La situation actuelle du catholicisme en face de la science
Il n'y a pas longtemps, un savant catholique ayant exposé par lettre à un religieux des objections contre le dogme par lesquelles il était troublé, reçut une réponse fort différente, probablement, de celle qu'il attendait.
Son correspondant lui disait en substance ceci : Je n'ai pas la compétence voulue pour résoudre vos difficultés. Mettons les choses au pire : supposons qu'elles soient fondées et qu'il vous soit impossible, en conséquence, d'adhérer aux enseignem>ents de TEglise ; ce n'est pas une raison de vous séparer d'elle. L'Eglise est avant tout une vie, vie surnaturelle, vie en grande partie latente ; sa doctrine est un effort pour exprimer cette vie en formules intelligibles. Que cet effort ait été vain et que ces formules soient devenues indéfendables, cela n'affecte en rien la vie qui seule est essen-
(1) Conférence faite à Liège le 2 décembre 1908.
tielle et vous pouvez continuer à prendre part à cette vie tout en répudiant les formules dogmatiques.
<( Le dogme mis à part et réduit à son minimum, néanmoins TEucharistie demeure pour vous le sacrement de la communion et de l'incorporation avec le Christ mystique» (c'est-à-dire avec ceux qui poursuivent le plus haut idéal de vie), «elle demeure un acte par lequel vous vous offrez pour être reçu dans la divine compagnie de tous ceux pour lesquels la vraie valeur de l'existence consiste à combattre av^ c courage pour la volonté de Dieu... Quand vous entendez la messe, vous pouvez toujours le faire avec Le désir et l'intention d'unir votre vie au sacrifice qu'a fait le Christ mystique et lorsque votre conscience est troublée, il n'y a pas de raison pour que vous ne voyiez pas dans le sacrement de Pénitence un moyen de réconciliation... » (Tyrell, a much ahused letter, pp. 84 et 85.)
Je n'ai pas besoin de dire qu'une pareille attitude est absolument inadmissible, et l'on peut s'étonner, à coup sûr, que quelqu'un en ait pu admettre la légitimité. L'auteur de cette étrange consultation oubliet-il donc que pendant la Messe retentissent sous les voûtes les affirmations du Credo détaillant et précisant les doctrines essentielles ; que la récitation de l'acte de Foi : « Je crois tout ce que croit et enseigne l'Eglise catholique » se trouve parmi ces pratiques auxquelles, d'après lui, on pourrait rester fidèle en conservant pour toute foi la croyance vague à une tendance immanente vers l'idéal? (Ihid,, p. 71.)
N'est-ce pas pour défendre ses dogmes que l'Eglise a le plus combattu et le plus souffert ? Si le dogme
n'est pas nécessaire à la vie catholique, les grandes luttes contre les hérésies auront donc été sans objet, de vaines disputes sans aucune portée ?
Qu'est-ce, encore, que des pratiques qui ne reposent sur aucun enseignement doctrinal? Chacun leur donnera l'interprétation qu'il préfère, et par là même elles n'auront plus aucun sens, ni aucune valeur, ni à plus forte raison aucun caractère cbhgatoire. Non ! L'Eglise a toujours été et elle restera toujours avant tout un magistère enseignant, suivant la parole du Christ: lie docete, et le premier devoir de ses enfants, c'est la Foi, c'est-à-dire l'obéissance de l'intelligence à son enseignement. Cette mission elle se l'est attribuée à toutes les époques, et dans les derniers documents pontificaux elle la revendique hautement.
Il eût été intéressant de savoir quelles difficultés étaient jugées assez graves pour inspirer l'étrange solution que nous venons de relater. Lorsque celle-ci a été publiée, on n'y a pas joint les objections qui l'avaient provoquée et qui seules, cependant, pouvaient être présentées comme sa justification.
Il n'y a rien d'extraordinaire ni d'étonnant à ce qu'un catholique trouve parfois malaisé d'harmoniser ses convictions religieuses avec les conclusions auxquelles l'ont amené ses études et ses réflexions, et celui qui étudie et réfléchit davantage y est plus exposé que les autres
Lui serait-il permis de jeter ses croyances par dessus bord, sauf à se conduire extérieurement comme auparavant? Non, certes! Il faut que, convaincu de la vérité de sa Religion, il attende avec calme qu'une réflexion plus attentive ou des informations plus complètes aient
fait disparaître le conflit. Les réflexions que nous allons faire pourront contribuer à la solution de ces incertitudes souvent troublantes. Il sera évidemment impossible d'entrer dans le détail des questions particulières et nous ferons plutôt œuvre d'exposition que de controverse. Mais nous aurons l'occasion de poser certains principes qui sont de nature à dissiper deiS malentendus. Je peaise aussi qu'une vue d'ensemble de la situation actuelle de la doctrine catholique dans sies rapports avec les sciences profanes est do nature à confirmer la conviction que la position doctrinale du Catholicisme n'est pas ébranlée. Je vou drais enfin et en même temps faire comprendre quelles sont les sources des difficultés et quel est le travail nécessaire à fournir par les catholiques pour que leur position scientifique soit maintenue et même renforcée.
