‹ La sirène de l'argonneChapitre 25 sur 27 · DENOUEMENT · texte numérisé non relu

DENOUEMENT

Malgré son audace, la courtisane on l'a vu, n'avait jamais osé passer sur la route où s'élevait la croix de pierre rappelant le crime d'Hubert, ni Saint-Joire où étaient enterrées les victimes de sa passion effrénée de l'argent.

Par une belle soirée de juin 186... elle revenait de Lig-ny à PlainLieu. Les senteurs des prés, l'air tiède, endormirent la baronne. Le cocher suivit la route, et l'équipage arriva rapidement à l'endroit où la forêt bordait la chaussée blanche qu'on apercevait s' étendant au loin et se perdant dans une demi obscurité.

Dix heures sonnèrent à l'horlog-e d'une église, dont la masse noire apparaissait dominant les maisons aux formes indécises et les arbres des jardins. La belle dormeuse

s'éveilla, reg-arda autour d'elle et vit d'un côté les bois sombres et de l'autre la large vallée de l'Ornain.

— Où sommes nous? demanda- t-elle au cocher.

— Près de Saint Joire, répondit celui ci sans tourner la tête.

— Pourquoi avoir suivi cette route, prenez un autre chemin.

Le cocher n'écoutait point, la voiture courait toujours.

— Obéissez ! cria-t elle en se dressant vivement.

A ce moment ses yeux se dirig-èrent vers une petite masse noire qui émergeait le sol à quelques centaines de pas en avant. C'était la croix de pierre élevée à l'endroit où Mourot avait été assassiné. La courtisane fut prise d'un tremblement nerveux; de son front tombaient des gouttes d'une sueur froide, elle détourna la tête et aperçut l'église de Saint- Joire, qu'elle reconnut. Elle poussa un cri aigu, les chevaux eurent peur et se cabrèrent, une violente secousse renversa la voiture, le cocher tomba d'un côté et sa maîtresse lancée

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sur la croix roula dans le fossé de la roule. Les chevaux s'arrêtèrent, le cocher qui n'avait que des contusions sans gravité se releva en se frictionnant les côtes et vint près de la courtisane qu'il vit évanouie.

— Diable ! se dit-il le coup a été dur pour madame, pourvu qu'elle ne se soit pas tuée.

Il souleva un bras de la blessée qui poussa un soupir.

— Elle vit, continua le domestique, mais elle n'en vaut g-uère mieux.

Continuant son examen, il aperçut le corsage déchiré au côté g-auche et quelques filets de sang- roug-issant l'étofiFe.

— La blessure est g-rave, je vois ce que c'est, madame a été précipitée sur cette croix avec une telle force que la pierre a traversé la robe, le corset, la chemise, et atteint la peau. Tâchons de la faire revenir à elle, et courons chercher du secours.

Le cocher souleva la blessée, l'étendit sur le g-azou et courut chercher de l'eau qu'il trouva dans le fossé. Il en arrosa les tempes et le front; la baronne ouvrit les yeux et vit la croix. *

— Pas ici! pas près de cette pierre! murmura-t-elle.

— Je comprends madame, que la vue de cette croix vous fasse mal...

— Et pourquoi cela? interrompit-elle, croyant que le domestique faisait allusion au crime que rappelait la pierre.

— Mais, madame, parce que vous êtes tombée en plein sur le sommet de ce monument funèbre, c'est ce qui a causé la blessure que vous avez au côté et votre évanouissement.

— Portez -moi sur la voiture et partons.

— Je vais vous conduire à Saint Joire, nous trouverons peut être un médecin, ou au moins une femme pour vous donner des soins.

— Jamais ! oh, j'étouffe ! et elle se roula sur le g-azon.

Le domestique épouvanté courut jusqu'au villag-e abandonnant la blessée et l'équipage sur la route. Il revint au bout d'un quart d'heure suivi d'une douzaine de villag-eois dont quelques-uns portaient des lanternes. Les chevaux n'avaient pas boug-é et la baronne était toujours étendue sur le sol. Elle poussait des cris déchirants et appelait du secours;

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quand elle aperçut le groupe d'hommes s'arrêler près d'elle ses yeux s'ouvrirent démesurément. Tous les campag-nards étaient en blouse et coiffés de bonnets de coton. La lumière des lanternes donnait un relief singulier à leurs fig-ures hâlées et ridées. Ils formèrent un cercle autour de la courtisane et l'un d'eux posa sa lanterne sur la croix. La blessée voyant la pierre noyée dans l'ombre détourna la tête et ne répondit point aux questions qui lui furent faites. Deux ou trois femmes qui avaient suivi leurs maris ouvrirent le corsage avec des ciseaux, on approcha une lumière et on vit sur la peau une large tache noire d'où s'échappaient quelques gouttes de sang.

