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EXPLOITATION DES MÉDECINS PAR LES COLLECTIVITÉS

Nous avons attiré l’attention, dans le cours de notre étude sur les différents services médicaux de l'Etat, des départements et des communes, et des collectivités privées, sur le taux peu rémunérateur des honoraires qui sont accordés aux médecins par ces collectivités.

Elles usent toutes des mêmes procédés pour arriver à

leurs fins. La première raison qu'elles invoquent auprès du

médecin pour l’amener à les faire bénéficier d’un tarif au rabais, c’est qu’elles assument la charge d’une œuvre philanthropique, et que le médecin, au bon cœur duquel on ne fait jamais appel en vain, ne peut se refuser à donner sa collaboration bienveillante à une œuvre de bienfaisance. Une autre raison sur laquelle elles insistent victorieusement c’est qu'après tout le médecin doit se trouver très satisfait d’avoir recours à leur organisation pour être sûr de se faire payer. Les services médicaux de la mutualité, de l’assistance médicale gratuite assurent aux médecins, disentelles, la rémunération certaine de leurs soins, là où précédemment il leur aurait été impossible de se faire payer. Il

est donc de toute justice, qu’en reconnaissance de l'avantage

qu’elles leur assurent, les médecins de leur côté fassent un léger sacrifice en leur concédant un rabais appréciable sur leurs tarifs ordinaires.

Le struggle for life a permis à ces collectivités d'imposer leurs conditions aux médecins. La concurrence médicale, qui se fait sentir fortement dans cette profession comme dans toutes les autres, a rendu les médecins victimes de la loi de l'offre et de la demande. Ce qui se passe dans le commerce est malheureusement entré dans les mœurs de la profession médicale. Celle-ci s’est toujours efforcée de tout temps d'échapper au reproche de profession commer-

ciale, les soins médicaux et le dévouement pour sauver la

vie de ses semblables n'étant point choses monnayables. Le

désintéressement des médecins est chose proverbiale. On

a répété souvent, et ce n’est que trop exact, que la profession médicale n’enrichit pas son hommé. Les ambitieux de la fortune ne peuvent y trouver les satisfactions auxquelles ils aspirent ; car le médecin, sans fortune personnelle quand il commence à exercer, est exposé, après toute une vie de labeur, à ne pas avoir amassé un patrimoine; heureux est-il

encore, quand sa profession lui a permis de faire vivre sa

famille. ,

Cette gêne, cette absence de gain facile est un joug dur à supporter chez ceux qui, imbus d'idées nouvelles, avides de jouissances, se jettent dans la carrière, et ne voient dans leur profession qu’un moyen d'arriver à faire fortune, le plus vite possible, sans souci des procédés employés. Adieu les préceptes de déontologie, de moralité, d’honnéteté ! Les nécessités de l’existence sont dures, il faut lutter, malheur aux faibles, à ceux qu'aveuglent des scrupules d'un

Comment dès lors s'étonner que la moralité du corps médical baisse, et que certaines pratiques regrettables, comme la Dichotomie par exemple, trouvent tant d’adeptes.

C’est sur ce terrain que sont venues éclore les collectivités qui nous intéressent. Quoi d'étonnant qu’elles aient :

trouvé des collaborateurs complaisants parmi tous ceux qui se soucient peu de l'honnêteté professionnelle!

Et qui profite de cette lutte fratricide ? Ce sont ces exploiteurs de la faiblesse et de la bêtise humaines que l’on trouve partout, dans toutes les classes de la société, et qui font passer leur mesquin intérêt personnel avant les idées de justice et de loyauté. é

Ce sont ces collectivités de toute sorte qui, profitant cyni-

quement des rivalités entre médecins, ne cessent de les aitiser pour en profiter ensuite.

