SUICIDE
Lorsque le comte, après avoir quitté la baronne se trouva seul, il gagna le boulevard et marcha pendant plus de deux heures ayant toujours devant les yeux un nuage de dentelle enveloppant le corps gracieux de la courtisanne. Il rentra chez lui harrassé, se coucha, dormit mal, trouva la journée trop longue, fut d'une humeur massacrante avec tout le monde, s'habilla vers cinq heures, alla dîner dans un restaurant du boulevard des Italiens et se rendit ensuite rue Taitbout. Il était attendu. La baronne accourut au devant de lui, le prit par la main et le conduisit dans son boudoir.
— Comme c'est aimable à vous d'être venu, lui dit elle en avançant un fauteuil.
— Quand on vous a vue une fois on désire ne plus vous quitter.
--Flatteur!
— Je dis ce que je pense.
— Alors pourquoi vous êtes-vous jusqu'à ce jour montré si froid ou si dédaigneux ?
— Jusqu'à présent j'ai vécu seul, habitant tantôt une ville, tantôt une autre. Je ne suis à Paris que depuis quelques mois. Dans mes nombreux changements de garnison je n'ai pas eu le temps de me créer des relations.
— Dites que vous n'y avez point songé.
— Il y a aussi un peu de cela,
— Votre froideur n'est que l'indifférence poussée jusqu'au mépris ?
— Vous exagérez.
La sirène se montra enjouée et sa gaîté se communiqua au comte qui oubliait tout en écoutant l'enchanteresse. Il ne rentra chez lui qu'à une heure du matin.
Huit jours après sa première entrevue avec la baronne on ne parlait dans le monde des viveurs que de cet exploit de la courtisane qui avait trouvé le moyen d'apprivoiser le
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eauvag-e colonel. Le vicomte de Sauvoy fut pris d'un accès de jalousie el voulut chercher une querelle à son rival. Ses amis l'empêchèrent de mettre à exécution cette idée ridicule. Il fit des reproches à la baronne :
— Vous aimez donc bien cet homme? lui demanda -t il.
— Moi! Vous êtes fou, mon cher.
— Mais enfin, vous ne recevez plus que lui. C'est à peine si à des intervalles éloig-nés vous daig-nez entr' ouvrir votre porte à de vieux amis comme moi.
— Cela va chang-er sous peu de temps.
— Tout le monde en sera enchanté. Auriezvous déjà assez de ce militaire de malheur? Ou lui commencerait-il à se passer de vous?
— Le colonel m'adore.
— Alors c'est vous qui le renverrez?
— Cela dépendra.
— Je ne comprends plus !
— Si monsieur de Gréât veut me donner son nom
Le vicomte poussa un cri de surprise :
— Quoi! vous auriez la prétention de vous faire épouser!
— Tout simplement.
— Vous êtes folle !
— Pas tant que vous croyez.
— Le comte ne voudra jamais de vous pour femme !
— Alors, je le prierai de rester chez lui, ou d'aller autre part porter ses soupirs et ses déclarations.
— S'il refuse?
— Je le chasserai.
— Cet entêté soldat peut se croire des droits sur vous; il est d'une naïveté à faire peur.
— Il n'a sur moi absolument aucun droit. Nos relations ont été purement amicales.
— Je vais d'étonnement en étonnement.Mais vous êtes une femme de génie ! Je comprends la passion insensée de cet homme et peutêtre se décidera-t-il à vous épouser,
— Vous voyez que mon plan est bien simple.
— Mais aussi bien fort. J'attends le résultat de vos machinations avec une impatience que vous devez partager.
Le jeune homme, ahuri par ce qu'il venait d'entendre, alla trouver quelques amis auxquels il raconta avec beaucoup de détails
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les projets matrimoniaux de la baronne. Celleci, de son côté, était bien décidée à en terminer, et quelques jours après son entretien avec Robert, se trouvant seule avec le colonel, elle prévint sa femme de chambre de répondre à ceux qui viendraient la demander, qu'elle était sortie. Le comte lui baisa les mains avec passion :
— Voilà la première fois, dit-il, que vous donnez cet ordre quand je suis ici, je vous en remercie.
