Les Martyrs j livre Vï
conscience de ce qui venait de se passer en moi; mon attention ne s'y arrêta pas ; je Toubliai môme durant plusieurs années ; mais lorsque, après d'inévitables tâtonnements pour le choix d'une carrière, je me fus livré tout entier à l'histoire, je me rappelai cet instant de ma vie et ses moindres circonstances avec une singulière précision. Aujourd'hui, si je me fais lire la page qui m'a tant frappé ^ je retrouve mes émotions d'il y a trente ans. Voilà ma dette envers l'écrivain de génie qui a ouvert et qui domine le nouveau siècle littéraire. Tous ceuxqui, en divers sens, marchent dans les voies de ce siècle, l'ont rencontré de même à la source de leurs études, à leur première inspiration; il n'en n'est pas un qui ne doive lui dire comme Dante à Virgile : Tu dtica^ tu signo?*e, e tu maestro -, »
Cette page est fort honorable pour Chateaubriand . Sainte-Beuve se garde bien de la citer. 11 en détache seulement ce qu'il trouve de nature à laisser croire qu'Augustin Thierry a un peu abusé ses lecteurs, pour se donner le plaisir de mêler sa voix à un concert de flatteries. Il cherche à prendre son témoignage en défaut :
« On pourrait bien se demander ce que c'est qu'une impression qu'on reçoit et qu'on oublie durant plusieurs années; — c'est lui-même qui prend soin de souligner, — et alors cela peut-il s'appeler une impulsion décisive?^ »
1. On sait que Augustin Thierry, usé prématurément par ses travaux, était devenu aveugle et paralytique dès 1826.