AGITATION DANGEREUSE
Je ne dissimulerai pas que la douleur que j’éprouve depuis le commencement de 1103 troubles, au lieu d’être allégée a été de beaucoup augmentée depuis trois semaines. Je ne fais aucune allusion à un mouvement qui ne serait que politique et enfermé dans les limites déjà si larges de la constitution. Que ceux qui ont un vote à donner, soit dans les enceintes parlementaires, soit sur les hustings, que ceux là pèsent tout dans l’intime de leur conscience et dans la balance de l’amour de leur pays et qu’ensuite ils votent suivant leurs convictions. C’est leur droit, c’est leur devoir.
A côté de la question purement politique il y a une question sociale à laquelle je suis trop étroitement lié pour me résoudre à garder le silence.
Je ne crois pas avoir besoin de dire que j’aime mon pays. La province qui m’a vu naître a gardé tout mon cœur et je n’ai fait qu’étendre le cercle de mes affections, en assimilant le pays de mon adoption à celui de ma naissance. Donc, tout ce qui touche Québec, tout ce qui touche Manitoba et le Nord-Ouest, tout cela, me touche vivement, et c’est pour cela, qu’en face c’une agitation qui ne peut pas être sans dangers, je prends la liberté aussi respectueuse qu’affectueuse de dire à mes amis de ne pas se laisser entraîner dans un mouvement qui peut leur être très préjudiciable à eux-mêmes et à la cause qu’ils embrassent avec tant de générosité.
Au milieu de tout ce qui s’est dit et s’est écrit depuis trois semaines, j’ai admiré les nobles élans d’un généreux patriotisme. Cependant, pour être sincère, je dois avouer que j’ai déploré bien des élans, qui, dans mon humble opinion, ne sont pas l’écho du même sentiment ou du moins ne révèlent pas la prudence extrême qui s’impose au vrai patriote dans les crises de l’histoire d’une nation.
Les querelles de races et surtout de religions, sont des instruments bien dangereux à manier ; surtout dans un pays où des hommes d’origines et de croyances différentes sont en relations journalières. Il en est des différentes nationalités un peu comme des partis politiques. Chacun se contentent de voir les bonnes aspirations auxquelles il tend sans tenir compte de celles des autres : tout comme on ferme les yeux sur ses propres défauts, pour les ouvrir demésurément sur ceux d’autrui.
Un retour sincère sur soi-même finirait par convaincre que l’égoïsme personnel est ordinairement la cause de l’égoïsme national, comme de l’égoïsme politique. Ceci ne veut pas dire qu’il faut s’oublier soi-même ou les siens, jusqu’à ne plus ressentir ni essayer de faire taire l’injure, quand elle nous est prodiguée.