— Emportez-moi loin d'ici, murmura la baronne.

Les campagnards voulurent la placer sur la voiture, mais la douleur qu'elle ressentit en se sentant soulevée de terre fut si violente qu'on dut la remettre sur le sol et attendre un médecin qu'on était allé chercher.

— Otez cette lumière, dit elle en montrant du regard la lanterne qui se trouvait sur la croix.

On obéit, mais la pierre ne disparut point, les nuag-es s'étaient dissipés, les étoiles piquaient le ciel comme des clous de diamant. La blessée fit un effort pour s'asseoir et retomba la tête au pied de la croix.

— Je meurs! au secours!' cria telle. Oh! ces Mourot... mourir ici!... brisez cette croix!

Bientôt sa voix s'éteig-nit, on n'entendit plus qu'un râle pareil à un long" sanglot s'échapper de ses lèvres entr'ouvertes. L'ag-onie dura une heure, les paysans épouvantés reg-ardaient la malheureuse se débattre sans oser l'approcher; enfin le corps se roidit, les yeux immobiles restèrent tout grands ouverts.

— Elle est morte ! dit une femme en s' avançant.

A ce moment arrivaient le médecin et le curé. Ils firent enlever le cadavre qui fut enterré le surlendemain dans le cimetière de Saint Joire. Quelques jours après arriva de Lig-ny un marbrier qui mit sur la fosse une pierre tombale et une croix de pierre portant le nom de la victime et la date de sa mort.

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Cette catastrophe qui terminait si brusquement l'existence orag-euse de la baronne fut accueillie avec joie dans bien des familles qui craig-naient pour leurs héritiers, la redoutable influence delà Sirène aux cheveux d'or.

Sa succession passa à des collatéraux éloignés qui achetèrent des terres, et, de pauvres qu'ils étaient, passèrent subitement à l'état de cultivateurs aisés.

Le vicomte Robert était à Paris quand il apprit la nouvelle, mais il ne s'émut pas plus qu'il ne fallait. Sa passion commençait à décroître et il song-eait quelquefois à M"= Verly, dont il avait refusé la main. Lorsqu'il crut pouvoir retourner à Lig-ny sans que son arrivée dans le pays amenât trop de commentaires, il prit le chemin de fer le malin et dans l'après-midi arriva à la gare du Petit- Nançois, d'où il partit à pied pour le château de son père.

Quand celui-ci l'aperçut, il s'écria :

— Ah ! vous voici de retour ! vous êtes malade, épuisé! vous n'avez plus d'argent et pas de crédit ! Ne comptez pas sur ma bourse pour rétablir vos finances !

Le jeune homme laissa s'écouler sans répondre le flot de la colère paternelle.

— Votre baronne s'est tuée! lui dit le comte.

— Je le sais, mon père.

— Vous arrivez un peu tard pour assister à ses obsèques. Mais enfin me direz-vous pourquoi vous êtes ici ?

— Pour épouser mademoiselle Verly.

— Il est trop tard. Du reste, vous connaissant comme je vous connais, je m'opposerais de toutes mes forces à cette union. Mademoiselle Verly est mariée d'hier et elle a épousé savezvous qui ?

— Je ne tiens pas à le savoir.

— Je vous le dirai tout de même : Votre concurrent, Octave Grandchamp. A présent, monsieur mon fils, laissez-moi, quittez cette maison où vous n'auriez point dû remettre les pieds.

Après avoir dit ces mots, le comte se leva et sortit laissant le jeune homme seul.

— Décidément je n'ai rien à faire ici, murmura Robert ; comme le dit mon père, il faut faire autre chose.

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Le jeune homme retourna à Paris, joua, s'amusa et mourut à la suite d'excès de tous genres.

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