Ibid.yX, II, p. 447, en note
gnage suspect, la vertu de Chateaubriand aurait eu des défaillances vers la fin de l'année 1829. Or, au mois de mai de cette même année, revenant de Rome, il entretenait M"*' Récamier de ce qu'il entendait faire : il développait devant elle, « avec tout l'éclat, toute la séduction de sa belle imagination, un plan de vie que remplirait la religion, l'amitié et les arts* ».
Sainte-Beuve prend un malin plaisir à rapprocher les deux passages, et c'est alors que la loyauté de sa vertu se révolte :
« duplicité et triplicité ! »
Ovide, qui se connaissait en faiblesses morales, disait : « Je vois ce qui est mieux, je l'approuve, et je fais ce qui est pire. »
Video meliora^ proboqiie^
Détériora sequor.
On ne se doutait pas que Sainte-Beuve manquât de cette expérience.
Mais enfin il devait toujours connaître la leçon qu'elle donne, au moins par les confidences ou la perspicacité d'autrui. Elle a été devinée et exprimée par des hommes qu'on peut qualifier de plus vertueux que lui sans manquer de justice à sa renommée.
Chateaubriand formant de beaux projets de vie, au printemps de 1829, et y manquant — s'il y a manqué — à l'automne, six mois après, c'est un exemple, il faut bien l'avouer, qui n'est pas rare
1. Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Madame Récamier^ t. II, p. 374.
autant qu'il devrait Tôtre. On n'a vraiment pas besoin, pour y croire, de chercher une explication dans la feinte et le mensonge. Sainte-Beuve aurait bien fait de laisser à d'autres ce mauvais procédé.
Mais il y tient. Avec l'air du monde le moins propre à une thèse, il a sa thèse et s'y obstine.
Chateaubriand fait, dans les Martyrs^ une peinture du paradis. Le sujet est difficile. Sainte-Beuve est d'avis qu'il ne pouvait guère s'en tirer à son éloge, car il ne croyait pas sans doute au ciel, qui devait lui être indifférent. Pourquoi ? — Parce qu'il était mélancolique. La raison est singulière, mais il la donne ; qu'on en juge !
« Au fond. Chateaubriand a dû d'autant moins réussir à peindre le paradis qu'il ne désirait pas vivre, ni par conséquent revivre^ qu'il n'aimait pas sincèrement la vie. Pour lui, c'était assez d'une et déjà trop ^ »
L'idée chère, l'accusation de n'avoir joué toujours qu'un personnage, surtout en religion, se glisse jusque dans les éloges qui paraissent les plus chauds ; que dis-je ? elle s'y dresse parfois avec audace. Recueillons, par exemple, celui-ci :
« Le voilà en plein dans la nature humaine héroïque et splendide ; voilà le Chateaubriand avant le rôle et le parti pris, avant le Génie du Christianisme. Il pense comme Vauvenargues... il est de la religion de Pline le Jeune... etc...-. »
!. Chateaubriand et son groupe^ t iï, p. 8, en note.
2. Ibid., t. II, p. 75-76, en note. Sainte-Beuve, qui appelle Vauvenargues « ce jeune ancien », semble prendre ici le jeune ami de Voltaire pour un représentant fidèle de ses idées. C'est un
Qu'est-ce donc qui vaut à Chateaubriand de passer enfin pour se montrer tel qu'il était avant le rôle, c'est-à-dire avant le Génie du Christianisme?
Une phrase, une simple phrase, et qui a été écrite douze ans après son retour à la foi, dansl7^inéraire.
C'est donc une recrudescence, et comme une bouffée d'incrédulité?