— C'est que nous avons à causer sérieusement, répondit-elle en retirant sa main.
— Causons.
— Vous m'aimez sincèrement, comte?
— Comme un fou, malg-ré mes cheveux grisonnants. Mais que voulez vous, j'ai mon cœur de vingt ans, n'ayant jamais aimé!
— Que feriez vous pour me prouver votre amour ?
— Tout ?
— C'est trop et pas assez. Expliquez vous plus clairement.
— Voulez-vous que je fasse liquider ma pension? de cette façon je ne vous quitterai plus .
— Pour vivre toujours ensemble il y aurait autre chose à faire,
— Quoi donc ?
— Nous marier.
L'officier reg-arda la baronne en pâlissant :
— Oui, continua-t-elle, c'est à prendre ou à laisser. Réfléchissez et donnez moi une réponse dès demain.
Tendant la main au colonel ahuri et comme cloué sur son fauteuil, elle lui dit de sa voix la plus douce :
— Au revoir, à demain !
Soulevant une portière elle disparut après avoir lancé à l'officier un regard qui le fit frissonner. Il se leva et sortit en chancelant comme un homme ivre. Dans la rue il marcha rapidement, et, arrivé au boulevard, héla un cocher et s'élança dans une voiture :
— Où allons-nous, bourg-eois? demanda l'automédon.
— Au bois de Vincennes.
Le cheval remonta lentement les boulevards le faubourg" Saint-Antoine, l'avenue de Saint- Mandé ; lorsque les fortifications furent fran-
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chies, le cocher se retourna et questionna son voyageur sur la route qu'il devait suivre.
— Marche toujours, répondit le militaire.
Le quadrupède, stimulé par un coup de fouet, fit quelques pas pressés qui avaient l'apparence d'un g-alop modéré. Mais ce bel élan ne dura pas et la dig-ne hêle reprit bientôt sa marche habituelle.
Le colonel était sombre. Il song-eait à ce que venait de lui dire la baronne. C'était donc pour se faire épouser qu'elle l'avait attiré ; c'était dans ce but qu'elle avait manœuvré! Il venait d'être joué par une courtisane. Malg-ré tout, il l'aimait, et se reprochait sa passion comme un crime. Il se rappela sa vie à lui. Pauvre et n'ayant pour seul bien que son titre il s'était engag-é à dix-sept ans afin d'échapper aux railleries des petits villag-eois, ses camarades d'école, qui l'appelaient ironiquement mon.sieur le comte. Il avait monté rapidement en grade, et il se souvenait qu'à partir du jour où il eut l'épaulette de souslieutenant, les occa.sions de se marier ne lui avaient pas fait défaut. Des bourgeois enrichis auraient été enchantés de l'avoir pour gendre afin d'entendre appeler leur fille : madame
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la comtesse. Devioant bien que c'était son titre qu'on achetait, il avait tout refusé, résisté aux tentatives les plus séduisantes. Arrivé à l'âge où l'on est à l'abri des passions, il s'éprenait follement d'une femme dont il connaissait la vie et cette femme lui proposait de l'épouser. Le comte en arrivait à se mépriser quand il songeait à l'empire" que la courtisane exerçail sur son cœur.
— Si je n'accepte pas ses propositions elle me chassera comme un laquais, murmurait-il, et je ne puis vivre sans elle! La jalousie le torturait. Cependant il ne voulait point faire un scandale qui l'eut rendu ridicule.
Après deux heures de promenade dans les allées du bois, le cocher inquiet, demanda à son client s'il devait continuer sa course. Le comte lui dit de s'arrêter, descendit et paya.
— Diable, se dit l'automédon en s' éloignant, voilà un paroissien qui me paraît joliment excité. C'est un mari trompé ou un commerçant dans l'embarras. Il va faire un mauvais coup, c'est sûr; heureusement qu'il n'a pas mon numéro sur lui. C'est toujours ennuyeux d'être interrogé par la police quand un voya-
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geur qu'on a trimballé d'un endroit à un autre se tue, ou tue.
