Causeries du Lundi, t. II, Chateaubriand romanesque. Pour
Il Ta fait entrer ainsi dans la circulation. Tous les gens cultivés le connaissent et, à l'occasion, s'en autorisent. M. de Marcellus lui-même s'y réfère et l'invoque à son tour. C'est dans le livre sur Chateaubriand et son temps. Commentant le cinquième volume des Mémoires d'outre-tombe, il arrive à cet endroit où l'auteur expose le double but de son voyage et écrit : « Nourrisson du Pinde et croisé à Solyme, j'étais impatient d'aller mêler mes délaissements aux ruines d'Athènes, mes pleurs aux larmes de Madeleine. » Le commentateur ne met pas en doute la sincérité de cette confession posthume, mais visiblement elle l'embarrasse. Il pense à la seconde confidence, laquelle est si diflférente, et s'il refuse de voir dans la première, comme « quelques critiques rigoureux... un semblant d'hypocrisie », il se croit tenu de convenir qu'entre les deux il y a « une sorte de contradiction » ; d'une part, il voit Chateaubriand se déclarer poussé par le désir d'aller mêler ses larmes à celles de la pécheresse repentante, d'autre part, dit-il, « on lii'a plus loin : Allais-je au tombeau du Christ dans les dispositions du repentir, etc. ».
M. de Marcellus reproduit cette page de confiance,
suivre exactement Tordre chronologique, le morceau a été lu d'abord par Sainte-Beuve, et deux fois, dans les leçons qu'il fit à Liège, en 1848-1849, puisqu'il assure qu'il a publié ces leçons telles qu'elles furent données. Puis le morceau fut impHméy pour la première fois, dans le Constitutionnel, le 27 mai 1850. Il fut imprimé de nouveau, en 1851, avec l'article du Constitutionnel dans le volume II des Causeries, et enfin une troisième et une quatrième fois, en 1860, dans les volumes I et II de l'ouvrage ChateaubHand et son groupe, qui se compose des leçons faites à Liège.
persuadé par le tour du style et l'autorité de Sainte-Beuve. Il renvoie vaguement le lecteur, qui voudra la lire dans le texte, aux volumes des Mémoires qu'à cet endroit de son livre il n'avait pas encore étudiés. Mais il l'emprunte lui-même, sans aucun doute, aux Causeries du Lundis Chateaubriand et son groupe n'étant pas encore publié. Voilà bientôt cinquante ans qu'elle figure dans les ouvrages et les articles, dont l'auteur du Génie du Christianisme est le sujet! Et, en réalité, si étonnant que paraisse ce que je vais dire, elle est sans crédit : elle n'existe pas.
Tout le monde a cru Sainte-Beuve sur parole; personne n'a eu jusqu'ici la pensée d'aller prendre le passage dans l'original, au lieu de le copier dans son texte ; on se serait aperçu facilement que l'original ne le contient pas*.
Il est vrai que la méthode de Sainte-Beuve rend le contrôle de ses dires fort malaisé : il a la fâcheuse habitude de ne pas donner de références. Pour la citation dont il s'agit, dans la troisième des leçons qu'il a faites à Liège, il n'indique pas même de quel ouvrage il la tire. Voilà le malheureux lecteur
1. Je dois dire cependant que j'ai causé sur ce point avec M. Tabbé Pailhës, et qu'il avait Téveil, quoiqu'il n'en eût rien laissé entendre au public, car en 1896, dans son beau volume sur Chateaubriand (p. 375), il se réfère lui-même à cette page. Dans un article de la Revue des Deux Mondes (1" avril 1899), M. Victor Giraud rappelle, lui aussi sans défiance, la page dont nous nous occupons. Disons en passant que M. Victor Giraud croit à la sincérité religieuse de Chateaubriand. U écrit : « A travers bien des puérilités, des déclamations et des faiblesses, misères communes de la triste humanité. Chateaubriand a été un chrétien généreux, confiant et sincère. »
obligé, s'il veut vérifier, de feuilleter une bonne partie de Tœuvre de Chateaubriand. Quiconque Ta fait sait combien de temps il en coûte.
Dans sa vingtième leçon, Sainte-Beuve écrit, on l'a vu, avant de répéter le compromettant aveu : « L'auteur des Mémoires (T outre-tombe nous a édifiés depuis » sur les vrais motifs de son pèlerinage.
C'est donc dans les Mémoires qu'il faut décidément chercher. Mais, quand on les a parcourus deux ou trois fois, d'une manière infructueuse, comme on n'arrive pas à se persuader que le passage est apocryphe, on s'accuse soi-même : on est tenté de croire à une erreur des yeux et à une défaillance de l'attention, et l'on n'en finit pas de tourner en tous sens les mêmes pages pour y découvrir ce que l'on croit toujours s'y cacher.
