L'APPRENTISSAGE DANS L'AUTOMOBILE
mais de toute espèce de mécanique. Ils restent d’ailleurs généralement très fidèles à l'usine Panhard, qui compte ainsi un noyau d'ouvriers sérieux, stables, et qui ont confiance dans leurs chefs, ce qui contribue à établir de bons rapports entreemployeurs et employés. L'usine Panhard est d’ailleurs pour ainsi dire la seule où nous n'ayons pas remarqué cet état d'hostilité latente de la part des ouvriers, qui est si caractéristique dans d'autres établissements.
Il serait donc à souhaiter que cette institution des ateliers d'apprentis se généralisàt dans l'automobile. De fait, on commence à en créer quelques-uns. Mais ce qui arrête certains industriels, c'est le manque de place dans leur usine. Nous connaissons plusieurs établissements qui, bordés de tous côtés par des rues ou des maisons, ne peuvent pas s'étendre, et ont dû, cevant l'accroissement des affaires, employer d’une façon absolument intensive le moindre espace de terrain.
Une solution nous paraîtrait assez pratique : ce serait la fondation, par un groupe d'industriels, d’une sorte d'atelier indépendant, qui serait en réalité une école professionnelle, mais fonctionnerait dans les mêmes conditions que l'atelier Panhard, c’est-à-dire gratuitement. Mais il faudrait qu’il y eût, entre les chefs de
l’industrie automobile un peu plus d’entente.
Les institutions de prévoyance.
Il n'existe guère, dans l’industrie automobile, d'institutions de prévoyance autres que des caisses de maladie, fondées et gérées par les ouvriers seuls, dans les usines. Ces caisses sont généralement, d'ailleurs, peu ftlorissantes, et plusieurs ont dû cesser de fonctionner, car elles ne pouvaient recruter assez de membres. Ceci est d'autant plus étonnant, que la prospérité exceptionnelle de l'industrie automobile aurait dû provoquer, aussi bien du côté patronal que du côté ouvrier, la fondation de nombreuses institutions de prévoyance. Mais l’insouciance à tous les points de vue paraît avoir toujours été la loi dans l’automobile.
Cette inconscience semble d’ailleurs avoir été causée par un sentiment assez difficile à analyser, mais que l’on peut traduire par l'expression populaire : C’est trop beau pour durer. Au fond, les ouvriers comme les patrons ne pensaient qu'à profiter du présent, à gagner le plus possible et le plus vite possible, sentant instinctivement qu'une catastrophe était inévitable. En un mot, l'avenir paraissait trop précaire pour que l’on osât
le prévoir.
Cependant, ici encore, l'usine Panhard n’a pas suivi la loi commune, et nous avons pu étudier, dans cet établissement, deux institutions de prévoyance, la Caisse de secours mutuel, et la Caisse des retraites qui fonctionnent, l’une depuis 1904, l’autre depuis 1902, qui sont conçues suivant des méthodes tout à fait différentes et dont les résultats, tout au moins pour la Société de secours mutuel, puisqu'on ne peut encore juger la Caisse de retraites, donnent toute satisfaction.
La Société de secours mutuel a pour premier caractère d’être obligatoire, c'est-à-dire que tout ouvrier, par le fait même de son embauchage à l'usine, en fait partie.
Elle a pour but de fournir les suvins médicaux ou médicaments nécessaires à ses membres participants malades ou blessés, de leur payer une indemnité pendant la durée de l'incapacité de travail due aux maladies ou blessures dont ils peuvent être atteints, de leur accorder, en cas de besoins urgents, des secours exceptionnels, de pourvoir à leurs funérailles, enfin d’accorder des secours aux ascendants, aux femmes ou orphelins des membres participants décédés. É
La démission ou la radiation ne donnent droit à aucun remboursement. On ne fait que suivre ici la coutume des sociétés ordinaires de secours mutuels.
La société est administrer par 18 délégués élus par
les ouvriers.
Les recettes se composent : 1° des cotisations des membres participants. 2° d’une allocation égale au montant des cotisations, versé par la société Panhard.
Les versements sont opérés par les sociétaires à raison de 0,01 par franc sur le montant des sommes représentant leur compte de paye. Le montant est
retenu directement sur la paye.
