COMMENT CHATEAUBRIAND A CONDAMNÉ LE SCEPTICISME DE SA JEUNESSE
Rétractation formelle des idées de VEssai. — Que Sainte-Beuve a tort de penser qu'il ne les condamnedt plus en 1836. — L*épisode légendaire de sainte Atala.
C'est entendre singulièrement, il faut Tavouer, la justice et Tart de raisonner que de révoquer en doute les convictions d'un homme, à cause d'anciennes opinions qu'il s'est lui-même reprochées et dont il s'est corrigé, les trouvant mauvaises.
Voilà pourtant ce que les adversaires de Chateaubriand firent à son égard, après sa conversion! Aux plus belles pages du Génie du Christianisme^ oh un si brillant hommage était rendu à la Foi, ils opposaient triomphalement quelques endroits de son premier ouvrage, où la Foi recevait des atteintes. En vérité, que prétendaient-ils prouver par là contre lui? Qu'il n'avait pas toujours pensé de même ? Mais il était le premier à le dire ; il l'avait écrit dans la préface de son nouveau livre, en racontant même, par surcroît, comment il s'était guéri des idées de l'ancien. La démonstration était donc superflue. Tout le fondement rationnel de cette tactique, si elle en avait un, c'est que l'esprit est nécessairement prisonnier de ses erreurs, et que,
lorsqu'on a eu le malheur de se tromper dans sa jeunesse, on a perdu le droit d'avoir raison dans son âge mûr.
Le principe est absurde évidemment. Aussi se gardait-on bien de l'émettre. Mais on n'en agissait pas moins comme s'il eût été acceptable et accepté: on objectait à l'auteur du Génie du Christianisme les pages les plus malheureuses de V Essai historique sur les Révolutions ^ .
C'est une mauvaise guerre, et malheureusement Sainte-Beuve n'a pas dédaigné de la reprendre. Il a usé et abusé de ce qu'il appelle le manuscint confidentiel de l'Essai.
Chateaubriand aurait-il donc fourni quelques prétextes à ces attaques ? Tout en défendant le Christianisme, aurait-il négligé de rétracter formellement ce qu'il avait pu en dire de malveillant autrefois ? Non certes ; il s'en faut bien. Aussi s'étonnait-il lui-même, et à bon droit, qu'on lui cherchât une semblable querelle, et répudiant de nouveau ses opinions passées, il écrivait ;
« Dans ma première jeunesse, à une époque où la génération était nourrie de la lecture de Voltaire et de Jean- Jacques Rousseau, je me suis cru un petit philosophe, et j'ai fait un mauvais livre. Ce livre, je l'ai condamné aussi durement que personne dans la préface du Génie du Christianisme, Il est bizarre qu'on ait voulu me faire un crime d'avoir été un esprit fort à vingt ans et un chrétien à quarante. A-t-on jamais reproché à un
1. On peut voir les titres de quelques-uns de ces pamphlets dans la préface de VEasaiy édition 1826; Œuvres^ t. I, p. 248*
homme de s'être corrigé ? L'écrivain vraiment coupable est celui qui, ayant bien commencé, finit mal, et non pas celui qui ayant mal commencé finit bien. Quoi qu'il en soit, si je pouvais anéantir VEssai historique^ je le ferais \ »
Il ne le pouvait pas. Il se résolut donc à le publier de nouveau, soit parce que ses ennemis en aggravaient encore le caractère sceptique en dissimulant tout ce qu'il renfermait de favorable à la Religion, soit parce qu'il trouva ainsi l'occasion de censurer au passage celles des opinions de sa jeunesse qui lui paraissaient mériter une censure .
Par loyauté littéraire, et pour ne pas avoir l'air de se dérober à la critique, il donna le texte intégralement, sans y rien modifier. Mais il y ajouta des notes, où il se montra impitoyable envers lui-même. Jamais auteur ne se jugea plus sévèrement.
Il approchait alors de sa soixantième année. II avait occupé les plus hautes fonctions dans son pays; il jouissait, comme écrivain, d'une renommée universelle, à laquelle nulle autre alors n'était comparable : de toutes parts, les littérateurs saluaient en lui un maître. Malgré cette gloire qui devait le pousser à trop de complaisance à l'égard de toutes ses œuvres, en dépit d'un amour-propre sans mesure qui lui a fait connaître plus d'une faute, il ne balança pas à s'humilier publiquement pour l'honneur de la vérité : sa conscience parla plus haut que son orgueil, et ce fut vraiment un spectacle édifiant que de voir cet esprit superbe confesser ses
1. Préface de VEssai historique; édition de 1826; Œuvres^ t. I, p. 248.
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erreurs comme un pénitent et les condamner comme un juge.
Naturellement cette sorte d'exécution de lui-même lui fut douloureuse. Il s'y résigna néanmoins ; il y vit comme une expiation : « Je ne saurais trop souffrir, disait-il dans V Avertissement^ pour avoir, écrit VEssai^ ».
Et il faut voir comment il se traite ! 11 n'essaie pas de masquer la fausseté de ses assertions, ni de l'atténuer par des excuses embarrassées , ou par quelqu'une de ces explications ingénieuses qu'un auteur n'a jamais beaucoup de peine à trouver et qu'il a tant de penchant à chercher toujours. Il ne s'épargne même pas l'ironie : « Comme tout est logique et concluant», écrit-il au bas d'une de ses anciennes pages, « dans cette philosophie de collège-»! Ce qui est plus grave, ce qui augmente le mérite de cet aveu, c'est qu'il est justifié, et qu'il n'y^ a aucune chance que l'esprit du lecteur, dont l'attention a été éveillée, soit tenté d'y contredire. Ailleurs, ne pouvant mettre d'accord toutes les parties d'un même paragraphe, il se prend en pitié et s'écrie : « Le fait est que je n'étais qu'un blanc-bec de sophiste, dont les idées et les sentiments en opposition produisaient ces misérables incohérences ^ ».
Ici il déclare une observation vraie dans un sens et « fausse » dans un autre ^, là il parle de son bon.