Mémoires d'outre- tombe, t. II, p
2. Je la dois à Tobligeance de M. Tabbé Pailhès, qui a déjà donné au public et qui possède encore bien des manuscrits intéressants sur Chateaubriand et son entourage.
« et c'est à Hyacinthe que je dicte le. reste. La « goutte et les années m'ont saisi les mains, et je « puis à peine marcher. Ah ! si je pouvais du « moins aller vous voir dans vos montagnes, avec « quelle ardeur et quelle foi je prierais dans la « sainte chapelle du trappiste. Je n'ai plus mes « ouvrages ; je ne m'occupe plus de rien, sinon de « mourir bientôt. Le voyage a été très long, et je « suis las. Quant à la politique, je ne m'en occupe « plus. Vous savez que je ne crois plus que dans « la religion. Jésus-Christ est désormais mon « unique et seul maître.
« Adieu, mon cher ami; je finis cette lettre « presque en pleurant ; mais les chrétiens ne se « quittent que pour se retrouver.
« Votre vieil ami,
« Chateaubriand. »
Ainsi il ne s'occupe plus que de mourir ; la Religion seule l'intéresse; Jésus-Christ est désormais son seul maître.
Et ses paroles *ne sont pas pour la foule qui n'était pas destinée à les connaître et qui ne les a pas connues jusqu'ici ; c'est loin de toute oreille indiscrète, c'est à un de ses plus vieux amis qu'il ouvre ainsi son cœur.
Il avait encore alors sept ans à vivre K Atteint, on
1. L'auteur de Chateaubnand et son groupe, un peu gêné dans sa thèse par la mort chrétienne du grand écrivain, après avoir rappelé qu'il est mort le 4 juillet 1848, ajoute (II, p. 397) qu' « il était depuis trois ou quatre ans dans un état d'affaissement qui avait fini par être une véritable oblitération des facultés. Il ne s'intéres-
vient de le voir, par la goutte, il s'aidait à supporter ses vives douleurs par la pensée de Celui qui frappe et console : les douleurs ont beau paraître sans fin, elles ne sont que d'un jour au prix de l'Eternité qui les eflace. « Je suis bien vieux», écrivait-il le 23 septembre 1843, «je souffre beaucoup, je m'en
vais Mais Dieu me reste et j'espère bientôt me
reposer dans les bras de l'éternel Consolateur*. »
On peut dire que, de 1840 jusqu'à 1848, il a vécu « assis sur le bord de sa fosse », prêt à « descendre hardiment, le crucifix à la main, dans l'éternité. »
C'est le mot qu'il écrivait en 1841, dans ses Mémoires, c'est même le dernier de ses Mémoires. Il le répétait quelques années plus tard à M. de Marcellus. Evidemment il l'aimait : en arrivant près du moment suprême, il éprouvait une consolation, faite de confiance, à s'appuyer sur la Croix pour entrer dans le mystère de l'autre vie. Chrétien,
sait à rien, ne causait plus, répondait à peine par un oui tout court. » Or ceci est contredit par des témoins bien placés pour le savoir; on entendra l'un d'eux un peu plus tard. Voici le sentiment de M. Bardoux sur ce point : « La vieillesse, pas plus que la maladie, n'avait pu mordre sur ce génie robuste; il a travaillé jusqu'à son dernier jour, il a dicté jusqu'à sa dernière heure. » Chateaubriand, Paris, 1897, p. 62.
De plus, Sainte-Beuve lui-même, vingt-cinq pages plus loin .{422-423}, oublie tout è. coup que Chateaubriand ne répondait que par un oui tout court, et il rapporte une longue conversation, très authentique d'ailleurs, entre M. de Marcellus et lui, tenue en 1846. Enfin il ne connaissait pas naturellement la lettre que nous venons Ae citer, et cette lettre prouve avec évidence que, plusieurs années javant l'époque qu'il assigne au prétendu affaiblissement de ses facultés, Chateaubriand était exactement, en religion, tel qu'il s'est montré à sa mort.
1. Lettre à M. Collombet, publiée par le destinataire, dans son Uvre Chateaubriand, sa vie et ses écrits, Lyon, 1851, in-8% p. 413.
il appelait la mort une «délivrance», et son âme, rassurée par sa foi et son repentir, la regardait approcher peu à peu sans crainte comme sans regrets.