Les membres malades ou blessés ont droit à une indemnité journalière, dimanche et jours fériés compris, égale à 50 0/0 de leur salaire, pendant toute la durée de leur incapacité de travail. Le taux de cette indemnité est établi en prenant la moyenne du salaire touché pendant l’année, sans que cette indemnité puisse être inférieure à 3 francs.
Tels sont les traits essentiels de la société, qui, depuis 1902, a distribué pour environ 630.000 fr. de secours, et dont la situation actuelle est particulièrement pros-
père.
La caisse de retraites est basée sur un principe tout à fait différent : Ce n’est d’ailleurs pas à proprement parler une caisse de retraites, mais plutôt une sorte de participation aux bénéfices : et c’est ce caractère un peu spécial qui en fait l’intérêt.
Chaque année, en effet, le conseil d'administration à la faculté (il convient d'insister sur ce caractère essen-
tiellement facultatif) de prélever sur les bénéfices une
somme variable, qui s’est élevée jusqu'à 365.000 francs, somme qui est répartie entre les ouvriers au prorata de leurs salaires.
Mais la somme qui revient ainsi à chaque ouvrier ne lui est pas versée. Il est constitué à son nom un livret qui lui est remis, et sur laquelle or inscrit chaque année le montant de sa part. Celle-ci est déposée moitié à capital aliéné, moitié à capital réservé, à la Caisses des retraites, où l’ouvrier, sil quitte l'usine, peut la toucher quand il lui plaît, en presentant son livret. Mais on retrouve ici la préocupation de l’usine Panhard de s'assurer un personnel stable. Il faut, pour avoir le droit de participer à cettc caisse, faire partie de l’usine depuis 3 ans au moins. De 3 à 10 ans, la part de l’ouvrier est fixée au prorata de son salaire, suivant le chiffre de la somme allouée par le conseil d'administration. De 10 à 20 ans, cette part est augmentée de 1/10 en plus de la part simple, de 20 à 30 ans, de 2/10.
La somme totale ainsi allouée à chaque ouvrier est payable à l'age de 50 ans Mais les ouvriers qui comptent au moins 30 ans de service et 50 ans d’âge sont médaillés, ce qui leur donne droit h une rente fixe de 500 francs.
Depuis 1904, les allocations annuelles ont été de 200 à 500 francs. Il convient d'ajouter que la société a constitué, pendant les années de prospérité, des réserves
prises sur les bénéfices, indépendamment de l'allocation
LES INSTITUTIONS DE PRÉVOYANCE 103 versée, et destinées à maintenir celle allocation même pendant les années de crise.
Telle est cette caisse de retraite, qui nous paraît une application ingénieuse de la participation aux bénéfices. Elle intéresse nécessairement les ouvriers à la production de l'usine, et en même temps, leur constitue gratuitement un capital qu’ils peuvent réaliser du jour au lendemain, mais qu’ils ont intérêt à laisser grossir le plus possible.
Le seul reproche que lui fassent les ouvriers, c’est que l'allocation est essentiellement arbitraire, et pourrait être supprimée sans qu'ils aient aucun recours. Cet argument nous paraît contredit par ce fait que, durant la crise, l'allocation a continué à être versée, sans
diminution sensible.
La crise de l’automobile.
Nouscroyons utile quoique ce soit s’écarter un peu de notre sujet, de consacrer une brève étude à ce qu'on a appelé la « crise de l'automobile ». Cette notion de crise revient en effet presque à chaque page de notre travail, tant elle est liée intimement à la condition des ouvriers de l’automobile. De plus, elle à été tellement discutée, niée par les uns, exagérée par les autres, qu’il nous semble utile d'essayer de la remettre au point, maintenant que les affaires reprennent, et qu’on peut l’étutudier sans risque d’être taxé de parti-pris.
Tout d’abord il nous faudrait définir ce que nous entendons par le mot « crise ». Or, cette définition nous paraît à peu près impossible à formuler d’une façon précise (1).
