LES SAUVAGES
En commençant à parler des Métis j’ai été heureux d’invoquer, en leur faveur, le témoignage de Lord Lufferin.
En parlant des Sauvages, j’éprouve une joie analogue, puisqu’il m’est permis de citer les paroles d’un autre représentant de notre Gracieuse Souveraine. Le marquis de Lansdowne a voulu voir les sauvages, leur parler, les entendre et voici, les nobles paroles que ces conversations lui ont inspirées, d'après la traduction que fai sous les yeux : “ Il est impossible de rencontrer ces pauvres “ gens et d'entendre leur dire, sans ressentir une vive sympathie. “ pour eux, vu la situation actuelle où ils se trouvent. Us sont “ les habitants originaires de ce continent. Us se considèrent eux- “ mêmes et non sans raison, comme légitimes possesseurs du sol. “ Aussi, il ne faut pas être surpris de voir ces pauvres sauvages, “ maintenant que le buffle, de leur existence duquel dépendait leur “ propre existence, depuis nombre d’années, est presque comu plètement disparu, se livrer de temps à autre à une sorte de u désespoir, cela surtout lorsqu’ils voient, comme ils le disent “ eux-mêmes, les blancs s’enrichir d'année en année, et eux, au “ contraire, devenir de plus en plus pauvres. Ce n’est pas ici “ l’endroit de discuter la question du titre qu’ils prétendent avoir “ aux terres du Mord Ouest. La valeur de ce titre ne se résume “ pas tant à une question légale, qu’à un droit moral que possèdent “ ces pauvres gens, de recevoir un traitement équitable de ceux “ qui ont répandu dans ce pays, le flot irrésistible de la civilisa- “ tion, devant lequel ces races primitives ont dû céder le pas et “ reculer.”
Ces paroles ont été prononcées par le gouverneur général, à Winnipeg le 22 octobre dernier. J’ai eu le plaisir de les entendre. L’émotion de Son Excellence était si profonde qu’elle se trahissait dans sa voix. Ces paroles si sympathiques furent vivement applaudies. On voyait l’homme intelligent qui a compris la gravité d’une question et l’homme de cœur, épris d’an généreux enthousiasme pour des êtres humains que notre civilisation tant vantée ne sait que reculer en attendant qu’elle les détruise.
Les sauvages ont eu leur part aux troubles, Les uns par de cruels massacres dont rien ne peut pallier l’horreur, les autres par une attitude regrettable sans doute, mais pleine, à certains points de vue, d’enseignements importants pour ceux qui savent réfléchir et sentir.
Les sauvages du Nord-Ouest ! Voilà une classe d’hommes bien peu comprise du peuple Canadien en général et qui ne le sera jamais entièrement que par ceux qui parlent leur langue, qui ont vécu avec eux et qui leur ont voué leurs sympathies. Jamais le Canada ne saura quelle épreuve il fait subir aux fiers enfants du désert en les parquant sur des réserves pour souffrir les angoises de la faim et dévorer les répugnances d’une demie captivité.
il faut avoir vu l’indomptable sauvage se dresser au milieu des immenses prairies; se draper avec complaisance, dans sa demi nudité : promener son regard de feu sur ces horizons sans bornes ; humeur une atmosphère de liberté qui ne se trouve nulle part a:lleurs ; se complaire dans une sorte de royauté qui n’avait ni les embarras richesse ni la responsabilité de la dignité!
Il faut avoir vu cet infatiguable chasseur, élévant jusqu’à une sorte d’enthousiasme religieux, les péripéties, les chances et les succès d’une chasse qui n’a jamais eu de parallèle !
Il faut avoir connu ce flâneur à qui l’abondance permettait de passer presque toute sa vie dans une oisiveté à laquelle le caprice seul offrait des variétés. Oui, il faut avoir vu tout cela et voir le sauvage d’aujourd’hui, traînant sa misère : privé de son incomparable indépendance; dans un état continuel de gêne et demi jeûne ; ayant ajouté à ces vices les dégoûtantes conséquence de l’immoralité des blancs !
Il faut avoir vu tout cela et l’avoir vu sous l’influence de la sympathie, pour comprendre tout ce que souffrent les Sauvages aujourd’hui.