L'an dernier, un écrivain français, le docteur Rifaux, publia sous le titre: Les conditions du retour au Catholicisme, les résultats d'une enquête qu'il avait faite auprès d'un certaiji nombre de catholiques de son pays sur ce qu'il appelle la crise intellectuelle du Catholicisme contemporain. Quelle est la nature de cette crise ? Quels sont les moyens de la dénouer ? Voilà deux questions qu'il leur avait posées. Les avis recueillis sont assez différents. Néanmoins, la plupart s'accordent à reconnaître que la crise existe; que la cause en sont les progrès rapides réalisés à notre époque par l'esprit humain dans un grand nombre de domaines ; que ces conquêtes nécessitent certaines modifications des idées religieuses, au moins dans la méthode de les exposer ou de les défendre. Je ne
voudrais pas souscrire sans réserves à cette appréciation, mais nous nous convaincrons facilement qu'elle contient une part de vérité.
"" Renan, dans ses Souvenirs de Saint-Sulpice, parle de (( cloisons étanches », qui, dans l'esprit de certains çavants, sépareraient les idées scientifiques des convictions religieuses. Ces cloisons n'existent pas. Les conceptions religieuses et profanes se mêlent nécessairement dans l'esprit et s'unissent en représentations complexes. Il suit de là que les modifications des idées scientifiques ont nécessairement leur répercussion sur les idées religieuses, ou, pour parler plus exactement, modifient les systèmes mixtes qui se forment par la combinaison des unes avec les autreS;^ On a sous les yeux un exemple simple et frappant de cette vérité, lorsqu'on regarde dans un ancien traité d'Astronomie la figure qui représente l'Univers tel qu'on se le représentait autrefois : au centre, la terre, puis, l'enveloppant de toutes parts dans d'immenses sphères concentriques, les cieux des différentes planètes, le ciel des étoiles fixes, puis au-delà le ciel des bienheureux. Voilà manifestement une conception dans laquelle le dogme catholique du Ciel s'est allié à une théorie cosmologique; elle n'a plus de valeur depuis le moment où cette théorie a dû être abandonnée.
Il y a donc une distinction essentielle à faire entre, d'une part, la vérité catholique proprement dite, telle qu'elle est consignée dans l'enseignement de l'Eglise et, d'autre part, les conceiptions religieuses qui naissent dans l'esprit du peuple ou dans les spéculations des théologiens par le travail des idées courantes ou des conceptions scientifiques sur les données de la Foi. Une
propositon définie est désormais acquise dans le sens qu'a en vue Tautorité religieuse. Plus tard, on pourra la compléter, la préciser, mais non pas la retirer ou la contredire. Il y a une évolution progressive du dogme catholique, mais cette évolution s'accomplit sous la garde de l'Esprit Saint qui la préserve de l'erreur. De semblables garanties n'existent pas pour le travail théologique qui vient se superposer au dogme. Les théologiens, sans doute, ont pour mission d'exposer la Vérité catholique ; lorsqu'ils sont unanimes à présenter une proposition comme en faisant partie, ils ne font qu'exprimer la croyance de l'Eglise. Mais leur rôle ne se borne pas là ; ils ont encore pour mission de faire l'étude scientifique de l'objet de cette croyance. Cette étude est nécessairement conditionnée par la situation de la science à leur époque et, dès lors, par des conceptions variables et sujettes à révision.
Il ne faudrait pas en conclure que cette partie du travail des théologiens est inutile ou peu importante. Il est au contraire indispensable de mettre de l'harmonie entre les différentes parties des connaissances humaines, notamment entre les idées religieuses et les connaissances profanes. Cela doit se faire avec calme, sans cette hâte fiévreuse qui semble indiquer des convictions peu sûres d'elles-mêmes et qui entraîne des déconvenues, mais avec la conviction que nous inculque le Concile du Vatican : a ILne peut jamais y avoir de contradiction entre la Foi et la Raison ». {Constit. de Fide Cathol, c. IV.) Il y a des conclusions scientifiques même récemment atteintes qui sont certaines. Ce sont elles, dorénavant, qui serviront à l'édification des théories théologiques. D'autres résultats.
tout en n'étant pas certains, se présentent néanmoins avec des garanties très sérieuses. Le théologien ne doit pas en faire abstraction ; cela lui serait d'ailleurs impossible s'il les avait adoptées lui-môme. Cependant, le travail de synthèse qui résultera de l'utilisation de données sujettes à être réformées ne pourra pas être considéré comme définitif.
11 suit de là qu'à une époque où l'activité scientifique est particuhèrement intense, où de nouvelles idées surgissent et prennent la place des anciennes dans les différentes branches du savoir humain, la théologie ne peut manquer de ressentir le contre-coup de ces changements, et qu'ainsi les conceptions rehgieuses subissent une crise véritable, non pas dans ce qui appartient proprement à la doctrine catholique, mais dans la forme concrète sous laquelle cette doctrine était habituellement conçue. Il y a là ample matière à recherche et à discussion. Gela ne veut pas dire que le rôle de l'autorité religieuse y soit nul. Elle a le droit et le devoir de proscrire certaines prétendues adaptations du dogme qui en sont des déformations. Il n'appartient pas à des catholiques de s'insurger contre ces décisions ou de n'en tenir aucun compte, môme lorsqu'elles n'ont pas le caractère de définitions infaillibles ; l'exposition de la doctrine religieuse doit se faire sous la direction de l'autorité qui en a la garde et qui a pour mission de l'enseigner.
Néanmoins et sous ces réserves, ce que nous avons à défendre comme catholiques et comme apologistes, ce ne sont pas des constructions théologiques plus ou moins subtiles et compliquées, mais bien la doctrine catholique dans sa simpHcité et sa majesté.