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II. Le Catholicisme et le progrès de la Philosophie

A. — Uh)Cciioii.

Cette distinction étant faite, abordons la partie la plus aride de notre sujet, et demandons-nous dans quelles relations se trouvent les enseignements de notre Religion avec le développement de la Philosophie. L'une et l'autre occupent partiellement le même terrain. Les dogmes, par leur caractère général et transcendant, enveloppent souvent des conceptions qui sont également l'objet de la Philosophie. Or, l'objection qu on nous fait, paraît, à première vue, redoutable. Les définitions dogmatiques, nous dit-on, ont été formées au moyen de concepts philosophiques qui avaient cours aux siècles passés et particulièrement au Moyen-âge. L'Eglise, dans l'édification de son enseignement théorique, en a emprunté les matériaux à la philosophie scolastique. Or, cette philosophie est aujourd'hui dépassée par les progrès de la spéculation abstraite. Les pierres de l'édifice du dogme catholique s'effritent et se désagrègent. Dès lors, l'édifice est condamné à l'effondrement. On a fait la critique des notions qu'ont adoptées les Conciles et cette critique, dit-on, les a ruinées. Les formules dogmatiques sont devenues des phrases vides de sens, des corps sans âme, des poids morts dont l'intelligence doit se débarrasser.

B. — Réponse des Pragmatistcs.

Certains catholiques ont cru trouver la réponse à cette objection dans les enseignements d'une philosophie qui compte aujourd'hui bon nombre d*adeptes: le Pragmatisme. Il nous vient d'Amérique et porte son

cachet d'origine. D'après cette doctrine, la plupart de nos connaissances, si point toutes, n'ont qu'une valeur d'utilité ; la vérité d'une proposition n'est autre chose que l'intérêt qu'elle présente dans ses applications pratiques. Notre intelligence n'a pas pour mission de représenter les choses telles qu'elles existent en ellesmêmes, mais uniquement de formuler des règles d'activité que nous devons suivre dans notre vie, tant intétérieure qu'extérieure. Appliquant cette théorie aux dogmes, on déclare qu'eux aussi n'ont qu'une portée pratique. Si on les considère comme des expressions théoriques exactes de réalités transcendantes, on se heurte, dit-on, à des difficultés insolubles. Ces difficultés s'évanouissent si on leur attribue simplement une valeur pratique, si on leur confie le rôle de définir notre attitude morale, de régler notre conduite. <( Dieu est personnel, dit M. Le Roy (Dogme et Critique, p. 25), cela veut dire : Comportez-vous dans vos relations avec Dieu comme dans vos relations avec une personne humaine. Pareillement, Jésus est ressuscité, veut dire : soyez par rapport à lui comme vous auriez été avant sa mort, comme vous êtes vis-à-vis d'un contemporain. De môme encore le dogme de la présence réelle veut dire qu'il faut avoir en face de l'hostie consacrée une attitude identique à celle qu'on aurait en face de Jésus devenu visible. Et ainsi de suite. » M, Le Roy ne nie pas la possibib'té d'une interprétation théorique des formules dogmatiques. Il admet aussi que les définitions de l'Eglise proscrivent à juste titre toute interpréparation qui contredit ou ne justifie pas l'attitude pratique prescrite par le dogme (cf. p. 310 suiv.). Mais, cette réserve faite, l'interprétation théorique du dogme

est, d'après lui, essentiellement libre, variable et n'appartient pas à la doctrine catholique proprement dite. A notre avis, la solution que nous venons d'exposer a été visée dans la condamnation de cette proposition qui la résume : a Les dogmes de la Foi doivent être tenus seulement dans le sens pratique, c'est-à-dire comme règle d'activité et non pas comme règle de croyance. » (Décret. Lamentabili, prop, 26.) Cette solution doit donc être écartée.