Que se passe-t-il en effet, dans la plupart des cas? Les collectivités, toujours en quête du moins offrant, s'adressent au médecin débutant et lui font des propositions tentantes mais dangereuses pour lui. Elles font briller à ses yeux le mirage d’une clientèle toute faite, et le médecin hypnotisé par cette idée, et peu méfiant, signe tout ce qu’on lui

demande. Il signe un contrat qui l’engage pour un tarif

dérisoire et pour un temps très long. Il signe encore des papiers où il s'engage à verser pendant 5 ou 10 ans une

cotisation importante à la Société qui, espère-t-il, va Lui

amener une clientèle. Mais la clientèle ne vient pas : ül s'étonne, et il apprend que la même Société s’est servie comme d’une menace de son acceptation pour imposer les mêmes conditions à ses confrères, qui, soit par crainte, soit par duperie, ont adhéré eux aussi aux propositions qui leur étaient faites. La clientèle qu'il espérait attirer par ses concessions ne lui viendra pas; il en sera pour sa courte honte d’avoir, par son faux calcul, nui aux intérêts de ses confrères aussi bien qu'aux siens propres. Il lui eût été si facile pourtant d’avoir une ligne de conduite plus droite, plus favorable à ses intérêts, s’il avait été imbu des principes déontologiques, s'il s'était entendu avec ses confrères pour se défendre au lieu de traiter seul.

Nous voulons espérer que ces mœurs finiront par disparaître.

APRCOUX qui sont trompés, nous voulons faire com-

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ce," Qu |

prendre leur erreur; nous voulons faire pénétrer en eux cette idée, que ces pratiques sont aussi contraires à leur intérêt personnel bien compris, à l'intérêt de la corporation qu'aux saines notions de moralité qui sont encore nos meilleurs et

plus sûrs guides.

Ces défections regrettables ont donc favorisé l’exploitation

du corps médical. Cette exploitation nous la retrouvons

partout. C’est d’abord l'Etat et ses grandes administrations; les départements et les communes qui cherchent à faire

assurer leurs services médicaux par les médecins, d'une

façon gratuite quelquefois, ou peu rémunératrice toujours. Et ces services sont souvent très importants et absorbants.

Get exemple venant d'en haut encourage toutes les petites puissances collectives à le suivre; et on les voit alors multiplier les prétextes pour prouver aux médecins qu'ils ne doivent pas leur refuser leur concours; les mutualités sous prétexte de solidarité, les œuvres de bienfaisance sous prétexte de charité. Il y en a même qui ne se donrient pas la peine de chercher un prétexte ; elles veulent imposer leurs

volontés, telles les Compagnies d'assurances et les Compa-

gnies industrielles.

Et le médecin se résigne, à contre-cœur, à accepter toutes les conditions draconiennes qu’on lui impose, parce qu’il sait que, s'il refuse, la place qu'on lui offre sera prise par un autre qui s'en servira contre lui comme d’un instrument de concurrence.

La Mutualité ét l'Assistance entre autres sont pour les médecins deux organisations analogues qui usent des mêmes procédés à leur égard. Œuvres de charité ou de philanthropie, elles méritent assurément le bienveillant concours du corps médical; mais à certaines conditions. C’est qu’elles ne dévient

pas de leur but, et qu’elles servent exclusivement au sou-

lagement de l’infortune ; c’est que la Mutualité ne s’étende pas aux personnes riches et aisées, et que l’Assistance n’ouvre pas les portes de ses hôpitaux à ces mêmes personnes comme elle Le fait actuellement.

pag

EXPLOITAMION DU MÉDECIN PAR L'ÉTAT, LES DÉPARTEMENTS, LES COMMUNES. — Les médecins sont considérés par l'Etat et les communes comme les bienfaiteurs obligés de toute la population au milieu de laquelle ils vivent. L'architecte communal est payé plus cher par les communes que par les particuliers; le percepteur prélève ses remises même sur les deniers des bureaux de bienfaisance; tous les commercants

qui ont affaire aux deniers publics sont grassement payés.

Le médecin seul est exploité et payé au rabais (1).

Que s'est-il passé par exemple à propos de l'application de la loi sur l'assistance médicale gratuite ? Les préfets et les Conseils généraux, pour épargner parcimonieusement les deniers publics dont la gestion leur est confiée, ont tâché. par le vote de crédits insuflisants qui leur donnait l’excuse de réduire proportionnellement les notes d'honoraires. des médecins, de faire supporter à ceux-ci une grande partie des frais nécessités par l'application de la nouvelle loi. Ge n’est que devant les récriminations unanimes des syndicats médicaux qu'ils se sont vus obligés de rémunérer plus convenablement les collaborateurs dont le concours est indispensable pour la bonne exécution de la loi.