Le comte après avoir laissé sa voiture, marcha pendant quelques minutes et le hasard le conduisit en face d'un tir ou une demi-douzaine de promeneurs montraient leur adresse à la carabine ou au pistolet.
— Voilà mon affaire, se dit il ; de cette façon ma mort passera pour un accident.
Il entra, tira pendant un quart d'heure, semblant prendre beaucoup de plaisir à cet exercice. A un moment donné, voulant voir de près ce qui gênait le mouvement d'un pistolet charg-é, il approcha l'arme de ses yeux, le canon était tourné vers sa poitrine :
— Prenez g-arde, monsieur, lui dit le maître de l'établissement.
— Ça me connaît, mon ami, répondit le comte.
En prononçant ces mots il avait levé la tête pour regarder son interlocuteur. Il appuya le doigt sur la détente, le coup partit, il tomba foudroyé. La balle avait traversé le cœur. On accourut pour le relever, mais il était mort.
— Je craig-nais cet accident, dit le patron, tous ces habiles tireurs manquent de prudence!
On prévint le maire de Saint Mandé qui fit enlever le corps. Des cartes trouvées sur le défunt fixèrent tout d'abord son nom et sa profession. Les journaux racontèrent l'accident et deux personnes seulement se doutèrent de la cause de cette mort : la baronne et M. Simon. Quant au vicomte, il crut comme tout le monde à une imprudence. On en parla huit jours puis tout fut oublié.
Un mois, après, un matin, Simon se présentait rue Tailbout, montait chez la courtisane et était immédiatement introduit. Il prit un siég-e, dit à la baronne de s'asseoir et lui demanda s'ils étaient bien seuls :
— Pourquoi cette question?
— Parce que nous avons à causer.
— Vous pouvez parler, personne ne peut nous entendre.
— Voici. Il faut quitter Paris avant deux mois.
— Pour quelle raison ?
— C'est à cause de vous que le comte de Gréât s'est suicidé.
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— Ce n'est pas possible.
— Vous savez la chose aussi bien que moi. J'ai deviné votre jeu. Vous n'avez plus d'amant parce que vous voulez un mari. Le comte vous a aimée, il n'a point voulu subir vos exigences, c'est-à-dire faire de vous, échappée du bagne, fille entretenue, sa femme légitime.
— Et quand ce que vous dites serait vrai ?
— C'est le devoir de la poUce de vous faire sortir de Paris; ainsi c'est entendu. Dans deux mois qu'on n'entende plus parler de vous.
M. Simon se retira. La baronne voyant qu'il n'y avait pas moyen de résister à l'ordre qui venait de lui être donné, prépara tout pour son départ. Elle dit qu'elle abandonnait Paris pour vivre en province. Ce fut à ce moment qu'elle fit acheter Plain Lieu où la suivirent quelques-uns de ses adorateurs. Elle tenait toujours à avoir un mari, le vicomte était la victime choisie; mais il n'osait point aller jusqu'à Démange aux-Eaux c'était trop près de Ligny. Il se décida cependant; c'est à peine s'il y resta deux ou trois
heures ; il craignait son père. Il voulait bien se marier, mais à Paris d'où il aurait envoyé au comte les sommations, dites respectueuses. M"' de Bermont ne pouvait retourner à Paris, elle reg-retla d'avoir acheté Plain- Lieu, puis, elle se consola en disant qu'elle trouverait bien un mari dans la contrée.
Malheureusement pour elle, le bruit que la Lotteau et la baronne de Bermont étaient la même personne, se répandit rapidement ; on la tint à distance. Elle ruina bien quelques industriels; mais cette vie l'ennuya; elle se sentait devinée, elle se décida à quitter la contrée et fit acheter un domaine en Provence.
— Là au moins, se dit elle, on ne me connaît point, je quitterai mon titre de baronne pour reprendre le nom de mon mari. Une veuve riche et belle encore, ça trouve un épouseur.