Nicolardot : Confession de Sainte-Beuve^ 1882, p
2. Dans un article publié par la Revue de Paris, le 1" février 1897, M. E. Faguet a dit de lui (p. 574) : « Il est incontestable qu'il fut jaloux. Il le fut de ceux qui avaient eu plus de succès que lui comme créateurs... 11 aimait encore moins ceux qui avaient été beaux dans leur jeunesse (Il était lui-môme fort laid) et avaient eu des succès féminins. 11 n'a rendu pleine justice ni à Chateaubriand, ni à Lamartine, ni à Musset, à cause de cela, ou du moins en partie à cause de cela. » — On lit ailleurs, dans le môme article (p. 547) : € Né passionné, peu doué par la nature pour séduire, le sachant et en soutirant, horriblement jaloux, ses prétentions, ses déceptions et ses rancunes ont eu leur influence sur ses jugements et sa critique... Elles l'ont souvent rendu injuste et ont altéré la sûreté ordinaire de son goût. » — A propos de l'influence que ses penchants et les circonstances exerçaient sur ses jugements, les Goncourt, qui le connaissaient bien, l'assimilant à une femme, écrivaient en 1869, un an avant sa mort : « Jusqu'à la fin, même au bord de la tombe, Sainte-Beuve sera la Sainte-Beuve de toute sa vie. » {Journal des Goncourt, 1" série, t. III, p. 291.)
Un de ses plus anciens secrétaires, resté son admirateur, M. Jules Levallois, a lui-même noté cette sensibilité excessive, qui assujettissait trop souvent son jugement à ses impressions et rendait sa critique versatile : « Il a passé sa vie à se prendre et à se déprendre, à se livrer et à se ressaisir; incessamment il a flotté
Il lui était d'autant plus pénible de n'en pas jouir lui-même qu'il avait un penchant très vif pour tout ce qui regarde la volupté. Il faut oser l'avouer, si délicat que puisse être Taveu, car cette tendance est aussi une des causes qui lui firent rechercher avec tant de zèle, et publier avec tant de complaisance, des confidences délicates et des anecdotes un peu lestes sur les relations de Chateaubriand et ses mœurs.
Un de ses intimes l'a dit: le plus souvent « ses conversations et ses investigations avaient pour but la chronique scandaleuse* ». Manifestement, c'est un sujet qu'il aime; il y respire, il s'y étend, il s'y prélasse. Même quand d'y toucher ce n'est de nul profit pour sa thèse furtive contre Chateaubriand, il y touche encore et s'y arrête. Faut-il faire un rapprochement, faut-il citer un passage, ou rappeler un mot, il choisit de préférence ce qui chatouille l'imagination; s'il analyse le poème des Martyrs^ il insiste sur certaines parties du récit d'Eudore : il reproduit longuement la confession de sa vie molle et sensuelle sur les bords enchanteurs du golfe de Naples, et, plus tard, de sa coupable rencontre avec Velléda, la druidesse. Il y appuie ; il prolonge l'im-
entre l'engouement et le désenchantement. » (Jules Levailois : Sainte-Beuve, Paris, 1872, p. 69). Ainsi pour Port-Royal : il a été longtemps pour Port-Royal contre Louis XIV, et il était à la fin pour Louis XIV contre Port-Royal {IbicL, p. 178). 1. Nicolardot, op. cit., p. 274.
CE QUI INSPIRE LES ATTAQUES DE SAINTE-BEUVE b7
pression avec des traits empruntés de Lamartine, de La Fontaine, de Moncrif, d'Ovide, des Natchez^ d'un vieil hymne à Vénus, de toutes les époques enfin et de toutes les langues. Il ne se lasse pas, il est intarissable ^
C'est une matière où il n'avait malheureusement aucune retenue. Il s'est plu à publier les faiblesses d'autrui ; peut-être y cherchait-il une excuse indirecte pour les siennes. Toujours est-il qu'il a reçu la peine du talion. Ceux qui l'ont vu intimement, qui ont vécu près de lui et avec lui, ont livré à la curiosité du public les secrets de sa conduite. Il a mis ces indiscrétions à la mode ; sa mémoire devait oti souffrir, et elle en a souffert plus qu'aucune autre; car, au point de vue des mœurs, peu d'hommes ont eu plus à cacher 2...
S'il relève avec un soin jaloux les misères de Chateaubriand, ce qui l'y pousse, c'est, parmi des causes diverses, la triste jouissance qu'y trouve son extrême sensualité. Rien n'a pu le guérir de ce goût, ni la fréquentation des plus belles œuvres de l'esprit humain, ni l'art, ni l'expérience, ni l'âge^.
1. Chateaubriand et son groupe^ t. II, p. 15-17, et la note de la page 17; cf. ibid., p. 34, 38 et la note, p. 38-39, p. 52, et aussi p. 152, en note, etc.; de même, à propos de Fontanes (p. 129-131), dans des notes que rien n'appelle, et qui sont mises là uniquement pour le plaisir, et par penchant.
