‹ La sirène de l'argonneChapitre 1 sur 27 · SIRÈNE · texte numérisé non relu

SIRÈNE

PROJETS DE MAPtIAGE

Vers la fia de janvier 1846, plusieurs jeunes geu3 se trouvaient réunis autour d'un grand feu, dans une maison du villag-s de Saint-Joire. Une lampe de fer à trois becs, suspendue au plafond, se balacçail dans l'espace, éclairant trois charmantes fig-ures de jeunes filles de dix-huit à ving-t-deux ans qui étaient baissées sur des ouvrages de couture. Trois jeunes hommes causaient en fumant leur pipe. Deux d'entre eux étaient les frères des villeg-eoises le troisième était le prétendu de l'aînée.

Il s'approcha d'elle et lui causa tout bas, lui répétant pour la centième fois qu'il l'aimait, qu'il la rendrait heureuse. Louise du reste n'était pas fâchée d'entendre toujours les mêmes phrases sortir des lèvres de son fiancé. Elle le regardait avec ses grands yeux bleus et l'écoutait tout en continuant machinalement son ouvrage.

— Alors, Louise, c'est décidément pour la fin du mois de mars?

— Oui. Mon père a lui-même fixé celte date ; vous savez qu'il est homme de parole.

— Vous verrez comme tout dans noire maison sera bien rangé : ce sera un véritable nid.

— J'ai peur, Henri.

— Peur de quoi?

— Je ne sais pas ; de tout, sans que mes craintes puissent pourtant se justifier. Mon père, mes frères, mes sœurs sont heureux de notre mariage ; de votre côlé, chacun vous félicite, que me manque t-il? Rien; et cependant je ne suis pas tranquille.

Je redoute un accident. La nuit, je fais des rêves atroces qui m'empêchent de dormir. J'essaye en vain de lutter contre ces insomnies, je n'y puis réussir.

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Henri lui serra la main.

— Ne craig-oez rien, ne vous mettez pas ainsi l'esprit à la torture à propos de rêves.

— Je tâcherai, répondit-elle en souriant.

A onze heures, Henri se relira, après avoir causé avec ses futurs beaux frères de cultures et d'affaires d'intérêts; Louise le reconduisit jusqu'à la porte donnant sur la rue, et ne rentra que quand elle n'entendit plus le bruit de ses pas sur les cailloux du chemin.

Un instant aprè? elle et ses sœurs étaient couchées; les deux frères avaient, comme ils le faisaient tous les soirs, visité l'écurie afin de s'assurer si les animaux étaient tranquilles, A leur tour, ils se couchèrent après avoir encore fumé une pipe et bu une goutte d'eau-devie.

— C'est dans quelques jours que le père va prévenir le notaire de venir rédiger le contrat de Louise, dit l'un d'eux.

— Oui, reprit l'autre, s'il gèle ccmme aujourd'hui, il faudra ferrer le cheval à glace.

— On peut relarder un peu ce voyage.

— Non, car il y a quelques affaires à terminer. Du reste, la route est belle et n'offre aucun danger.

Henri après avoir quitté sa fiancée s'était dirigé vers sa demeure, mais il était ag-ité et sentant qu'il ne pouvait dormir il se promena dans les rues désertes du villag-e. Les lumières qu'on voyait briller à travers les vitres s'éteig-nirent, l'horloge paroissiale sonna lentement et les vibrations du bronze s'écbappant de la tour cirrée de l'ég-lise firent tressaillir le jeune homme. Sans vouloir se l'avouer, il avait peur et les paroles de Louise lui revenaient à l'esprit. Il essaya de combattre les terreurs qui l'envahissaient.

— Qui peut, se disait-il, mettre un obstacle à mon bonheur? je ne me connais pas d'ennemis, et quand même j'en aurais, que pourraient-ils faire? Mon bien est à moi, j 3 ne dois rien à parsonue, j'ai rendu beaucoup de services à des cultivateurs dans la g-êne. Les craintes de Louise ne sont donc basées sur rien et je suis vraiment bien sot de me tourmenter ainsi !