« Venez voir le plus beau spectacle que puisse présenter la terre ; venez voir mourir le fidèle. Cet homme n'est plus l'homme du monde, il n'appartient plus à son pays ; toutes ses relations avdc la société cessent. Pour lui le calcul par le temps finit, et il ne date plus que de la grande ère de Téternité. Un prêtre assis à son chevet le console. Ce ministre saint s'entretient avec l'agonisant de l'immortalité de son âme...
« Enfin, le moment suprême est arrivé, un sacrement a ouvert à ce juste les portes du monde, un sacrement va les clore ; la religion le balança dans le berceau de la vie ; ses beaux chants et sa main maternelle l'endormiront encore dans le berceau de la mort. Elle prépare le baptême de cette seconde naissance ; mais ce n'est plus l'eau qu'elle choisit, c'est l'huile, emblème de l'incorruptibilité céleste. Le sacrement libérateur rompt peu à peu les attaches du fidèle ; son âme, à moitié échappée de son corps, devient presque visible sur son visage... Il meurt, et Ton n'a point entendu son dernier soupir : il meurt, et longtemps après qu'il n'est plus ses amis font silence autour de sa couche, car ils croient qu'il sommeille encore, tant ce chrétien a passé avec douceur K »
Si tout chrétien ne meurt pas de cette mort idéale, c'est ainsi du moins que Chateaubriand est mort
i. Le Génie du Christianisme ^ V* partie, liv. I, chap. xi.
lui-même : il avait tracé d'avance, dans ses traits principaux, le tableau consolant de sa fin.
C'est le dimanche, 2 juillet, qu'on lui donna les derniers sacrements. Il reçut le viatique « non seulement avec sa pleine et parfaite connaissance, mais avec un profond sentiment de foi et d'humilité * ».
Le lendemain, craignant d'avoir laissé échapper, dans ses nombreux ouvrages, quelques assertions que sa conscience aurait regrettées, s'il en avait eu le souvenir, il voulut les effacer par une rétractation suprême, et il dicta à son neveu le billet que voici :
« Je déclare devant Dieu rétracter tout ce qu'il peut y avoir dans mes écrits de contraire à la foi, aux mœurs et généralement aux principes conservateurs du bien. »
« Paris, le 3 juillet 1848.
« Signé, pour mon oncle François de Chateau- « briand dont la main n'a pu signer et pour me « conformer à la volonté qu'il m'a exprimée,
Geoffroy Louis de Chateaubriand ^. »
Quand cette déclaration fut écrite, le malade se la fit répéter ; puis il voulut la lire lui-même de ses
1. Souvenirs et Correspondance tirés des papiers de M'^' Récamier. Il ne faut pas oublier que M"" Récamier assista à ses derniers moments.
2. Cette pièce a été communiquée par le signataire au R. P. Ponlevoy, qui Ta reproduite dans la Vie du R. P. de Ravignan^ t. f, chap. XIV, p. 421-422.
yeux, et alors, tranquille, Tâme en paix, sentant qu'il se détachait définitivement de la vie, comme un fruit mûr qui va tomber de l'arbre, il attendit la mort...
Le lendemain, le Journal des Débats publiait, en tête de ses colonnes, la lettre suivante :
« Paris, le 4 juillet 1848.
« Monsieur,
« La France vient de perdre l'un de ses plus nobles « enfants.
« M. de Chateaubriand est mort ce matin à huit « heures un quart. Nous avons recueilli son dernier « soupir. Il Ta rendu en pleine connaissance. Une « intelligence aussi belle devait dominer la mort et « conserver, sous son étreinte, une visible liberté.
« La mort de M""* de Chateaubriand, arrivée Tan- « née dernière *, frappa si fortement M. de Chateau- « briand qu'il nous dit à l'instant même, en por- « tant la main sur sa poitrine : « Je viens de sentir « la vie atteinte et tarie dans sa source ; ce n'est « plus qu'une question de quelques mois. » La « mort de M. Ballanche, qui ne suivit que de trop « près, fut le dernier coup pour son illustre et an- « cien ami. Depuis lors, M. de Chateaubriand ne « sembla plus descendre, mais se précipiter au « tombeau.
« Peu d'instants avant sa mort, M. de Chateau- « briand, qui avait été administré dimanche dernier,