Ibid., p. 194-i
pensée, dans cette sereine lumière de la conscience qu'anaène ordinairement la vieillesse.
Elle a écrit beaucoup de romans dans sa vie ; qui assurera que son dernier livre n'en est pas encore un? Elle ne s'est mise en scène d'ailleurs que sous un nom d'emprunt; elle a attendu, pour publier ces pages, que de tous ceux qu'elle mêle à sa vie aucun ne fût plus là pour lui donner un démenti, sans excepter Sainte-Beuve, qui ne comptait pas sans doute avoir son chapitre personnel, d'ailleurs assez modeste, quand il lui conseillait de livrer au public celui qui regardait Chateaubriand. Elle était donc fort à Taise pour écrire tout ce qui arrangeait le mieux son amour-propre ou qui plaisait le plus à sa licencieuse fantaisie.
Justement l'année même où il était censé avoir couru voluptueusement à ces débauches. Chateaubriand donnait, dans les Pyrénées, l'exemple d'une vertu supérieure aux tentations les plus délicates et plus forte que toutes les avances. Et il écrivait, quelques mois après, touchant cet épisode de sa vie: « Inspirer une sorte d'attachement à mon âge me semblait une véritable dérision; plus je pouvais être flatté de cette bizarrerie, plus j'en étais humilié, la prenant avec raison pour une moquerie*. »
Chateaubriand n'a pas l'habitude de cacher dans ses Mémoires certaines de ses tendances. S'il avait eu alors celles qu'on lui prête, il n'aurait pas raconté sans doute les folies où elles auraient pu l'entraîner, mais, à coup sûr, il n'eût pas affecté des
!. Mémoires (T outre- tombe ^ t. V, p. 170.
sentiments contraires, quand rien ne l'obligeait à ce mensonge effronté. Il faut d'ailleurs se souvenir qu'il écrit proprement des Mémoires, où il se croit tenu à la vérité par les lois mêmes du genre et par les engagements formels qu'il a pris. Quant au livre de M"** deSaman, il a un tout autre caractère. Encore que rien n'excuse ce qu'elle a pu imaginer sur des hommes à qui il était impossible de défendre leur réputation calomniée, si quelque lecteur s'était plaint à elle d'avoir trouvé des contes voluptueux où il cherchait des faits historiques, elle eût été en droit de lui répondre qu'il devait s'en prendre à luimême de sa déception, à lui qui demandait à un livre ce que ce livre ne promettait pas, et qui ne se sentait pas suffisamment averti de ce qu'il en pouvait attendre par une suite invraisemblable d'événements romanesques, et tant de détails minutieux, dont un demi-siècle écoulé n'aurait dû rien effacer de la mémoire de l'auteur.
C'est qu'il est impossible, en effet, qu'après quarante ou cinquante ans elle se soit rappelé tant d'incidents, à la fois semblables et divers, toutes ces dates sans importance, toutes ces conversations futiles, les mots qu'on lui a dits et ceux qu'elle a répondus. Si l'on se refuse à croire qu'elle a tout inventé, ou qu'elle a inventé du moins la partie principale de ce qu'elle rapporte, il faudra toujours admettre qu'elle a brodé sur le fond absolument à sa guise. Supposé que son livre ne soit pas un roman tout pur, c'est tout au plus un roman historique, comme sa Conjuration (TAmhoise. Et puisque personne ne peut savoir, tous les intéressés étant
morts à temps, ce qui vient de rimagination et ce qui vient de l'histoire, au point de vue des renseignements, de ceux surtout qui favorisent le plus l'orgueil démesuré de l'auteur, l'ouvrage est sans intérêt comme sans crédit, il est prudent de n'en pas tenir compte ^»
Ne faut-il pas en dire autant du motif coupable qui est communément attribué au voyage de Chateaubriand à Jérusalem de 1806 à 1807? On se souvient que, s'il entreprit ce voyage, ce fut, d'après Yltinéraire^ pour s'approvisionner d'images justes et pittoresques en vue des Martyrs^ et aussi pour faire un acte de religion, comme les anciens croisés : il partit en pèlerin et en poète.
« Nous savons maintenant », écrit Sainte-Beuve, « que ce rôle-là n'était qu'à demi vrai, et qu'il y avait dans cette prétention de la part de l'auteur des Martyrs une dernière fiction épique. L'auteur des Mémoires (T outre-tombe nous a édifiés depuis. Je suis forcé de rappeler ici le passage déjà cité
1. Si nous nous y sommes nous-mème arrêté, c'est parce que Tauteur de Chateaubriand et son groupe en a donné, en appendice, avant la publication, ce qui concerne Ghateaubricmd. A la lecture de cet extrait, le secrétaire de Chateaubriand, Daniélo, protesta avec indignation : « Vers cinq heures du soir», écrivait-il, « M. de Chateaubriand était toujours rentré pour dtner avec M"* de Chateaubriand, et parfois avec quelques invités ; on Toit donc que dans sa journée il n*y avait nulle place pour ces dîners de barrière» où prétendent le faire assiter une femme libre et un ex-professeur de TEcole normale (Sainte-Beuve), dans les récits les plus inouïs et les plus malveillants que la rancune et le dénigrement aient pu inspirer. » Les Conversations de Chateaubriand, par J. Daniélo, son secrétaire, Paris, 1864.
dans une des leçons précédentes, mais qui a toute sa valeur en cet endroit :
« Mais ai-je tout dit dans V Itinéraire sur ce voyage commencé au port de Desdémona et d'Othello?
Allais-je au tombeau du Christ dans les dispositions du repentir? Une seulepensée m'absorbait; je comptais avec impatience les moments. Du bord de mon navire, les regards attachés à l'étoile du soir, je lui demandais des vents pour cingler plus vite, de la gloire pour me faire aimer. J'espérais en trouver à Sparte, à Sion, à Memphis, à Carthage, et l'apporter à l'Alhambra. Comme le cœur me battait en abordant les côtes d'Espagne 1 Aurait-on gardé mon souvenir ainsi que j'avais traversé mes épreuves? Que de malheurs ont suivi ce mystère ! Le soleil les éclaire encore... Si je cueille à la dérobée un instant de bonheur, il est troublé par la mémoire de ces jours de séduction, d'enchantement et de délire*. »
Sainte-Beuve fait remarquer que l'allusion vise la duchesse de Mouchy, que Chateaubriand devait rejoindre en Espagne, et qui eut la raison égarée durant les dernières' années de sa vie 2.
Le critique est revenu plusieurs fois sur ce passage, maintenant célèbre. Il le cite dans la troisième leçon de Chateaubriand et son groupe^. On le retrouve encore dans ses Causeries du Lundi'*,