‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 178 sur 185 · Le 9 février · texte numérisé non relu

Le 9 février

« embrassait encore la croix avec rémotion d'une « foi vive et d'une ferme confiance. Une des paroles « qu'il répétait fréquemment dans ces dernières « années, c'est que les problèmes sociaux, qui tour- « mentent les nations aujourd'hui, ne sauraient « être résolus sans l'Rvangile, sans l'âme du Christ « dont les doctrines et les exemples ont maudit « l'égoïsme, ce ver rongeur de toute concorde. Aussi « M. de Chateaubriand saluait-il le Christ comme « le Sauveur du monde au point de vue social, et « il se plaisait à le nommer son roi en même temps « que son Dieu.

« Un prêtre, une sœur de charité étaient agenouil- « lés aux pieds du lit de M. de Chateaubriand au « moment où il expirait. C'est au milieu des « prières et des larmes de cette nature que l'auteur « du Génie du Christianisme devait remettre son « âme entre les mains de Dieu.

(( J'ai l'honneur d'être, etc.

« Deguerry,

« Curé de Saint-Eustache *. »

Son directeur, son neveu, une religieuse et M""' Récamier, voilà les témoins qui assistèrent à l'agonie de Chateaubriand 2.

On se représente facilement la scène. Debout, parmi les autres assistants agenouillés, l'abbé Deguerry récita les sublimes prières que l'Église

1. Journal des Débats ^ dans le numéro portant la date du 5 juillet 1848.

2. M"** Récamier était aveugle alors ; elle mourut Tannée suivante (11 mai 1849).

met dans la bouche de ses ministres au chevet des agonisants :

« Partez, âme chrétienne ; quittez ce monde, et entrez dans Tautre, au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit, au nom des Patriarches, des Prophètes et des Apôtres, au nom de tous les confesseurs et de tous les martyrs. »

C'est environné de ce cortège dont il avait chanté la gloire que TEglise présentait le mourant, son ôls, au souverrain Juge :

« Souvenez-vous, Seigneur, souvenez-vous de vos miséricordes et pardonnez à son repentir. Purifiez dans son âme les souillures qu'y a mises la terrestre fragilité. Prenez en pitié les gémissements qu'il a fait monter vers vous et les larmes qu'il a répandues. »

Et les assistants, se mêlant à cette prière, dirent d'une voix pleine de larmes : « Qu'il en soit ainsi, Seigneur, qu'il en soit ainsi ! Amen ! »

Et s'adressant à celui qui allait mourir, le prêtre reprit : « C'est au Dieu tout-puissant, mon frère bien aimé, que je vous remets et vous confie, à Celui dont vous êtes la créature ; vous venez de Lui, vous retournez à Lui. Que le ciel s'ouvre devant vous et que la vérité vous apparaisse désormais à découvert dans son foyer éclatant et lumineux ! »

Et de nouveau les amis du mourant murmurèrent : « Ainsi soit-il ! »

Alors, dans une supplication dernière, le représentant de Tuiglise prononça ces mots, qui durent faire tressaillir la conscience de Chateaubriand, s'ils parvinrent distinctement à son oreille :

« Seigneur Jésus-Christ, divin Sauveur du monde, nous vous recommandons l'âme de votre serviteur. Oubliez ses anciennes fautes, les enivrements où Ta jeté Tardente folie de ses désirs ; car, s'il a péché, du moins il ne vous a jamais reniée, Trinité Sainte! il a cru toujours, et toujours fidèlement adoré. »

Et, pour le dernière fois, les assistants s'unirent aux paroles du prêtre en répondant : « Âmen ! »

C'est au milieu de ces prières pleines d'espérance, de ce dialogue de l'immortalité, que les yeux du grand écrivain se fermèrent doucement, comme s'il s'endormait pour une heure, avant le réveil définitif et radieux ^

1. Les pHères des agonisants ont été seulement citées par fragments dans ce qui précède; elle sont en réalité beaucoup plus longues. Cependant le dernier paragraphe reproduit le texte tout entier. Il est d'une application frappante. — Douze ans après la mort de Técrivain, Sainte-Beuve ayant publié son Chateaubriand^ avec la note dont nous avons parlé, où il accusait Tabbé Daguerry d'avoir dit « des contre-vérités », à propos de la pleine connaissance du mourant et du coup profond qu'il avait reçu l'année précédente de la mort de sa femme, Tabbé Daguerry lui écrivit une lettre dont voici la partie principale :

« Paris, 15 juillet 186S.

