La situation actuelle de la psychiatrie en Écosse
Lorsque le Dr Morel me fit l’fionneur de me proposer de contribuer à la Fête Jubilaire prochaine de la Société de Médecine mentcde de Belgique, à l’occasion du vingtcinquième anniversaire de sa fondation, je sentis qu’il m’aurait été difficile de présenter une communication d’une importance suffisante, à l’occasion de cette date mémorable. En présence de tant de médecins aliénistes éminents, en présence du rapport officiel que présentera M. le prof. Francotte sur les travaux de la Société à partir de son origine, et sur sa publication qui nous met sans cesse au courant des dernières nouvelles scientifiques dans le domaine des maladies nerveuses et mentales, j’assumais une responsabilité telle que j’hésitais de satisfaire à son désir, même jusqu’au dernier moment.
Mais il me fût impossible, sous aucun rapport, de ne pas répondre à la bienveillante invitation de mon cher collègue et ami M. le Dr Morel. Quoiqu'il en soit, mon acceptation me donne l’occasion de présenter mes meilleurs souhaits et mes plus sincères félicitations à la Société belge, à l’occasion de sa Fête Jubilaire, tout en regrettant sincèrement de me trouver en ce moment dans l’impossibilité de ne pouvoir faire en personne, la lecture de mon travail.
Il m’a semblé qu’un aperçu sur la situation actuelle de la psychiatrie en Écosse pourrait intéresser nos collègues belges, et qu’il leur serait agréable de connaître notre position dans YUltima thule.
Les sympathies et les intérêts des médecins qui s’occupent spécialement des études médico-psychologiques sont excessivement étendus. Je voudrais pouvoir vous entretenir de la grande cause de l’humanité avec une précision scientifique, parce que ce n’est qu’au fur et à mesure que nous sommes à même d’observer, que nous mesurons et que nous généralisons, qu’il nous est donné de prédire avec certitude que notre influence peut obtenir le poids d’une autorité réelle.
En toute justice , pour nous-mêmes et la société, nous ne pouvons pas borner nos études et notre influence aux limites étroites de nos devoirs professionnels. Notre sphère d’action s’étend plus loin; nous avons devant nous une mission plus noble. Nous nous devons au monde entier qui, avec des oreilles de critique, écoutera les propositions que nous émettrons en faveur du progrès de l’humanité et qui assimilera ceux de nos préceptes jugés dignes et de bon aloi, comme sans doute aucun il rejettera ce qui est erronné et préjudiciable.
Nous n’avons à considérer pour le moment que la grande réforme qui s’était produite dans le traitement des criminels, déjà avant que M. le professeur Francotte fit paraître son travail, ainsi que les dispositions mentales si différentes du juge et du jury, la conscience éveillée du public en général, le traitement scientifique et vraiment humain de ceux qui ont transgressé les lois en raison d’une affection ou d’une incapacité mentale. Nous n’avons qu’à nous reporter vers le progrès réalisé, et dans aucun pays il n’a été si grand qu’en Belgique, pour renforcer notre espoir et pour continuer notre route sur la voie du progrès.
L’accumulation lente et pénible des détails anatomiques et psychologiques, cliniques et pathologiques, la préparation soignée des statistiques et un débat judicieux sur les généralisations, la répétition sérieuse des faits nouveaux qui ont
pour but de rendre l’instruction plus sûre, tout cela semble parfois fastidieux et infructueux à la fois ; mais en fin de compte, le travailleur honnête trouve sa récompense dans l’amélioration de la race et dans la diminution des souffrances comme dans l’amélioration du milieu social.
Vingt-cinq années ne sont qu’un moment dans l’histoire de la civilisation, et cependant notre spécialité a fait tant de progrès qu’il semble difficile de condenser les travaux, même des travailleurs les plus distingués. Si nous faisons allusion à la physiologie cérébrale, nous y trouvons les découvertes de Fritsch et Hitzig, et de Ferrier; si nous nous rappelons leur précurseur clinique, nous rencontrons Hughlings Jackson; en ouvrant un livre classique, nous le trouvons imprégné des travaux de Charcot. On nous pardonnera alors de nous laisser emporter par une pensée optimiste en nous rappelant les noms de Cajal et Golgi, et nous avons le droit de nous attendre, dans un avenir immédiat, à des découvertes plus grandes encore.
Mais, qu’a-t-on fait en Écosse? Entraîné par des détails pratiques d’administration, accablé des premières nécessités de la vie quotidienne, quelle contribution pouvons-nous offrir à la science internationale, ou comme le dirait notre professeur Benedict, avec le talent et l’esprit qui le caractérisent, combien de briques avons-nous ajouté à l’édifice historique de la vérité?