Le lecteur appréciera lui-même. Voici le passage :
« Après tout, ne dédaignons pas trop la gloire ; rien n'est plus beau qu'elle, si ce n'est la vertu. Le comble du bonheur serait de réunir l'une à l'autre dans cette vie. »
Tel est, paraît-il, le Gljateaubriand d'avant la conversion. Tout le monde se demandera pourquoi ce n'est pas tout aussi bien le Chateaubriand d'après. L'auteur de Vlmitation aurait sans doute parlé autrement. Mais que Chateaubriand, même converti, n'ait pas ressemblé tout à fait à l'auteur de Vlmitation^ certainement il n'y a jamais eu personne que Sainte-Beuve qui s'étonnât de s'en apercevoir, s'il s'en est vraiment étonné. Quoi ! ce serait un démenti pour les convictions chrétiennes de l'écrivain que cette pensée inoffensive,
sentiment qu'expliquent certains endroits peu religieux des ouvrages du moraliste et qui est défendu notamment par Suard. D*après Suard, Vauvenargues était incrédule, et il est mort dans son incrédulité. D'autres soutiennent qu'il était religieux et citent particulièrement sa belle Méditation sur la foi^ que termine une Prière à Dieu. Unissant, pour ainsi dire, les deux opinions, mais au profit de la seconde, Marmontel a écrit qull mourut en chrétien philosophe.
OÙ Torthodoxie la plus scrupuleuse serait fort embarrassée de trouver un mot à reprendre ! Elle montrerait que, par intervalles, il revenait à la religion des rationalistes illustres, païens ou philosophes ?... Il faut, pour oser le faire entendre, que Sainte-Beuve éprouve une bien impérieuse envie d'opposer Chateaubriand à lui-même !
Mais c'est ainsi qu'il en use à son égard. Ses éloges même accusent et blessent. Ils ressemblent à des caresses félines : on y sent la griffe ^
1. On lit dans le Journal des Goncourt (i" série, t. II, p. 190) : « Le plus grand et peut être le plus malin esprit causé de Sainte- Beuve : Téreintement dans la défense. Ah I le terrible empoisonneur d'éloges!... »
Crainte d'être dupe. — Jalousie. — Goût de la volupté. Scepticisme aigu
On voit que la malveillance de Sainte-Beuve pour Chateaubriand n'est pas douteuse. D'où vient-elle donc? Qu'est-ce qui l'explique? Car enfin Sainte- Beuve a aimé les lettres avec passion. La sympathie devait lui être naturelle envers celui qu'il a nommé le plus grand lettré de ce siècle. Ce grand lettré n'était-il pas en môme temps le vrai père de l'école nouvelle, qui avait enthousiasmé sa jeunesse? Et n'avait-il pas eu l'honneur enfin de le voir lui-même de près, dans ce salon fameux et si étroitement fermé, où il avait reçu la flatteuse distinction d'être admis? Ainsi que tous ceux qui se réunissaient là, autour de lui, et comme sous les rayons de sa gloire, Sainte-Beuve était, pour ainsi dire, de sa cour.
Comment se fait-il donc qu'il se soit complu à le décrier, au moins dans sa bonne foi? Quelles peuvent être les raisons de cette hostilité singulière?
Il y en a plusieurs.
Tout d'abord il convient de se souvenir que Tauteur des Lundis était fort sensible à la crainte déjouer le rôle de dupe. Esprit très fin, il avait cet
orgueil subtil des délicats, qui entendent avant tout ne point partager les engouements de la foule et ne s'en laisser imposer par personne! Il était donc un peu en garde, surtout envers une renommée comme celle de Chateaubriand, que Topinion publique avait gâté de sa faveur. Mais, en se raidissant contre un entraînement général de bienveillance, il courait naturellement le danger de pencher en sens contraire, jusqu'à l'excès. Il est toujours difficile de réagir avec mesure.
Ajoutons que, lorsqu'il jugea le célèbre écrivain après sa mort, il pouvait redouter d autant plus de passer pour être victime des préjugés favorables de la multitude à son égard qu'il avait paru leur donner raison de son vivant.
On se rappelle, par exemple, que, dans l'année 1834i une lecture des Mémoires d'outt^e-tombe eut lieu chez M""® Récamier, devant un auditoire choisi. Sainte-Beuve figurait parmi les privilégiés. Or voici en quels termes il fit connaître ses impressions au public, dans un article de la Bévue des Deux Mondes^ auquel nous avons déjà renvoyé* :
« Entrons bien dans cette pensée; respirons, respirons sans mélange la poésie de ces pages où l'intimité s'exhale avec l'éclat. Embrassons, étreignons en nous ces rares moments, pour qu'après qu'ils auront fui ils augmentent encore de perspective, pour qu'ils dilatent d'une lumière magnifique et sacrée le souvenir. Cour de Ferrare, jardins des Médicis, forêt de pins de Ravenne où fut Byron,