Malgré tous les raisonnements qu'il s'adressait, Henri ne put parvenir à se rassurer complètement et quatre heures du malin sonnaient qu'il arpentait encore les sentiers qui séparent les jardins de Saint Joire. Ses

DE L ARGONXE

membres étaient raidis par le froid, il rentra chez lui, jeta brusquement un fagot presque entier dans le foyer et quelques minutes après une flamme claire montait dans la vaste cheminée, léchant les parois couvertes d'une couche épaisse de suie. La chaleur lui causa une sensation agréable, il s'assit sur une massive chaise de bois et ne tarda point à s'endormir. A huit heures un voisin frappant à sa porle le réveilla. Henri alla ouvrir.

— Tune t'es donc point couché? lui demanda le campag-nard.

— Xon, j'ai travaillé une pîrtiede la nuit.

— Qu'as tu donc à faire de si pressé?

— Oh! dans ma position la besog-ne ne manque pas.

— Je sais ; quand on est sur le point de se marier, il faut song-er à une foule de choses. Ça n'en finit plus.

— Tu connais la chose?

— Oui. J'ai passé par là. Ce sont des partages, qui amènent des discussions qui durent des semaines.

— De ce côté je suis tranquille.

— Tu es seul, c'est vrai, mais il y a ton futur beau-père.

— Je m'arrang-erai très-bien avec lui.

— Eq effet le père Mourot est une bonne pâte d'homme.

— Tu en conviens ?

— Puisque c'est la vérité. Mais ses enfants.

— Ils lui ressemblent.

— Tant mieux.

— Veux-tu boire une g-outte?

— Avec plaisir. Il fait un froid de loup et d'ici quinze jours au moins, il sera impossible de travailler à la terre.

Pendant que les deux hommes trinquaient les ombres de la nuit avaient disparu. La campag-ne couverte de neig-e brillait comme un tapis d'une blancheur éblouissante et Henri reg-ardict à travers les carreaux que la gelée avait recouverts de dessins bizarres , pensait à Louise. Son voisin le laissa seul. Dans la journée, le jeune homme alla chez son futur beau père ; pendant plusieurs semaines il ne fut plus question que d'estimations de terre?, d3 parlag-es. L'impossibilité de s'occuper de culture à cause de la g-elée irritait Henri qui cherchait tous les moyens de se fatig-uer le corps pour arriver à faire disparaître les idées sombres dont il était assailli.

l'assassinat

Le 25 mars 1846, le froid était vif sur la route de Tréveray à Demang-eaux-Eaux. Les rares voyageurs que l'on voyait se dirig-er vers l'un ou l'autre de ces deux grands villag-es étaient enveloppés dans d'épaisses limousines, et ils baissaient la tête pour garantir le plus possible leur fig-ure de la bise.

On entendait retentir les g-ros souliers ferrés sur le sol congelé et l'on voyait entre le chapeau et le col de la limousine sortir une légère buée aussitôt disparue.

La nuit approchait, les passants devenaient de plus en plus rares. Bientôt on n'aperçut plus que la lune brillant sur le ciel bleu, et les

étoiles innombrables attachées à la Toûte céleste comme autant de diamants.

D'un côté de la route était la forêt, de l'autre la vallée arrosée par l'Ornain, alors gelé, et dont la g-lace, tantôt parfaitement unie tantôt amoncelée en tas énormes, dessinait seule le cours sinueux.

Vers six heures du scir, un homme traversa la prairie se dirigeant vers le bois. On voyait sur la terre son ombre le suivre comme un fantôme. De temps en temps il levait la tête, la lumière paraissait l'agacer; il hâtait le pas pour arriver plus vite sur la route où l'épaisseur des taillis empêchait la clarté de pénétrer. A peine fut-il ejitré dans l'ombre projetée par la forêt qu'un soupir de satisfaction sortit de sa poitrine.

Il regarda dans la vallée si personne ne l'avait suivi; mais il ne vit que les grands arbres chargés de givre, il n'entendit que le craquement douloureux des chênes et des hêtres dont le vent balançait les branches dénudées. A quelque distance on apercevait bien une masse noire piquée de rares lumières, c'était le village de Saint Joire. Mais l'inconnu avait pris la précaution de passer assez loin

DE L AEGONNE

des maisons, de sorte que les chiens ne l'avaient pas éventé. Il se promena un instant et écouta. L'hcrlog-e paroissiale du villag-e sonna une demi heure:

— Dix heures et demie, sans doute, murmura-t-il.