G. — Réponse des Evolutionnistes,

Une autre réponse, qui n'est pas plus admissible que la précédente, a été également proposée par des écrivains catholiques. D'après ceux-ci, les formules dogmatiques ne seraient pas définitives. N'exprimant pas la réalité des choses surnaturelles telle qu'elle existe en elle-même, mais seulement une conception très imparfaite de cette réalité au moyen des idées régnantes, elles sont nécessairement relatives à l'époque où elles ont été formulées. Elles exprimaient alors la vérité, sans doute; mais la vérité est en continuel progrès. Les définitions ne sont jamais que provisoires et elles doivent être remplacées par d'autres, au fur et à mesure de la marche en avant des connaissances humaines. C'est la thèse de l'évolution dogmatique, non pas dans le sens que nous avons admis d'un progrès dans l'étendue et la précision de l'enseignement, mais dans le sens de réforme et de transformation. L'autorité religieuse a condamné cette doctrine en même temps que la base sur laquelle elle s'appuie, en proscrivant les deux propositions que voici : « La vérité n'est pas plus immuable que l'hom-

me ; elle évolue avec lui, en lui et par lui. » « Le progrès des sciences exige que l'on réforme les conceptions de la Doctrine chrétienne sur Dieu, la Création, la Révélation, la Personne du Verbe incamé, la Rédemption. » (Décret. Lamentabili, prop. 58-64) Ce n'est donc pas non plus dans cette voie que nous trouverons la vraie solution de la difficulté qui nous occupe. Que faut-il en penser?

D. — Notions philosophiques et notions de sens

commun.

Je dois avouer que toute préoccupation religieuse mise à part, les soi-disant progrès de la philosophie contemporaine m'inspirent peu de confiance. Tout en nous réjouissant du renouveau de vie que manifestent depuis quelque temps les études de Métaphysique et de Psychologie, nous ne pouvons nous empêcher de constater le désarroi qui règne surtout dans les premières. Aussi les théologiens catholiques ne sontils pas tentés d'abandonner la philosophie scolastique dans le développement des vérités religieuses. Le reproche de « médiévalisme » qu'on leur adresse ne les émeut pas beaucoup, parce que s'ils entendent dire beaucoup de mal de cette philosophie par des gens qui, le plus souvent, font preuve de l'ignorer, ils ne voient pas très bien ce qu'on a mis à la place. Cependant, ils n'oublient pas que les conceptions philosophiques ne s'imposent à l'intelligence catholique que dans la mesure où elles sont impliquées dans la doctrine de l'Eglise. Dans quelle mesure le sont-elles ? Je pense, — et c'est là que nous trouverons une première réponse à l'objection qu'on nous faisait, — qu'elles le sont dans une mesure restreinte. Ce qui

est d'ordinaire enveloppé dans le dogme, ce sont plutôt des conceptions de sens commun, aux contours un peu imprécis, que des définitions ou des théories philosopiiiques. Prenons, par exemple, la définition du Concile du Vatican : a... Les miracles et les prophéties... sont des signes très certains de la révélation divine et adaptés à toutes les intelligences. » Voilà donc affirmés l'existence des miracles et leur rôle principal. Mais quelle est la notion, de niiracle que cette définition suppose ? C'est la notion courante : une intervention surnaturelle de Dieu dans l'ordre des faits sensibles. Evidemment, il appartient à la Théologie de préciser cette notion et l'on aboutira à des résultats assez différents, suivant les idées philosophiques qu'on adoptera au sujet de la matière, des lois physiques, de l'expérience sensible. Sans entrer à ce sujet dans des considérations subtiles, nous pouvons noter que, pour saint Thomas d'Aquin, le miracle c'est V événement qui se produit en dehors du domaine d'activité des causes secondes. (I. q. 105 a. 6.) Pour saint Augustin, la nature cbéit à Dieu, quoi qu'elle fasse ; ce que nous appelons miracle c'est ce qui est contraire au cours ordinaire des choses, {De Genesi ad litteram, 1. VI c. XIII.) Plus récemment on a défini le miracle : Un fait sensible {contraire aux lois naturelles. Cette formule a été suggérée par l'idée qui attribue aux lois physiques une signification rigoureuse et entièrement objective. Or, cette conception — sur laquelle on s'appuyait d'autre part pour nier la possibihté du miracle — est aujourd'hui battue en brèche par un certain nombre de savants. Voilà comment la notion philosophique du miracle subit des modifications plus ou moins impor-

tantes, qui toutes laissent néanmoins subsister la notion de sens commun. Celle-ci suffit pour discerner à coup sûr la résurrection d'un mort, la multiplication des pains, les guérisons subites de lésions organiques importantes comme des miracles véritables, sans que personne y contredise, puisque les incroyants n'en contestent la réalité qu'à cause précisément de leur caractère surnaturel.

