‹ La sincérité religieuse de ChateaubriandChapitre 3 sur 185 · Madame de Beaumont, in-8% Paris, 1884, p · texte numérisé non relu

Madame de Beaumont, in-8% Paris, 1884, p

conclut pas moins qu'il n'y a pas à revenir où il est passé : il faut s'en tenir à ce qu'il a dit et ne pas tenter de refaire ce qu'il a fait.

On nous permettra d'être d'un autre avis. A nos yeux, le sujet mérite d'être repris ; le procès doit être revisé.

Car c'est un procès que Sainte-Beuve a instruit contre la mémoire de Chateaubriand. Qu'il l'ait gagné devant l'opinion, c'est une sorte d'iniquité qu'explique le talent de Tavocat,' insinuant, souple et perfide.

. Heureusement les injustices ne sont pas éternelles. C'est une des belles lois du monde que le temps les répare, je dis même celles des critiques.

Déjà quelques protestations se sont élevées, en faveur de Chateaubriand, contre un adversaire redoutable, qui le blesse d'une main, en lui jetant des fleurs de l'autre^

Ce livre apporte la sienne.

Elle est née spontanément de l'examen des pièces, entrepris dans un autre dessein. Désirant étudier ce qu'il y a de solide et de fragile, d'ancien et de nouveau, dans l'apologie que Chateaubriand a faite du christianisme, nous avions écarté d'abord, par système, toute la phalange des critiques. Rester seul, de longs mois, face à face avec l'écrivain, en tête à tête avec ses œuvres, n'était-ce pas le meilleur

1. Signalons en particulier les ouvrages de M. Tabbé G. Pailhès, où abondent les documents inédits, particulièrement : Chateaubriand, sa femme et ses amis, grand in-8*, Bordeaux, Féret, 1896. M. Pailhès avait publié auparavant : Madame de Chateaubriand : Lettres inédites à M, Clausel de Caussergues, Bordeaux, Féret, 1888, grand in>8*.

moyen de le bien connaître et de le juger avec indépendance, sans aucun parti pris.

Cette étude achevée, il a bien fallu cependant éprouver les opinions qui en étaient sorties, en les rapprochant de celles des autres : la comparaison provoque à réfléchir; elle féconde l'esprit et l'éclairé. Il nous a donc paru bon de lire alors tout ce qui a été publié sur notre écrivain, tout, ou à peu près tout. Et naturellement Touvrage^de Sainte- Beuve, Chateaubriand et son groupe littéraire sous l'Empire^ devait fixer notre attention plus qu'aucun autre. Nous l'avions lu autrefois, et de très près, avec un intérêt particulier et une estime pour le talent assez voisine de l'admiration. Il nous -avait séduit et amené sans résistance, comme la plupart des lecteurs, aux idées défavorables qu'il exprime, çà et là, sur le caractère dé Chateaubriand.

Cette fois, toute l'habileté de Fauteur n'a pu nous faire illusion : le sujet était trop présent à notre souvenir. Nous avons été frappé de la nature des attaques; et de démasquer cette stratégie savante contre une glorieuse mémoire, il nous a semblé que ce serait peut-être concourir à défendre l'honneur de notre patrimoine littéraire, et, en servant la vérité, faire une bonne action*.

§ 1 . — La thèse de Sainte-Beuve

Qu'est-ce donc que Chateaubriand et son groupe? Ce livre a une histoire.

1. Sainte-Beuve a parlé ailleurs et bien souvent de Chateaubriand.

Après la Révolution de 1848, Sainte-Beuve, qui Bvait donné sa démission de conservateur à la bibliothèque Mazarine, accepta d*aller faire un cours à Liège. Chateaubriand venait de mourir. Le professeur entreprit d'analyser ses œuvres et de les juger. Le cours dura une année. Il était écrit et prêt à paraître, quand les Causeries du Lundis commencées à Paris en octobre 1849, détournèrent l'auteur et Taccaparèrent tout entier.

C'est seulement dix ans après que le livre fut donné au public. Sainle-Beuve assure qu'il respecta le texte primitif; il y ajouta du moins, cela n'est pas douteux, des notes nombreuses, qui en changent l'esprit.

Déjà le texte lui paraissait à lui-même un peu audacieux, en 1849. Il écrivait alors dans la préface: « J'ai profité de l'indépendance littéraire qu'on trouve à la frontière (elle n'existe pas à Paris), pour développer mon jugement en toute liberté et sans manquer à ce que je crois les convenances. On me permettra quelques explications à ce sujet. J'ai jugo M. de Chalcaubriand comme certes chacun est en

11 lui a, en particulier, consacré des articles dans les Porlraih conteinporains^ t. I (deux articles) ; les Caiisetnes du Lundi, t. 1 et t. II (deux articles); t. X; les Nouveaux Lundis, t. III (deux articles) ; les Premiers Lundis, t. III.

Mais Chateaubriand et son groupe contient toute sa pensée. C'est dans ce livre, tant qu'il était encore en manuscrit, qu'il avait puisé pour ses arlicles sur le raême sujet. Il en fait lui-même l'aveu, 'et il ajoute : « Qu'on veuille le prendre aujourd'hui comme une seconde édition, du moins, de tout ce que j'ai écrit sur M. de Gliateaubriand et ses arais, mais une seconde édition très augmentée » (t. I, p. 8). C'est donc là qu'il faut chercher le fond et l'ensemble de ses jugements sur l'écrivain, dont le nom sert de titre à l'ouvrage.

droit de le juger aujourd'hui. Il est temps que pour lui la vie critique commence, à moins qu'on ne veuille faire de sa renommée, comme de celles de Bossuet et de Molière, une de ces religions françaises^ auxquelles on ne peut trouver mot à dire sous peine d'être excommunié 2. »

Mais la hardiesse de ses opinions d'alors n'est rien à côté de celle des notes, dont il les a accompagnées, soit en publiant pour la première fois son ouvrage, soit depuis, car il n'a cessé d'annoter, de corriger, de commenter, de vider ses cartons et ses souvenirs, les siens et ceux d'autrui, soit au bas des pages du livre, soit à la fin, où il entasse appendices sur appendices, et des Chateaubriana^ et des variétés sur les Mémoires d' outre-tombe ^ et des Extraits de Mémoires inédits, 11 a toujours quelque chose à ajouter, il ne peut se résoudre à finir.

Osons le dire, puisque nous le pensons ! Dans ces commentaires encombrants, une pensée l'anime et le conduit, une pensée dont il a ou non conscience : diminuer son héros, adroitement et à petits coups, au risque de contredire son texte même et d'écrire une œuvre disparate.

Lisez le texte : Chateaubriand a composé des ouvrages « véritablement joints et consistants », du moins dans René^ Atala^ lederîiier Abencérageeiles ^ Martyrs^. — Dans ce dernier poème, en particulier,

1. Expression du comte Joseph de Maistre (note de Sainte-Beuve).

2. Chateaubnand et son groupe littéraire sous VEmpire, préface de 1849, t. I, p. 16-n.

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