Qu’on ne parle pas des traités comme compensation à ce changement. Ces traités, le Sauvage sans culture ne les a pas compris. Il en a compris la forme, si vous voulez, mais il n’en a pas saisi la portée, par conséquent n’en a pas accepté les conséquences. Je
dis plus, le gouvernement et ceux qui ont fait des traites en soft nom, n’ont jamais compris eux-mêmes ce qu’ils faisaient, dans ce sens du moins qu’ils n’ont jamais su quelle position inacceptable ils préparaient aux sauvages, en maintes circonstances. Aussi, volontiers, je dirai, avec Son Excellence le gouverneur-général : 11 II ne faut pas être surpris de voir ces pauvres Sauvages se livrer “ de temps à autre à une sorte de désespoir.” Les plus stoïciens ne pourront s’empêcher de dire que ces Sauvages ont “ un droit moral à un traitement équitable. ’
C’est plus le temps que jamais de penser aux fautes qui ont été commises à leur égard. On les a laissés en proie aux séductions d’hommes d’une immoralité révoltante; et quand l’attention a été attirée sur ce point, les amis de l’humanité ont eu un regret de plus a enregistrer; par suite les Sauvages ont conçu un profond mépris pour des personnes qu’ils auraient eu besoin de respecter.
Dans d’autres circonstances on a dépouillé les Sauvages de la pitance qui leur était assignée, où on la leur a donnée de plus mauvaise grâce qu’on sert un chien. On a dit blanc et noir quand ce n’était ni l’un ni l’autre. L’In'dien qui est beaucoup plus intelligent qu’on ne fait semblant de le croire a senti son mépris s’augmenter.
C’est parmi les Sauvages surtout, qu’il est important de faire un choix judicieux de ceux qui ont à exercer les autorités quelconque. Ce choix, je suis heureux de le dire, est ce qu’il doit être en maints endroits, et la conséquence c’est que là, les Sauvages sont satisfaits et le gouvernement a aussi raison de l’être.
Bien, absolument rien ne peut atténuer les massacres du lac La Grenouille, c’est même une sentimentalité exagérée, que de vouloir blâmer le gouvernement d’avoir laissé exécuter les auteurs de ces forfaits.
Je ne veux donc nullement justifier les Sauvages, mais puisqu’il est à propos que la vérité soit connue, et au risque d’étonner beaucoup, j’affirme que ces massacres n’ont pas été sans provocations du moins éloignées. J’invoque le témoignage d’une des victimes elle-même. Le révérend P. Fafard disait à un de ses confrères qui me Ta répété ; Un tel est d'une brutalité indigne envers les Sauvages. Il se fera tuer quelque jour. Celui dont il était question a été tué et deux généreux missionnaires ont augmenté le nombre des victimes, qu’ils voulaient protéger.
Un gentilhomme, contre la véracité duquel je ne puis avoir de doute, m’a assuré à moi-même que des Sauvages lui avaient dit, en 1884, que tel individu les traitait comme des chiens , et ce dernier aussi a été tué par un des Sauvages qui se plaignaient de lui. Je dis ces choses, si pénibles à dire, parce que les deux cas
que je cite ue sont pas les seules exécutions aux bons traitements auxquels ces 'pauvres gens ont un droit moral , et je le dis, puisque je parle pour l’avenir encore plus que pour le passé.
Bien sûr, personne ne m’accusera de manque de patriotisme et de justice, quand j’affirme que je regrette beaucoup que certains employés n’aient pas été dignes de la confiance que je suis si heureux de voir .accorder a d’autres du département indien, qui certainement méritent cette confiance à un haut degré. Sans flatterie ni hésitation, je dis qu’il y a, dans ce département, comme dans les autres, des hommes honorables, dévoués et intelligents, qui font du mieux possible, au milieu des difficultés sans nombre qu’ils rencontrent dans l’accomplissement de leurs devoirs.
On a tort de jeter sur les Métis toute la responsabilité du soulèvement des sauvages. L’alliance des uns et des autres est naturelle et doit se produire indépendamment de toute tentative ad hoc. Il y a entre ces deux races communauté de langage, d’origine et j ajouterai de mécomptes.