Telle est donc une première solution. La différence de certaines conceptions philosophiques modernes d'avec les anciennes n'affecte pas en réalité l'intelligence du dogme, parce que celui-ci implique non pas des notions philosophiques, mais des notions de sens commun. En disant cela, nous ne supposons pas qu'il puisse y avoir contradiction entre les unes et les autres, mais seulement que les dernières, étant de leur nature plus ou moins imprécises, peuvent être déterminées de différentes manières, dont aucune ne contredit la vérité religieuse. Il en est ainsi des notions de liberté, d'immortalité, de personne, de nature, de substance et d'accident et d'autres que l'on rencontre dans l'enseignement dogmatique.

E. — Le Monisme et VIdéalisme,

Néanmoins, il s'en faut de beaucoup que nous ayons fait disparaître au moyen de cette distinction tous les conflits entre la Doctrine catholique et les systèmes de philosophie modernes. Il faut reconnaître, au contraire, loyalement que plusieurs heurtent de front nos convictions religieuses. C'est que si toutes les définitions dogmatiques n'impliquent pas des conceptions philosophiques déterminées sur

les objets dont elles parlent, plusieurs, cependant,, en supposent, et surtout, leur ensemble se trouve en contradiction flagrante avec certains systèmes de philosophie. C'est qu'en outre, ceux-ci sont parfois en opposition avec les notions courantes dont nous parlions tout à l'heure, en ce sens au moins qu'ils leur dénient toute valeur scientifique. Il y a notamment deux tendances dont nous ne pouvons constater la diffusion qu'avec regret, parce que la Doctrine catholique ne peut pas s'en accommoder, c'est l'identification de Dieu avec l'ensemble des choses, ce qu'on appelait autrefois le Panthéisme et qu'aujourd'hui on désigne sous le nom de Monisme; c'est ensuite l'Idéalisme radical, qui confond la connaissance avec l'objet connu et aboutit également à affirmer l'identité fondamentale de tous les êtres. Ce serait une erreur de considérer ces doctrines comme des progrès de la spéculation philosophique. L'une et l'autre se retrouvent au Moyen-âge, aussi bien que la philosophie scolastique. L'une et l'autre ont existé dans les écoles de la Grèce, d'où la philosophie scolastique tire ellemême son origine.

Ni le dogme de la Création, ni la conception catholique des relations entre l'homme et Dieu, ni la doctrine de l'ordre surnaturel ne sont conciliables avec les systèmes bMis sur les fondements que nous venons d'indiquer. Le Catholicisme ne saurait avoir à leur égard d'autre attitude que celle d'une opposition irréductible. Nous n'avons pas ici à en faire la critique. Je me contente de rapporter, en y souscrivant, le jugement de Balfour, qu^ l'Idéalisme conduit à des conclu-^ sions qui contredisent à la fois la science, la moralité

et le sens commun. (Foundations of Belief, 8® édition, p. 1G2.) Aussi ses partisans, à côté de la philosophie qu'ils professent, gardent-ils soigneusement d'autres convictions auxquelles ils n'accordent, à la vérité, aucune valeur spéculative, mais qu'ils déclarent indispensables à la vie. C'est la distinction faite par rinitiateur de l'Idéalisme moderne, Kant, entre la raison pure et la raison pratique. Henri Heine relève de façon burlesque la contradiction qu'elle contient. « Emmanuel Kant, dit-il, a pris la voix effrayante d'un philosophe inexorable, enlevé le Ciel d'ussaut et passé toute la garnison au fil de Tépée... Et le vieux Lampe» (c'est le nom du domestique de Kant), «spectateur affligé de cette catastrophe, laisse tomber son parapluie; une sueur d'angoisse et de grosses larmes coulent sur son visage. Alors Emmanuel Kant s'attendrit et montre qu'il est non seulement un grand philosophe, mais encore un brave homme ; il réfléchit, il dit d'un air moitié débonnaire, moitié malin : Il faut que le vieux Lampe ait un Dieu, sans quoi pas de bonheur pour le pauvre homme. Or, l'homme doit être heureux en ce monde. C'est ce que dit la raison pratique.... que la raison pratique garantisse donc l'existence de Dieu. En conséquence de ce raisonnement, Kant distingue entre la raison théorique et la raison pratique et à l'aide de celle-ci, comme avec une baguette magique, il ressuscite le Dieu que la raison théorique avait tué. Peut-être bien Kant a-t-il entrepris cette résurrection non pas seulement par amitié pour le vieux Lampe, mais par crainte de la police. » {De VAllemagne, t. I, pp. 170-171).