Enfin les Causeries du Lundi restreignent le champ des recherches. L'auteur indique, comme sa source, une partie spéciale des Mémoires^ le récit du voyage à Venise en 1833.
On relit donc ce récit tout entier, d'un bout à l'autre, sans omettre ni un paragraphe, ni une ligne, et, comme le résultat est le même, on est bien obligé de s'avouer enfin que cette confession fameuse ne figure nulle part dans l'œuvre de Chateaubriand.
Une pensée vient alors, car on se livre à toutes les hypothèses, excepté celle d'une invraisemblable supercherie qu'on ne veut ni ne peut admettre : les éditions actuelles des Mémoires auront peut-être été retouchées sur ce point par un ami complaisant, plus soucieux de la réputation de l'auteur que
Tauteur lui-même, et qui aura réussi par hasard à dérober au public ce singulier méfait de son zèle. On consulte la première édition, l'édition que Sainte-Beuve avait dans les mains, quand il publia le second volume des Causeries^ celui de ses livres où se trouve pour la première fois la fameuse page. Mais la première édition est conforme aux autres,. qui ont d'ailleurs été faites sur elle.
On commence à s'y perdre. Que peut-on bien supposer encore? La première édition a été tirée, en même temps que Touvrage paraissait dans la P/*^^^^. Quelques divergences, d'ailleurs légères, entre les deux publications, inclinent à croire qu'elles ont été faites sur des manuscrits différents. Si donc l'on avait négligé par erreur de reproduire le paragraphe que nous cherchons dans le texte paru en librairie, nous aurions quelque chance de le trouver dans celui de la Presse : les deux textes peuvent servir à se contrôler et à se rectifier l'un l'autre. Conduit par cette pensée, on remonte au journal, et particulièrement aux numéros du 28, 29, 31 mai et 4 juin (1850), oii est contenu le récit du voyage à Venise, où le public l'a lu pour la première fois dans ces feuilletons célèbres qu'on offrait comme un attrait à sa curiosité.
Or à son tour le journal est comme les volumes:: il ne renferme rien de ce qu'on y cherche ; pas une phrase, pas une ligne, pas un mot !
Mais alors que faut-il penser? que faut-il dire? que faut-il faire ? Pour se soustraire à des soupçons envahissants auxquels on ne s'arrête pas, à quelle conjecture complaisante peut-on encore recourir?*
Il n'en reste qu'une, une seule! C'est que le passage ait existé un moment dans le manuscrit, quand le manuscrit n'avait pas vu le jour, que l'auteur l'en ait depuis retranché, et que Sainte-Beuve Tait connu et en ait pris copie, dans le temps où il y figurait encore. Ce sont trois hypothèses à la fois, dira-t-on? — Sans doute, mais on peut bien s y résoudre et les croire réalisées toutes les trois.
Il n'y a pas à cacher néanmoins que rien n'autorise ces suppositions bienveillantes, sinon le besoin même que nous en avons pour laver Sainte-Beuve d'un reproche qu'à tout prix nous entendons épargner à sa mémoire. Quoi que nous fassions, nous sommes bien contraints de reconnaître que, si l'on peut soulever un doute, il est impossible de produire une conviction avec des conjectures désespérées qui, à part le crédit de l'auteur, ont pour unique fondement le fait même qu'elles sont destinées à justifier.
En outre, supposé qu'on les tienne pour établies par suite de la volonté déterminée où l'on est de se refuser, quoi qu'il en soit, à incriminer la bonne foi d'un critique, qui est au-dessus de tels soupçons, elles n'empêchent pas que quelques réflexions assez graves ne se présentent d'elles-mêmes à l'esprit.
Sainte-Beuve a lu certainement quelque édition des Mémoires cT outre-tombe; il a même lu l'ouvrage de près, et plusieurs fois, cela n'est pas douteux. Il a trop parlé de Chateaubriand, depuis 1850, pour n'avoir pas pris la précaution, qui s'imposait, de puiser à cette source, précieuse entre toutes. Particulièrement, au moment où le livre paraissait dans
la P?*esse, et où s'imprimait la première édition, il
faisait un cours à Liège, un cours d'une année, sur
l'auteur. 11 a publié peu après son Chateaubriand
7*omanesque dans les Causeries du Lundi, Sa curiosité
naturelle de lettré devait se jeter ardemment sur
un ouvrage nouveau d'une telle importance, qui
piquait Taltention publique, et où se trouvaient de
plus ces confidences intimes, dont il avait le goût.
Mais le professeur et le critique surtout, appelés
l'un et l'autre à traiter de l'illustre auteur de ces
Mémoires, ne pouvaient pas balancer un moment à
y recourir, que dis-je ? à les avoir souvent sous les
yeux, à s'en pénétrer, à s'en nourrir.