Bans la prairie et dans la forêt, le Sauvage a reconnu la supériorité du Métis, sans la jalouser, parce que c’était son parent; aussi, dès que les Métis ont manifesté du mécontentement, les Sauvages en ont nécessairement tiré une conclusion a fortiori , qui n’a pas pu manquer d’avoir son effet.
C’est une des raisons pour lesquelles il était si important de ne pas s’aliéner l’affection des Métis, mais, bien au contraire, de se les ménager, comme intermédiaires efficaces.
Non-seulement les sympathies naturelles des Sauvages pour les Métis se sont manifestées au milieu de nos troubles, mais les différentes nations sauvages ont senti naître celte sympathie les unes pour les autres.
Les Cris et les Pieds Noirs se sont poursuivis, pendant des générations, d’une haine féroce. Les missionnaires avaient réussi à diminuer la férocité, sans pouvoir détruire la haine nationale. Aujourd’hui, cette haine a fait place à l’amitié. Crow Foot pleure la captivité de Pound Maker et de Gros-Ours. La tribu entière des Pieds Noirs donnait des signes de peines, quand on lui apprenait la mort d’un Cris ou d'un Assiboine tué à la guerre, le printemps dernier.
Ce seul fait a une portée immense, il indique que les blancs sont devenus U ennemi commun , le seul ennemi.
Ceci prouve aussi qu’on faisait un culcul aussi faux que cruel, quand on parlait d’armer les Pieds-Noirs contre les Cris. Ce procédé n’aurait eu d’autre résultat que de procurer des armes aux uns et aux autres, pour l’anéantissement des blancs dans le Nord-Ouest.
J’ai lu, ces jours derniers, quelques réflexions qui m’ont paru bien étranges. C’était, faut-il le dire, des plaisanteries sur la pendaison des sauvages à Battleford. L’auteur de ces inepties menaçait ni plus ni moins les indiens du Nord-Ouest de les pendre tous, pour leur donner une leçon efficace. “Que le canon soit la dernière raison des Bois. ” c’est déjà assez regrettable ; mais que dire de ceux qui veulent que la corde soit la première raison de civilisation chrétienne vis-à-vis de nos sauvages, à la première difficulté sérieuse que nous avons avec eux.
Avant de terminer ces réflexions, je me crois tenu de dire quelle est pour les Sauvages, l’impression produite sur eux par les événements qui se sont déroulés dans le Nord-Ouest.
Je ne sais pas encore ce qu’il pensent des exécutions qui viennent d’avoir lieu, mais je sais bien ce qu’ils pensent du mouvement de nos troupes.
Le Canada serait dans l’erreur, s’il croyait que les Sauvages du Nord-Ouest sont terrifiés et qu’ils ont une très haute idée de nos armements ; c’est tout le contraire qui a lieu. Ce résultat doit étonner, mais, quelqu’ étonnant qu’il soit, il a ses dangers et il est à propos qu’il soit connu, pour éviter des méprises.
LOUIS RÏEL
J’ai promis de dire la vérité sans tergiversation, aussi il me faut aborder le point le plus délicat de la question de nos troubles et parler de celui qui a été le plus, en évidence et que l’on dit résumer toute la situation.
Louis Biel a été choisi par les Métis comme leur chef. Us sont allés le chercher sur la terre étrangère ; ils l’ont amené au milieu d’eux, sur les bords de la Saskatchewan. Cette demande s’est faite par suite de l’inutilité des efforts tentés par les Mélis et leurs amis pour faire reconnaître leurs droits.
Les Métis, ne comprenant pas comment on s’obstinait à les ignorer, se sont persuadés qu ils étaient joués par ceux mêmes en qui ils avaient mis jusqu’alors leur confiance.
Ils crurent que Biel étant des leurs, ayant souffert avec eux et pour eux, mettrait plus de zèle à faire valoir leur cause, et par cela même obtiendrait plus de succès. Biel se rendit à Batoche, excité par les uns, sollicités par les autres; il crut voir V Unanimité entre toutes les sections de la population et persuadé, par cela même, d’un succès facile, il commença fine agitation toujours dangereuse, surtout au milieu d’une population plus prompte à l’action qu’avide do parler.
Cette agitation développa de plus en plus le mécontentement.
Des menaces indiscrètes, des vantardises stupides et des encouragements secrets conduisirent les esprits à un état d’excitation des plus déplorables.