Ilnous paraît même difficile de déterminer les carac-
(1) On a dit qu'il y avait crise lorsque « chez un assez grand nombre de sujets économiques, il y avait des attentes déçues ». (Tarde, Psychologie économique, t. II, livre II, chap. IV). Mais en quoi consistent ces déceptions ? Kt quelle est la proportion des sujets économiques qui doivent être atteints pour qu'il y &it crise? Sur 20 établissements qui forment une classe industrielle, faut-il qu’il y en
ait #, 6 ou 10 dont les attentes soient déçues pour que l’on puisse affirmer l'existence d’une crise ?
ières généraux et exclusifs de la crise, de la différencier par exemple d’une simple dépression. À quel moment la dépression sera-t-elle assez profonde pour qu'on puisse la qualifier crise, la question est bien délicate.
Cependant il nous semble que l’on peut dire qu’une crise sévit sur une industrie toutes les fois que la productivité des capitaux et de la main-d'œuvre qui y sont engagés baisse rapidement, et dans une proportion remarquable.
Cette définition est à dessein très vague, car il est évident que la proportion de la diminution de productivité nécessaire et suffisante pour qu'il y ait crise est essentiellement variable suivant les industries.
Quels sont donc les faits qui, dans l’industrie automobile, peuvent nous faire présumer qu'il y a eu crise ?
Tout d’abord, la productivité moindre des capitaux s’est traduite par la baïsse des actions de toutes les sociétés d'automobiles. Nous ne croyons pas qu’il faille voir là le résultat de spéculations, car il est bien difficile de concevoir une spéculation exerçant son action sur toutes les valeurs de l’automobile.
Cette baisse des valeurs était si accentuée, que telie société dont les actions, émises à 1.000 francs, avaient atteint en 1906 le chiffre énorme de 40.000 francs, les voyaiént redescendre jusqu’à 7.000 francs. Et ceci en
quelques mois.
Donc,baisse rapide de la valeur des capitaux affectés à l'automobile, conséquence de leur moindre productivité, et baisse véritablement remarquable : ceci nous paraît réaliser un des éléments que nous pensons nécessaires pour qu'il y ait crise.
La baisse de la productivité du travail s’est traduite par le chômage. Nous ne croyons pas manquer à la discrétion que nous nous sommes imposée, en donnant les chiffres des ouvriers renvoyés dans un certain nombre de maisons. Ces chiffres émanent de l’Union Corporative des mécaniciens, et ont d’ailleurs été publiés dans divers publications financières. Ils sont plutôt en dessous qu'au-dessus de la réalité, car ils ne comprennent pas les jeunes gens de la classe partie en 1907, et qui, naturellement, n’ont pas été remplacés.
Maisons ?anhard et Levassor 709 ouvriers renvoyés ; Brasier 250; Mors 700; Mendellson 300; Gilet-Forest 120; Rebourg 60; Delaunay-Belleville900 ; Charron 350; Sizaire el Naudin 100 ; Gladiator 100 ; Clément 100 ; Noé 60; Façonniers travaillant pour l'automobile 800.
Ces chiffres expriment le nombre des ouvriers renvoyés depuis la fin de 1907 jusqu’au milieu de 1908. La proportion n’a pasété la même dans toutes les usines, et ceci tient à des causes multiples, que nous ne pouvons examiner ici ; mais on peut affirmer qu’elle n’est pas descendue au-dessous de 25 0/0 et qu’elle est
montée parfois jusqu’à 60 0/0. IL nous semble hors de
doute qu'un chômage aussi élevé, et aussi rapidement progressif est l'indice d’une dépression brusque et profonde dans la productivité du travail, et révèle l'état de l’industrie que nous avons défini par le mot « crise ».
Il nous paraît donc prouvé que l’industrie automobile a subi une véritable crise.
Il nous faut maintenant aborder la question complexe des causes de cette crise. Question qui nous semble offrir un intérêt, non seulement rétrospectif, mais aussi actuel : car déterminer les causes d’un mal, c’est souvent en prévenir le retour, et le sort de la classe ouvrière automobile est trop intimement lié à l’'évolution de cette industrie, pour que la recherche des causes de la crise nous paraisse inutile.
On peut diviser les causes d'une crise industrielle en deux grandes catégories : 1° les causes internes inhérentes à l’industrie elle-même, et pour ainsi dire orgaques.
2° Les causes externes, comme la répercussion d’au-
tres crises, la concurrence, etc.