Il franchit le fossé de la route entra dans la forêt et choint une place où, appuyéconlreun arbre, caché par de hauts buissons d'épine noire, r:ea ne pouvait échapper à son regard. Un instant il eut bien l'intention d'allumer sa pipe, mais la prudence l'emporta ; pour faire prendre l'amadou, il fallait battre le briquet; un bruit quelconque et des étincelles nombreuses devaient être le résultat de cet exercice. La pipe fut remise avec soin d-ms une poche de côté de la blouse et l'homme attendit, collé contre un arbre.

Onze heures sonnèrent lentement. La voix du bronze traversant la vallée venait mourir dans la forêt. Au dernier coup, la limousine qui enveloppait le voyage'jr tomba à terre; il remua ses membres comme piur faire circuler le sang" et écouta.

Assez loin sur la route, il entendit un bruit, confus d'abord ; mais, un instant après, il

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n'eut plus aucun doute sur son orig-ine : c'était le pas d'un cheval qui suivait tranquillement la chaussée.

Bientôt l'animal parut au tournant du bois, traînant une modeste voiture à deux roues. Ua Lomme, coiffé d'un bonnet en peau de renard, le cou entouré d'unecravate énorme, les mains enfoncées dans des mouffles épaisses, occupait à lui seul les deux places du léger véhicule. Il était à moitié endormi ; aussi ne vit-il pas un individu s'élancer sur la route et arrêter son cheval.

Lorsqu'il s'aperçut que sa voiture était immobile, il se contenta d'appliquer sur les flancs de la bête un coup de fouet vigoureux, accompagné d'un juron énergique. Le cheval ne bougea pas ; de nouveaux coups firent pousser au pauvre animal un hennissement plaintif. Celui qui le tenait lâcha la bride, sauta sur le marchepied, prit à la gorge le conducteur de la voiture, l'entraîna dans le fossé, où il le maintint couché sous lui.

L'homme ainsi enlevé voulut crier, mais à peine eut-il ouvert la boucha qu'une main vigoureuse la lui ferma. Cependant un rayon de la lune traversa les buissons et éclaira l'en-

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droit du fossé où se trouvaient les deux individus. Celui qui était attaqué poussa un soupir et voulut prononcer un nom ; il avait reconnu son ennemi. Quant à celui-ci, il se contenta de sourire d'une façon sinistre en disant à son adversaire vaincu :

— Ah! tu me reconnais, Nicolas Mourot?

Tu te doutes pourquoi jet'aiattendu ici à cette heure?

L'autre fit un sig-ne affirmatif.

— Alors, tu es préparé à la mort ?

Un haussement d'épaules fut la seule réponse de Mourot. En un clin d'oeil il avait eu les mains attachées solidement; du reste, sonadversaire plus fort que lui aurait pu S3 dispenser de ce luxe de précautions. Il enveloppa Mourot dans sa limousine et le posa sur le talus du fossé. Tirant de sa poche un couteau long" et fraîchement affilé, il l'enfonça dans le cou de son ennemi à une telle profondeur, que la lame eatière disparut.

Le malheureux ne put prononcer une parole : il ouvrit les yeux tout grands, les fixa sur son assassin d'une façon si étrang-e que celui-ci eut peur et se jeta dans le bois. Un moment il reg-arda Maurot se débattre

dans les convulsions d'une alrocy ag-onie, le saag- roug-issail la neig-e et coulait dans le fond du fossé. Après un dernier effort, la victime se raidit, s'étendit tout de son long* sur le sol ; ses yeux restèrent fixes et démesurément ouverts. L'assassin tenta, à plusieurs reprisés, d'aller s'assurer si Mourot était bien mort, mais la lune tomba d'aplomb sur lui, elle éclairait de sa lumière blafarde sa face pâle, ses vêlements roug-is et le sol maculé.

Minuit sonna, un reaard fît au loin entendre son cri, l'inconnu jug"ea à propos de disparaître eu s'enfunçaut au plus épais du bois, laissant sa victime étendue sans vie et le cheval immobile, alle-dant qu'un passant vînt le lire: de celle position.

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