Il n'est guère à craindre, je crois, que le

Monisme idéaliste se répande beaucoup en dehors du monde des philosophes de profession; d'abord parce que, comme nous l'avons dit, il heurte le bon sens; ensuite, parce qu'il est très difficile de comprendre ce que veulent exactement ses partisans. Cette théorie, de l'avis de plusieurs, a atteint son point culminant chez Hegel dans la première moitié du siècle dernier. Or, les écrits de ce philosophe sont d'une obscurité déconcertante. On lui attribue d'avoir dit un jour : « Il n'y a qu'un seul de mes disciples qui m'ait compris, et encore m'a-t-il mal compris. )> (G. Lèbre. Crise de la philosophie allemande. Revue des deux Mondes 1848.)

Nous pouvons donc combattre cette philosophie avec confiance. Nous la combattrons avec énergie, car lorsque, comme cela est arrivé, elle s'introduit dans l'intelligence chrétienne, elle y réduit les convictions en une fumée sans consistance, prête à être dissipée au moindre vent. C'est alors que la Foi se réduit à être « la croyance en un Pouvoir qui tend vers la Justice >>. (Tyrell. A much ahused letter, p. 71.) Tout le monde peut réciter un pareil Credo,

Nous combattrons néanmoins cette philosophie avec discernement, en hommes avertis, après avoir étudié attentivement les écrits où elle est enseignée, de manière a y séparer l'ivraie du bon gain et à utiliser celuici en même temps que nous rejetons celle-là.

La théologie catholique contient tous les éléments requis pour établir l'immanence de Dieu dans la nature et dans l'homme sans qu'il soit nécessaire de recourir au Panthéisme.

Quant à nos connaissances, nous accordons volon-

tiers que l'analyse contemporaine en a mieux mis en relief les éléments subjectifs; mais, sous peine d'aboutir au scepticisme, nous devons maintenir que les connaissances intellectuelles qui s'appuient sur l'évidence parfaite en sont exemptes.

Contentons-nous d'avoir marqué ainsi les traits principaux du plan de travail que les catholiques ont à exécuter sur le terrain de la philosophie. Il est assez vaste pour occuper un grand nombre d'ouvriers. L'on constate avec joie que, depuis quelque temps surtout, les difficultés de la tâche ne rebutent pas les travailleurs. L'impulsion énergique données aux études philosophiques par Léon XJII dans toute la Catholicité et en particuher dans notre pays, a largement contribué à cet heureux résultat. Même humainement parlant, quoique la besogne, certes, ne fasse pas défaut, nous pouvons envisager l'avenir sans inquiétude. Dans sa lutte contre les tendances néfastes de certaine philosophie, l'EgUse ne défend pas seulement sa propre doctrine, elle maintient, en outre, les droits du sens commun, la dignité de la raison et l'existence de la vérité. Elle proteste contre les doctrines qui font de nos connaissances de simples règles pratiques, ou des formules constamment variables et sans valeur absolue, ou des phénomènes purement subjectifs sans aucune prise sur la réalité déclarée insaisissable. Elle maintient Texistence du monde extérieur, de Dieu et le pouvoir de notre esprit d'entrer en communion avec eux par la pensée, et ainsi, elle continue à remplir le rôle glorieux, que lui attribue St-Paul, de colonne et de fondement de la vérité, columna et fundamentum veritaiis (I Tim. III, 15).

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