« Monsieur,

« On vient de porter à ma connaissance un passage de Tune de « vos dernières publications, que je n'ai pas lue, dans lequel vous € niez, en outrageant ma personne et mon caractère, ce que le « Journal des Débat& inséra sous ma signature, au sujet de M. de « Chateaubriand et à l'époque de sa mort.

« Ma réponse sera bien simple.

« Vous m'accorderez assurément qu'en fait de véracité je. vous « vaux, et vous m'accorderez ensuite que, dans la cause, vous ne « me valez pas, puisque j'affirme comme témoin et que vous ne « pouvez nier comme tel.

« Concluez, Monsieur.

« lime serait facile de confirmer, si besoin était, par d'autres fait» « et d'autres paroles, ceux et celles que vous attaquez, car vous

Une mort si chrétienne couronne dignement une telle vie, et elle Téclaire. Depuis le jour où Chateaubriand revint à la Religion de sa mère et de son enfance, il n a cessé de lui appartenir par Tesprit et par le cœur.

Jamais, à aucune époque, à aucune heure de sa vie , sans oublier les plus impétueuses, on n'a supris sur ses lèvres dans l'abandon de Tintimité, ni relevé dans les plus confidentiels de ses écrits une phrase ou seulement un mot qui fût une offense passagère à sa foi : réserve significative de la part d'un homme de caractère loyal mais difficile, éternel opposant dont le pessimisme voyait tout en noir et qui ne ménageait pas plus les institutions que les individus, même celles qu'il avait le plus ardemment servies. Son scepticisme universel n'exceptait que le Christianisme, mais il l'exceptait toujours, et avec une vigilance d'attention qui est frappante et tout à fait caractéristique.

Peu d'hommes célèbres ont rendu plus souvent hommage à leurs croyances dans le secret de leurs

« saurez que j'ai eu la faveur insigne de l'intimité de M. et de M"* de « Chateaubriand pendant quinze ans, m'asseyant à leur table au « moins une fois par semaine. » Revue de Bretagne et de Vendée^ 1863, septembre, p. 246. — Sainte-Beuve n'a jamais répondu à cette lettre, et, dans la nouvelle édition de son livre, il a reproduit le passage attaqué, sans y changer un mot, ni avertir le lecteur de la protestation qu'il avait provoquée. C'est une manière plus commode que consciencieuse de se tirer d'un mauvais pas.

404 VIE MORALE DE CHATEÂ13BRIAKD

épanchements, et aucun n'eut un sentiment plus profond de l'honneur, ni ne fut moins capable de jouer une comédie infâme, destinée à tromper ses amis aussi bien que le public, et qui aurait duré toute sa vie.

Sa volonté ne fut pas toujours aussi vigoureuse que ses convictions. Il en a fait bien des fois l'aveu, et il s'en est longuement repenti. Que celui qui est tout ensemble et sans faiblesse et sans miséricorde accable sa mémoire de ces souvenirs ! La vérité de sa foi n'en peut du moins recevoir aucune atteinte.

Il repose aujourd'hui à Saint-Malo. C'est lui-même qui a choisi sa tombe ; il Ta placée sur les rivages où Dieu avait mis son berceau. Non loin des remparts s'élève un large rocher, que le flot environne à marée montante. C'est un îlot désolé; point de culture. Seule, l'herbe croît parmi des ruines. A la pointe extrême, du côté de la haute mer, sur une partie abrupte qui s'avance vers les flots, on aperçoit une modeste grille de fer qui entoure une lourde croix de granit, posée sur une dalle tumulaire à peine dégrossie. Aucune inscription; ni nom, ni date. C'est le tombeau de Chateaubriand.

C'est là ({ueVsiXxtenr du Génie du Chistianisme dort son dernier sommeil, seul sur la falaise déserte, en face de l'Océan sans limites.

Dans la saison des orages, quand les vagues se soulèvent en grondant, elles viennent battre de leur écume la roche [où sont enfermées ses cendres, image des passions tumultueuses qui agitèrent son âme et tourmentèrent sa vie.

Mais, en dépit de leur colère impuissante, la croix

reste debout sur sa pierre sépulcrale, comme elle le fut toujours dans son cœur*.

1. Dans la lettre qu'il adressa le 2 novembre 1831 au maire de Saint-Malo, à propos de sa sépulture, dont il régla lui-même l'éclatante simplicité, U écrivait : a La croix dira que l'homme reposant À ses pieds était un chrétien : cela suffit à ma mémoire. »

(Lettre publiée par le Soleil, le 10 août 1892.)

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