Il semble étrange qu’un des premiers travailleurs en criminalogie, feu le Dr Bruce Thompson, médecin de la prison générale de l’Ecosse ne nous ait pas laissé de successeur. Son manteau n’est tombé sur aucun de ses compatriotes et nous devons reconnaître, bien à regret, d’avoir perdu notre suprématie. Cependant la question de la « responsabilité » préoccupe l'attention générale et dans ces dernières années on a suffisamment prouvé que la question du libre arbitre chez le criminel, au moment du crime constitue le point capital à prendre en considération au point de vue de la punition. C’est la question actuellement à l’ordre du jour. Ce n’est pas le
point de savoir distinguer le bien du mal, mais bien le dilemme décisif : est-il bien coupable?
Il n'y a pas à en douter; lorsque ces criminels ont passé par les tribunaux, et si déjà ils ne l’ont été, il est indispensable qu’ils soient l’objet d’un examen ultérieur.
La catégorie de criminels par habitude ne peut être comprise dans cette rubrique. En effet, il existe déjà à Glasgow un mouvement sérieux pour trouver un moyen plus rationnel à opposer aux fréquentes condamnations. Nous pouvons diviser ces criminels-aliénés en trois classes :
1° Des aliénés ayant commis des actes criminels.
2° Des criminels devenus aliénés.
3° Des aliénés qui présentent des impulsions criminelles.
Dans la pratique néanmoins, on ne fait pas une distinction suffisante entre ces trois classes ; en Écosse, on les traite généralement d’après les mêmes principes. Le petit quartier pour aliénés annexé à la grande prison, ne renferme que 54 patients, une augmentation de 4 aliénés depuis le quart de siècle qui vient de s’écouler. Il saute aux yeux que la majeure partie de ces cas se rencontrent dans des asiles ordinaires.
On n’a pas fait des objections sérieuses à cet état de choses. De temps en temps on fait passer des criminels-aliénés du quartier des aliénés de la grande prison aux asiles ordinaires ; on les envoie même en traitement privé chez des gardiens compétents, et il est très rare qu’il surgisse quelque motif pour réclamer de nouveau leur incarcération.
L’inébriété habituelle est en relation étroite avec la criminalité des aliénés. On nous reproche notre inaptitude à traiter ces cas d’une manière rationnelle. Déjà en 1879, on a édicté une loi d’un caractère facultatif ou volontaire. On peut ouvrir des asiles pour ce genre de malades, mais les formalités de la collocation volontaire et les mesures inefficaces qui ont été prescrites ont rendu la loi presque entièrement illusoire. Dernièrement encore elle fut prorogée.
Nous avons eu de nombreuses preuves à ce sujet; on a rempli des rames de papier, on a fait les meilleurs rapports;
on a posé des conclusions très nettes: mais jusqu'à ce jour, toutes ces peines, toutes ces discussions n’ont donné lieu à aucun résultat pratique.
Nous ayons tout au plus une promesse de législation future et tout nous fait espérer que nous ne tarderons plus longtemps à constater l’intervention de l’Etat pour prévenir, autant que possible la ruine de milliers de malheureux. « Vestigia milia retrorsum . » ,
Notre intention n’est pas de prolonger ces observations à l’aide de statistiques empruntées aux asiles, ni de présenter les considérations qui ont amené le Comité général d’inspection (rapport pour l’année 1892) aux conclusions suivantes :
1. Que l’augmentation du nombre des aliénés indigents est de beaucoup supérieure à l’accroissement proportionnel de la population.
2. Que ce fait ne peut pas être attribué à l’accumulation résultant d’un séjour plus prolongé des aliénés indigents dans les asiles.
3. Que cette augmentation ne peut être attribuée que très faiblement à la diminution des cas de décès.
4. Qu’il n’existe aucune raison de croire qu’elle est due à une plus grande prédisposition de la population à l’aliénation mentale.
5. Que l’extension des maladies mentales ne peut être attribuée à une seule, mais à une série de causes agissant à des degrés différents dans diverses localités et dans des conditions sociales différentes.
Antérieurement le Comité d’inspection avait déjà invoqué les influences suivantes :
1. L’ouverture de nouveaux asiles pour aliénés indigents, spécialement dans les localités où autrefois les asiles pour aliénés indigents faisaient défaut.
2. La possibilité de procéder plus facilement aux collocations depuis que les moyens de communication (chemins de fer, etc.) ont été multipliés.