianisme est un soleil qui n'a pas décrit sa courbe

i. Discours prononcé à Matines, en 1863.

ROLE DU CHRlSTIANISxME DANS LE MOiNDE 247

infinie dans le ciel, où étincelle sa lumière. « Il renferme les trois grandes lois de Tunivers : la loi divine, la loi morale, la loi politique : la loi divine, unité de Dieu en trois personnes; la loi morale, tharité; la loi politique, c'est-à-dire liberté^ égalité^ fraternité,

« Les deux premiers principes sont développés ; le troisième, la loi politique, n'a point reçu ses compléments, parce qu'il ne pouvait fleurir, tandis que la croyance intelligente deFêtre infini et la morale universelle n'étaient pas solidement établies. Or, le Christianisme eut d'abord à déblayer les absurdités et les abominations dont l'idolâtrie et l'esclavage avaient encombré le genre humain... Loin d'être à son terme, la religion du libérateur entre à peine dans sa troisième période, la période politique. »

L'écrivain se complaît alors dans le spectacle idéal de cette époque nouvelle, dont son imagination lui montre au loin l'épanouissement radieux.

« Le Christianisme, stable dans ses dogmes, est mobile dans ses lumières ; sa transformation enveloppe la transformation universelle. Quand il aura atteint son plus haut point, les ténèbres achèveront de s'éclaircir; la liberté, crucifiée sur le Calvaire avec le Messie, en descendra avec lui ; elle remettra aux nations ce nouveau testament écrit en leur faveur et jusqu'ici entravé dans ses clauses. Les gouvernements passeront, le mal moral disparaîtra, la réhabilitation annoncera la consommation des siècles de mort et d'oppression nés de la chute. >>

Voilà certes de belles espérances, nobles et généreuses! Comme Platon, Chateaubriand s'abandonne,

peut-être avec trop de complaisance à Fenchantement de ses idées. Des esprits positifs pourront trouver quQ sa République de l'avenir est, comme celle du philosophe athénien, bâtie dans les nuages, et qu'il fait lui aussi de la politique en poète.

Du moins faut-il rendre hommage à l'élévation et à Tampleur de ses vues. C'est de haut qu'il considère les problèmes qui se posent au seuil des siècles prochains, et, si le poète fait de beaux rêves, le chrétien du moins les inspire.

Il en rejette d'ailleurs la réalisalion entière dans la nuit des âges futurs. Dieu est un ouvrier étemel, qui n'est pas pressé dans ses œuvres ; il travaille lentement :

« Quand viendra ce jour désiré? Quand la société se recomposera-t-elle d'après les moyens secrets du principe régénérateur? Nul ne peut le dire; on ne saurait calculer la résistance des passions.

« Plus d'une fois la mort engourdira des races, versera le silence sur les événements comme la neige, tombée pendant la nuit, fait cesser le bruit des chars. Les nations ne croissent pas aussi rapidement que les individus dont elles sont composées et ne disparaissent pas aussi vite. »

Il prend en pitié ces « jeunes gens », qui s'ima- Çinent voir le monde se transformer dans leurs mains. Ils sont remplis d'une courageuse confiance et se figurent qu'ils atteindront le but lointain et pour longtemps inaccessible, parce qu'ils l'aperçoivent et qu'ils y marchent. Leur ardeur est digne d'admiration; mais ils feront comme tant d'autres : « ils useront leur vie dans ces efforts, et, arrivés

au terme, de mécompte en mécompte, ils consigneront le poids des années déçues à d'autres générations abusées, qui le porteront jusqu'aux tombeaux voisins ; ainsi de suite ».

Et enfin, pour tout conclure, voici le mot suprême, où, près de clore ses Mémoires^ il concentre et résume toutes ses idées sur les siècles qui vont naître, ses craintes, ses espérances et surtout sa foi inébranlable en la force vivifiante et nécessaire du Christianisme :

« Si le ciel n'a pas prononcé son dernier arrêt ; si un avenir doit être un avenir puissant et libre, cet avenir est loin encore, loin au-delà de Thorizon visible ; on n'y pourra parvenir qu'à l'aide de cette espérance chrétienne dont les ailes croissent à mesure que tout semble la trahir, espérance plus longue que le temps et plus forte que le malhe,ur. »

Cette insistance est remarquable : elle frappera sans doute tout esprit de bonne foi. Au milieu des hésitations de l'homme politique sur l'avenir, qui lui font émettre des pronostics contraires, tour à tour favorables et désespérés, il y a une idée qui ne varie pas et sur laquelle il revient toujours; c'est que la religion catholique peut sauver la société menacée ; le salut est en elle, il n'est pas ailleurs ; et c'est de Dieu qu'elle-même a reçu les principes de résurrection et d'immortelle vie qu'elle tient en réserve pour le monde. Car il ne faut pas s'y tromper : c'est une institution divine que Chateaubriand honore et aime en elle ; ce n'est pas seulement une œuvre humaine, digne de fixer la sympathie d'un homme d'État, parce qu'elle est

une sauvegarde incomparable pour la prospérité d'une nation et sa durée. 11 s'est expliqué nettement sûr ce point ; on se souvient de ses paroles :

« Je ne suis point un incrédule déguisé en chrétien, qui propose la Religion comme un frein utile aux peuples*. »

C'est un .chrétien véritable, qui croit à la divinité du Christianisme et qui la proclame.

Ce qui va suivre suffirait à rétablir, nous Tespérons, si le lecteur pouvait en douter encore.

i. Œuvres, t. I, p. 258-259.

Page 1