Les communes, en effet, ne sont pas des indigentes ; c’est à elles qu'incombe la charge de l'assistance des pauvres et non pas aux médecins, et elles ne peuvent donner aucune excuse valable pour se soustraire au plein tarif que devraient exiger d'elles les médecins.

Si l’on passe en revue les différents services médicaux publics, on constate la même parcimonie et la même rapacité dans la rémunération des médecins chargés de ces services.

S'agit-il des soins à donner aux malades dans les Aôpitaux, les médecins de ces hôpitaux touchent un traitement fixe

(1) Que dire encore de la faveur qui préside le plus souvent à l'attribution des fonctions médicales publiques ? N’est-il pas déplorable de voir à quel point.en est arrivée l'intrusion de la ‘politique dans les affaires médicales, quand on à devant les yeux de nombreux exemples de révocations des médecins de leurs fonctions publiques à cause des opinions politiques qu'ils ont pu émettre, selon le droit de tout citoyen, au cours despériodes électorales.

pouvant à peine couvrir leurs frais de déplacement. Il serait curieux de voir comment l'administration de l'assistance publique accueillerait une demande d'augmentation de traitement de leur part. Ne sont-ils pas déjà bien récompensés de leurs peines, pense-t-elle, du moment qu'ils peuvent se parer d’un titre qui leur vaut une clientèle enviable?

Et les médecins inspecteurs des enfants du premier âge, et les médecins des enfants assistés qui sont payés aussi | peu que les médecins de l’assistance médicale gratuite, pourquoi donc se plaindraient-ils? Ne sont-ils pas des privilégiés, ne cumulent-ils pas un grand nombre de places

officielles dont les rémunérations ajoutées les unes aux.

autres représentent un coquet total? Que l’un d’eux fasse mine de renoncer à ce privilège, l’administration n'a que l'embarras du choix pour lui donner un successeur immédiat parmi la foule des confrères moins heureux que lui, qui guettent l’occasion de se mettre sur les rangs.

Quoi donc? vous vous plaignez d’être membre d'une Commission sanitaire et de ne toucher aucune indemnité quand vous devez vous rendre à la réunion de cette Commission et abandonner à heure fixe les malades urgents qui réclament vos soins? Mais n'est-ce pas vous qui avez brigué cet honneur, et ne comptez-vous pas vous en servir pour parer bientôt votre boutonnière de décorations multicolores?

Ah! vous n'êtes pas rémunéré, quand vous faites une déclaration de maladie contagieuse à la mairie, et vous protestez parce qu'on vous force à violer le secret professionnel! Mais voudriez-vous par votre mutisme vous opposer aux mesures eflicaces d'hygiène publique? Votre qualité de médecin vous fait un devoir de nous aider dans cette tâche, et comme citoyen vous devez obéissance aux lois de votre pays qui ont décrété par deux fois cette obligation. Vous pouvez vous y soustraire, si le cœur vous en dit, mais

n'oubliez pas que vous seriez alors passible des sanctions édictées par le législateur.

Vous vous insurgez contre les tarifs dérisoires de quelques -

centimes que l’on vous alloue par chaque vaccination ? Mais

n'est-ce pas largement suffisant pour une opération de si peu d'importance qui se fait si rapidement? Et d’ailleurs vous auriez mauvaise grâce à vous plaindre de ce service médical qui constitue une grosse charge obligatoire pour nous, et un bénéfice nouveau pour vous, bénéfice dont vous êtes seuls à profiter et que vous tenez uniquement d’une loi qui oblige tout Le monde à avoir recours à vos services.

