Cf. Jowmal des Goncourt, 1" série, t. II, passim
Égaré par ce mauvais sentiment, Sainte-Beuve a failli traiter la mémoire de M"* de Staël comme il a fait celle de Chateaubriand. Le 15 mars 1868, il écrivait à un de ses amis :
« Tous ces ennuis, toutes ces chicanes, ces prétentions exorbitantes des Broglie à une perpétuité de propriété de lettres et de billets dispersés à travers le monde me pousseront, si je vis, à faire un livre que je ferai imprimer par-delà la frontière et en Belgique, qui aura pour titre : 3/°"° de Staël et son groupe littéraire : ce sera le pendant de mon Chateaubriand. Et vogue la galère M »
Heureusement pour M""* de Staël — et pour lui — il n'a pas vécu; un an et demi après cette lettre, il était mort. Mais on voit qu'il ne se faisait pas illusion à lui-même sur la laideur de l'action qu'il
i. Correspondance de Sainte-Beuve^ Paris, G. Lévy, 1878, t. II, p. 270 ; la lettre porte pour suscription : à un éditeur. Huit jours après cette lettre, le 23 mars, il communiquait sort projet aux Goncourt, qui écrivaient dans leur journal : « Si l'on savait ce qui fait faire un livre à Sainte-Beuve ! Nous le trouvons aujourd'hui tout enflammé d'un projet de publication sur M"* de Staël et son groupe, un pendant à son fameux Chateaubriand, et avec les mêmes nids de vipères, comme notes, en bas des pages — et cela non par intérêt ou curiosité de la mémoire de M""* de Staël, non par la sollicitation de documents inédits, mais simplement pour être désagréable aux de Broglie qu'il déteste. Au fond, il y a un chinois de paravent dans Sainte-Beuve. » {Journal des Goncourt^ l" série, t. III, p. 198.) L'année suivante, il n'avait pas encore renoncé à son projet. Le 21 mars 1869, il y revenait dans une lettre à M. Emile Delérot. Il appelait encore l'ouvrage rêvé le « pendant dç mon Chateaubriand », et il annonçait qu'il en recueillait les matériaux : « Je me suis mis à ramasser, » disait-il, « tout ce que je puis de témoignages sur M"** de Staël. » Mais, sentant le déclin de ses forces, il ajoutait : « Je fais comme les gens qui ont une gastrite et qui rêvent des festins de Gargantua. » Nouvelle Correspondance ^ Paris, C. Lévy, 1880, p. 337. La mort ne lui a pas permis de se donner ce festin-là.
5i SAINTE-BEUVE ET CIIATEAUCHIAND
avait la pensée de commettre. Comme il arrive pour un enfant dont on rougit d'être père, il entendait cacher la naissance de son livre, loin de Paris, hors de France. Et voilà la production clandestine qui devait mériter, d'après lui-même, de former pendant à Chateaubriand et son groupe! De ces deux ouvrages, Tespèce de honte que le premier lui inspirait d'avance, suffit peut-être à montrer quel honneur il s'est fait en écrivant le second.
11 ne faut pas oublier, d'ailleurs, que sa jalousie en voulait à l'auteur du Génie du Christianisme^ pour d'autres succès même que ceux de la renommée. Dès l'apparition A'Atala et pour de longues années. Chateaubriand devint l'idole des salons, de ce monde brillant et léger qui, échappé aux terreurs de la Révolution, s'oubliait volontiers dans la joie de vivre.
Rien ne lui manquait de ce qui enchante les cœurs. Avec sa tête superbe, intelligente et fière, dont Tâgc même respecta la beauté, couronné de sa gloire naissante comme d'une poétique auréole, suivi partout de l'image idéale de ce René mélancolique et romanesque, que l'on croyait voir revivre en lui, et d'ailleurs soldat vaillant et généreux d'une grande cause persécutée, le noble et beau jeune homme éveillait de toutes parts des enthousiasmes et voyait venir à lui des sympathies enQammées. Nul ne fut plus recherché, ni plus fêté, ni plus aimé.
Sainte-Beuve lui pardonnait mal ces triomphes. Il les avait peu connus lui-même, quoiqu'il les eût beaucoup désirés toujours. Sauf pour ce qui regarde
l'esprit, la nature l'avait traité en marâtre. Elle lui avait donné une laideur humiliante. Figure lourde, épaisse, aux chairs flasques et retombantes, où Tâme elle-même n'envoyait du dedans aucun reflet sympathique, quand son buste fut exposé, en 1870, il étonna tous ceux qui ne connaissaient l'homme que par ses livres : on se le montrait comme « une caricature ^ ». En lui apportant des infirmités, le temps, qui négligea d'y joindre la sagesse, lui ajouta des ridicules. Aussi il souffrait avec peine qu'on parlât devant lui de la beauté virile, et il gardait une sorte de rancune particulière aux hommes de talent qui avaient reçu le don de charmer par leur personne comme par leurs écrits-.