L’assurance qu’on enverrait une commission ne fut point acceptée; on aima mieux croire à une rumeur qui allait à dire qu’au lieu de leur accorder leurs droits, les autorités envoyaient des fers pour le chef et du plomb pour ceux qui le protégeraient. Cette conviction produisit le résultat qu’on devait en attendre. Les Métis songèrent à là résistance et à se défendre. Mal armés, sans munitions, sans provisions, il s'emparèrent des magasins qui se trouvaient dans le voisinage.
L’attaque inconsidérée faite contre eux, au Lac des Canards, fut une déclaration de guerre. La suite de ce drame sanglant occupe le Canada depuis plusieurs mois. Ce n’est peut-être pas le temps de rectifier les nombreuses erreurs qu’une publicité trop hâtive accumulées autour de 1 histoire de cette douloureuse période. Ce qui n’est que trop certain, c’est que des vies généreuses ont été sacrifiées : la misère et la désolation régnent au milieu d’établissement naguères prospères.
Des hommes respectables subissent une douloureuse condamnation au milieu de criminels avec lesquels ils n’ont rien de commun, et Louis Eiel a été exécuté à Régina, le 16 novembre dernier.
L’opinion publique s’est partagée sur ce dernier événement et en se partageant, elle s’est passionnée.
En général, la presse anglaise approuve cette triste exécution, tandis que la presse française la condamne, comme une cruauté inutile.
Des deux côtés, il y a des exceptions. La presse américaine est unanime ou à peu près, à considérer cet acte de nos autorités comme une faute politique. Je regrette extrêmement que des hommes de qui on devait attendre mieux se soient oubliés jusqu’à vouloir faire peser la responsabilité de cette mesure extiême sur ceux mêmes qui étaient les moins capables de la conseiller.
Les missionnaires ont souffert, mais les missionnaires ne savent pas crier vengeance. Les deux seuls qui ont été appelés en témoignage en cette cause ont rendu témoignage dans le sens de la défense. Pourquoi joue-t-on le rôle si indigne de recommencer le procès de l’infortuné exécuté devant le public, en invoquant les témoignages des révérends Pères André et Fourmond, qui, mis sous serment à la cour, ont rendu un témoignage dont la conclusion naturelle n’était certainement pas l’échafaud !
On va jusqu’à torturer l’âme si généreusement aimante de Monseigneur Grandin, en lui prêtant un rôle indigne de sa position et
de son cœur. Et tout cela, on a l’audace de le dire, pour faire prévaloir la vérité.
Le gouvernement a laissé faire l’exécution, il en a donc la responsabilité et c’est une indignité de vouloir la faire peser sur d’autres, qu’on s’est bien gardé de consulter à ce sujet.
Pour ma part, une observation de vingt années m’a donné des convictions diamétralement opposées à celles que l’on invoque. J’avais trop de raisons d’étudier dans ses moindres détails les dispositions et les actes de mon infortuné protégé, pour pouvoir ne pas me rendre compte de ce qu’il était et de ce qui a pu le conduire à la voie déplorable qu’il a suivie. Il y a bien des années que je suis convaincu, au-delà de la possibilité d’un doute, qu’à côté des brillantes qualités de l’esprit et du cœur, l’infortuné chef des Métis était en proie à un mégalomanie et théoma?iie qui seules peuvent expliquer tout ce qu’il a fait jusqu’au dernier moment. Mes convictions sont sincères, mais, on n’en peut conclure que ceux qui ne les partagent pas, manquent tous de sincérité. Les conséquences naturelles de mes convictions sur ce triste sujet, ont été repoussées et j’ai vu disparaître l’espoir que j’avais entretenu jusqu’au dernier moment. Malgré cette déception, je ne me permettrai pas d’injurier ceux qui me l’ont infligée. Je ne désespère pas assez de notre pays, pour croire que nos hommes publics soient capables de se laisser inspirer uniquement par la haine et les froids calculs qu’elle inspire.
Je ne sais pas ce qui s’est passé dans le conseil de ceux qui nous gouvernent, mais je ne puis pas croire qu’il ne se soient pas mis en face de leurs obligations. Dans tous les cas, ils ont accepté la responsabilité et je ne veux pas faire naître ou développer des embarras auxquels il est difficile d’assigner une issue favorable.