Qu'en réalité Sainte-Beuve en ait fait une lecture vigilante, un usage approfondi, c'est de quoi personne ne doutera jamais. Mais alors comment arriver à croire qu'il n'y ait pas remarqué l'absence du passage qu'il prétendait y être et dont il a tant profité ? Car ce passage devait l'intéresser tout particulièrement et le frapper plus qu'aucun autre, puisqu'il s'en est servi jusqu'à trois et quatre fois et que, dans l'hypotlièse favorable où nous raisonnons, il l'aurait distingué assez, lorsqu'il l'entendit, pour demander à l'auteur d'en prendre copie?
Quand il a publié ses cours de Liège, où il le reproduit deux fois en le commentant, il avait eu le temps de lire et de relire les Mémoires^ qui avaient paru depuis environ dix ans. Il était donc persuadé encore que cette page si remarquée s'y trouvait, et son erreur a duré jusqu'à la fin de sa vie ! On est bien obligé de l'admettre, mais c'est un peu difficile tout de même, convenons-en !
Ce qu'il y a de certain, c'est que si lui-même était excusable d'opposer à Chateaubriand ce que Chateaubriand a rétracté en l'effaçant, supposé qu'il Tait jamais écrit, les lecteurs d'aujourd'hui ne le seraient pas, s'ils faisaient commelui. L'auteur des Afémoires d'outre-tombe n'hésitait pas à laisser voir certaines inclinations de sa nature. Il a parlé justement de cette rencontre à TAlhambra. Si elle avait été, en eifet, le but de son voyage dans le Levant, et qu'il l'eût écrit un jour, on peut être certain qu'il ne se serait cru nullement obligé à se dédire. Puisqu'il s'est corrigé lui-même, puisqu'il a condamné cette page, on a tout a fait le droit de croire qu'il ne l'a pas trouvée assez exacte en la relisant. Toujours est-il qu'il l'a supprimée : elle ne compte donc plus, elle est comme si elle n'avait jamais été.
Mais a-t-elle été même un moment, et Chateaubriand a-t-il autorisé Sainte-Beuve à la copier sur le manuscrit, pour la faire entrer dans ses notes? J ai dit qu'on pouvait, qu'on devait en faire l'hypothèse, plutôt que de mettre en doute la loyauté de Sainte- Beuve. Mais on est bien forcé de reconnaître, si l'on ne veut rien cacher, que cette hypothèse a toutes les apparences contre elle.
Le voyage à Prague, qui comprend celui de Venise, a été écrit en 1833. La seule circonstance où Sainte- Beuve aurait pu connaître le paragraphe discuté, qui en eût fait partie, c'est, en 1834, lors des lectures fameuses des Mémoires^ qui eurent lieu dans le salon de M"^ Récamier.
Il était, en effet, parmi les rares privilégiés admis à ces lectures, dont le voyage à Prague fit naturel-
lement partie*. Mais nous savons ce qui frappa les auditeurs; on ne leur demanda pas le silence, et ils ne le gardèrent pas. Beaucoup écrivirent même leurs impressions. Ainsi firent Ed. Quinet dans la Revue de Paris; Ballanche dans la Revue européenne; M"*** Dupin dans le Journal des Femmes; Léonce de Lavergne dans la Revue du Midi; Sainte- Beuve lui-même enfin dans la Revue des Deux Mondes. D'autre part, Jules Janin ayant fait causer deux ou trois des heureux élus, publia un long article, où il raconta ce qu'il avait appris. Alfred Nettement et Désiré Nisard, qui n'étaient pas des après-midi deTAbbaye-aux-Bois, admis par l'auteur à feuilleter sous ses yeux \qs Mémoires^ en parlèrent à leur tour, le premier dans VÉcho de la jeune France^ le second dans la préface même du livre, où ces divers articles furent réunis et qui avait pour titre Lectures des Mémoires de M. de Chateaubriand'^,
Or aucun d'eux ne mentionne le morceau dont nous nous occupons. Aucun n'y fait l'allusion la plus détournée, la plus lointaine, la plus légère. Il ne faut pas même excepter Sainte-Beuve. Nous supposons, dans notre hypothèse, qu'il a tenu à conserver le passage; c'est donc qu'il en aurait été
1. Les autres auditeurs étaient (outre l'auteur et la maîtresse de maison) le duc de Noaillcs, Edgard Quinet, Tabbé Gerbet, le prince de Montmorency, le duc de La Rochefoucauld-Doudeauville, M"' Amable Tastu, M— Dupin, M. Dubois, M. Léonpe de Lavergne, Charles Lenormant, Ballanche, J.-J. Ampère. On voit que l'aristocratie, le clergé, la critique, la poésie avaient des représentants dans cette réunion.