Nous devrions assurer d’une façon plus eflicace, dites-vous, le service d’/nspection des écoles, et vous faire profiter encore pécuniairement du devoir de protection des individus, que nous avons assumé et que nous comptons compléter d'ici peu ? Voyons! après tous les avantages que nous venons d'’énumérer, vous n'êtes pas encore satisfaits? Messieurs les médecins, vous êtes vraiment d’une exigence qui dépasse les bornes! |

Et devant ces raisonnements arrogants, que pouvez-vous tenter contre l'Etat tout-puissant qui vous pressure ? La grève ? Quel tolle général soulèverait une pareille prétention! Et que l’on aurait vite fait de vous supprimer le droit syndical, qui, vous le rappellerait-on bien haut, vous est accordé à la condition que vous n’en fassiez pas usage à l'égard de l'Etat, des départements et des communes, devant lesquels vous devez vous incliner comme jadis on se prosternait devant le roi. Il ne vous restera plus qu’à vous faire tout petits, et à réclamer humblement, par l'organe de ces mêmes syndicats, des améliorations à votre sort, qu'on vous accordera peut-être en partie pour avoir la paix, comme on augmente les gages de certains domestiques par pitié pour eux.

EXPLOITATION DU MÉDECIN PAR LES COLLECTIVITÉS PRIVÉES. — Les mutualités ont acquis le droit par leurs agissements de prendre la première place parmi les exploiteurs des médecins. La plupart des mutualistes tiennent ce raisonnement : « La réduction d'honoraires que nous demandons aux

médecins ne leur cause qu’un préjudice apparent. Un grand nombre de nos sociétaires participants ne les paieraient pas s’ils ne faisaient pas partie de notre société. »

Mais, objecterons-nous, pourquoi alors la plupart des sociétaires, qui ne peuvent payer pour eux-mêmes qu'un tarif réduit, trouvent-ils moyen de payer leur médecin à plein tarif lorsque celui-ci vient donner ses soins à des membres non mutualistes de leur famille ?

En outre, c'est un très mauvais exemple que de ne pas payer son médecin. Aujourd’hui que la mutualité est répandue partout, comment empêcher les mauvais clients de se dire qu’ils seraient bien sots d’acquitter leur dette médicale, quand ils voient leurs voisins mutualistes s’en libérer.

C'est donner ainsi un encouragement au mauvais vouloir

que de faire perdre l’habitude de rémunérer personnellement son médecin, et c'est aller contre le but de prévoyance qu’on se propose dans les Sociétés de secours mu-

tuels.

Il résulte de cet état d'esprit que le médecin est continuellement aux prises avec les prétentions des Sociétés de secours mutuels.

La mutualité protège de la maladie et de la vieillesse : le médecin doit donc fatalement être la clef de voûte de cet édifice secourable, et il en supporte tout le poids qui se traduit par un forfait le plus bas possible. Mais de temps à autre un mouvement de révolte le fait se redresser, quand il s'aperçoit qu'il est dupe, qu’une bonne partie des mutualistes ne sont pas comme il Pavait cru de pauvres malheureux qui tombent dans la misère, mais que la plupart sont des bourgeois cossus, des commerçants aisés, des propriétaires, des employés et des ouvriers qui gagnent largement leur vie.

Les sociétés mutualistes ont déclaré d’ailleurs (1) qu’elles n'étaient pas des œuvres d'assistance pour les petites bourses, mais des sociétés d'assurances pour les Français de toutes

(1) Matin du 9 novembre 1905.

conditions. Rien ne justifie donc les sacrifices imposés aux

médecins sous prétexte d'humanité. La philanthropie se. fait sur le dos des médecins. Ils voient de jour en jour s’en.

aller leur clientèle aisée, qui, grâce aux facilités d'entrée que donne le mutualisme aux personnes fortunées, profite des avantages qui devraient être réservés seulement aux membres nécessiteux.

On peut se rendre compte des sacrifices qui sont imposés

aux médecins par l'exemple suivant rapporté par le D' Courgey (1). Un de ses confrères lui racontait sa vie de travail et de labeur. Dans une Société de secours mutuels

de 400 membres, il avait fait annuellement, en les calculant

au tarif ouvrier minimum, 5.000 francs d’actes médicaux.

La Société donnait 4 francs par tête à son médecin, soit

1.600 francs de traitement annuel. Donc la Société réalisait chaque année 3.400 francs de bénéfices sur le médecin seul.

En 20 ans, cela représentait 68.000 francs. D'autre part le

bureau de bienfaisance donnait 1.500 francs de traitement pour des actes médicaux qui, au tarif minimum, représentaient la somme de 8.000 francs, soit 6.500 francs de bénéfices réalisés annuellement par la ville sur le médecin. En 20 ans, 130.000 francs. Cela fait donc un total de

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