2. Cf. Nicolardot, Confession de Sainte-Beuve, p. 290; Pons, Sainte-Beuve et ces inconnues, p. 148-149, et aussi p. 276.
3. Ces déplorables tendances sont confirmées par ses propres confidences. Voir un peu plus bas (p. 66, note 2) un mot de lui très caractéristique. Il en résulterait qull n'appréciait que les jouissanses brutales. Même témoignage, le 11 avril 1863, à un diner chez Magny ; « Il passa le reste du dîner à me faire de petites confidences intimes .. Les plaisirs des sens sont pour lui les
D'ailleurs, en ce qui regarde Chateaubriand, de mettre en évidence certaines défaillances de conduite, c'était en môme temps, pour lui, obéir à une autre influence du dedans, aussi puissante peutêtre : sa passion de sceptique.
Car il fut un véritable ennemi du Christianisme; au moins dans les quinze à vingt dernières années, de sa vie. Il en voulait à un grand écrivain, vers qui le portaient quelques sympathies d'artiste, d avoir consacré des facultés brillantes à ramener vers l'Eglise les faveurs de l'opinion. En étalant les inconséquences de sa vie et celles de ses paroles, réelles ou non, il entendait, on l'a vu, jeter le doute sur la sincérité de sa foi. C'était enlever à la religion chrétienne, s'il venait à réussir, celui même qui avait entrepris de la réhabiliter devant le XIX® siècle, et ruiner du même coup l'influence d'une apologie retentissante, où il ne fallait plus voir qu'un beau mensonge du talent.
Tel est le but de ce que nous avons nommé plus
seuls. » {Journal des Goncourt^ 1'* série, t. II, p. 190). Autres confidences du même genre, mais à peu près impossibles à reproduire, le 14 février de la même année, puis le 22 juin, [ibid. pp. 88 et 124). Il a, du reste, laissé échapper des aveux significatifs devant le public même. « A un certain âge de la vie, si notre maison n'est pas peuplée d'enfants, elle se remplit de manies et de vices. » — Ailleurs : « Mûrir! mûrir!.. . On durcit à de certaines places, on pourrit à d'autres ; on ne mûrit pas. » En reproduisant ces réflexions à propos de ses vices, M. E. Faguet les déclare « instructives et - terriblement à cet égard. » Le même critique pense que ses vices ont nui même à la largeur de son intelligence [Revue de Paris^ !•' février 1897).
haut sa thèse. C'était, à ses yeux, un bon tour de guerre joué àTEglise, et le philosophe incrédule en riait sans doute, embusqué chez lui derrière le littérateur.
Car il n'y a pas à se faire illusion. On ne peut pas douter qu'il n'ait eu, à l'égard de la doctrine catholique, plus que de TindifFérence : une véritable hostilité. Il y aurait duperie h se méprendre sur les apparences respectueuses qu'offrent en général ses écrits. La brutalité du langage n'était point dans ses habitudes, n'étant pas selon le bon goût; il y aurait vu, d'ailleurs, avec raison, une maladresse. Mais pour quiconque ne s'arrête pas à la surface, pour qui cherche, sous l'enveloppe polie des mots, la réalité sans fard des sentiments, l'adversaire se laisse bien voir, il se trahit.
Non pas peut-être que Sainte-Beuve n'ait parfois jeté un regard d'envie et de regret vers une religion, à la fois pleine de craintes et d'espérances, que servirent et aimèrent tant d'hommes illustres, dont il admirait le génie. Il paraît avoir désiré, à certains moments, franchir le pas terrible de la mort, encouragé, soutenu et béni par elle. C'est ainsi que peu de temps après son entrée au Sénat, comme il faisait un jour sa promenade habituelle près du Luxembourg, il rencontra le curé de Saint- Sulpice, qui se promenait lui-même avec un autre ecclésiastique. Aussitôt il alla vers lui, lia conversation, et, protestant du désir où il était de mourir chrétiennement, il termina par ces mots : « Si jamais vous appreniez. Monsieur le curé, que je fusse malade et en danger de mort, vous pouvez
être sûr que je recevrai votre visite avec plaisir, et que vous n'aurez pas à vous plaindre de moi*. »
Voilà, dira-t-on, un bel hypocrite! — Pourquoi un hypocrite ? C'est une explication fort commode d'invoquer l'hypocrisie. Mais, si elle est offensante toujours, elle est fausse le plus souvent. Pourquoi Sainte-Beuve aurait-il joué cette comédie inutile, et de quel droit l'en accuser?
Du reste, en avril 1869, six mois avant sa mort, quelqu'un qui le connaissait bien, un sceptique comme lui, disait familièrement à M. de Pontmartin : « Croiriez-vous que ce diable de Sainte-Beuven'est pas tranquille ^. »
On peut donc l'en croire : il y avait des heures dans sa vie où le mystère de la mort le faisait frissonner. Troublé par la formidable pensée de ce terrible saut dans l'inconnu, qui suit le moment où les yeux s'éteignent, il rêvait alors un suprême retour vers Dieu, qui mettrait de son côté toutes* les cliances.
Et il n'y a pas de quoi en être surpris, au contraire. Pascal a parlé éloquemment de « ceux qui passent leur vie sans penser à cette dernière fin delà vie... Cette négligence en une affaire où il s'agit d'euxmêmes, de leur éternité, de leur tout, m'irrite, disait-il, plus qu'elle né m'attendrit ; elle m'étonne et m'épouvante; c'est un monstre pour moi. »
11 est donc naturel que l'image de l'autre vie ait tourmenté parfois Sainte-Beuve. Mais ces appré-