FONCTIONNARISME MÉDICAL
Il est une conséquence de toutes les lois d'assistance et d'hygiène publiques qui éclate aux yeux. A l’énoncé seul de
tous les services médicaux qui ont été créés pour satisfaire aux obligations de ces lois, on voit assez combien le médecin, maintenant, est assujetti à de nombreuses fonctions diverses, qui lui donnent le rôle d’un véritable fonctionnaire. Il est nommé par le préfet, il touche un traitement minime déguisé sous le nom d’indemnité prélevée sur les deniers publies par le Conseil général, il reçoit des ordres de l’administration qui l’oblige à obéir sous peine de révocation; rien ne le distingue des autres fonctionnaires départementaux, sinon qu'il n’a pas comme eux l'avantage de la retraite, et qu'il n'exerce son métier de fonctionnaire qu’à titre secon-:
daire; c'est une fonction accessoire à la profession libérale:
qu'il remplit; c’est un fonctionnaire intermittent. D'autre part, il est toute une autre classe de médecins fonc-
tionnarisés : ce sont ceux des administrations publiques qui.
recoivent une juste rémunération pour des services parfois très laborieux, qui sont les salariés de ces administrations et dépendent par conséquent d’elles.
D'ailleurs, c’est. une manie particulière aux Français à laquelle n’échappent pas les médecins que de rechercher des fonctions, qu’elles soient peu ou même pas rémunérées. C’est avant tout un titre qu'on désire, ne füt-ce que pour se distinguer du voisin, et l’on ne songe pas qu’en agissant ainsi on fait œuvre égoïste, nuisible à ses propres intérêts en même temps qu'à la profession tout entière.
On voit combien générale est la tendance actuelle de faire du médecin un fonctionnaire. Mais est-il désirable pour la profession médicale de voir s'étendre le fonctionnarisme médical? Notre réponse ne peut être douteuse : elle est formellement négative. En effet la carrière médicale a été de tout temps la plus indépendante de toutes : cela est nécessaire, car le médecin doit avoir toute liberté dans sa conduite professionnelle ; son initiative ne doit pas être limitée.
« Donner aux cantons pauvres, dépourvus de médecins, dit le D' Courgey (1), des médecins comme on leur donne des
(1) Concours médical du 28 juillet 1900.
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curés, des instituteurs, seraitdéplorable; ce seraitle médecin
fonctionnaire; mais sile médecin devient fonctionnaire, c’en est fini de la médecine et du rôle social du médecin, qui ne peut que s'exercer librement, sans entraves; fonctionnarisme,
laisser-aller, indifférence, inutilité vontsi souvent de pair. »
Cette tendance à la fonctionnarisation de la médecine va-
t-elle s'accentuer encore dans l'avenir? Il faut, hélas, le
craindre tout en le déplorant. En effet, depuis que nous sommes en République, les hommes politiques sincères et amis du peuple ont fait tous leurs efforts pour donner à chacun de nous, quelque bas placé qu’il soit dans l'échelle sociale, le droit à la liberté et à la justice, droit que nous possédons tous en naissant, droit imprescriptible qui a été trop longtemps foulé aux pieds par les puissants du jour.
- Nous ne saurions trop applaudir à ces mesures d’émanci-
pation, qui, grâce aux efforts inlassables des hommes de cœur d'opinions avancées, commencent à porter enfin leurs fruits. Nous nous inspirerons toujours de cet esprit et joindrons nos efforts aux leurs.
. Malheureusement, en mettant en pratique les principes de
solidarité on n’a point vu le danger au-devant duquel on
courait si on n'y prenait garde. On ne s’est pas aperçu qu’en
créant des rouages multiples, en assignant à chacun une
place déterminée dans l’organisation sociale, on supprimait en partie par là même l'initiative individuelle, et qu'inconsciemment on organisait la cité future chère aux communistes, la cité dans laquelle tout le monde sera fonctionnaire, la cité où la solidarité sociale sera poussée à son maximum, où chacun dépendra de son voisin et ne pourra agir que suivant des règles déterminées à l'avance, où tout sera ponctuel-. lement organisé par une législation énorme réglementant tous les plus petits détails de la vie. C’est la cité où il y aura un nombre déterminé de médecins, comme il existe un nombre déterminé de facteurs.
Et les hommes qui ont été les promoteurs du mouvement seraient les premiers étonnés si on leur faisait toucher du
doigt les conséquences de leur œuvre, si on leur démontrait que ce qu'ils font n’est qu'une ébauche de cité communiste, dont ils sont les adversaires si résolus.
Car le communisme, si vanté par les uns, si critiqué par les autres, ne serait qu'une vaste cité de fonctionnaires, et c'est pourquoi, de même que nous sommes les adversaires résolus du fonctionnarisme, qui supprime l’initiativehumaine, de même nous sommes les adversaires irréductibles du communisme ; ; fonctionnarisme et communisme, ce sont deux ‘aspects d’une même chose, d’un même danger.
Bien différent est le principe socialiste; à nos yeux, on a eu tort de confondre ces dernières années dans un même groupe unifié, socialisme et communisme; autant nous sommes les adversaires du communisme, autant nous sommes les partisans enthousiastes du socialisme, mais d’un socialisme vrai, d’un socialisme d'Etat où l’administration ne serait pas toute-puissante, mais aux ordres de tous les citoyens indistinctement, où ce ne serait pas le pouvoir qui gouvernerait le peuple, mais le peuple tout-puissant qui donnerait des ordres au pouvoir, c'est-à-dire que, par une œuvre d’immense décentralisation administrative, la France serait divisée en une multitude de petits groupements s’administrant eux-mêmes au moyen de fonctionnaires élus par leurs concitoyens, où toute personne remplissant une fonction publique ne serait pas à la merci du favoritisme, mais se verrait jugée au grand jour par ses égaux. Loin de favoriser le fonctionnarisme, ce serait ainsi agrandir le champ de linitiative individuelle.
Le D' Rabier dans sa thèse sur Le « Rôle social du médeein » se rend compte, lui aussi, de cette évolution de la médecine vers le fonctionnarisme. « L'heure est grave, ditil, pour le médecin, et son avenir s'y dessine. Les tendances politiques actuelles tendent de plus en plus à subordonner les avantages de l'individu aux intérêts de la communauté. La liberté du médecin menace de sombrer devant les revendications sociales. On a accordé l'instruction gratuite, on
al
commence à parler de santé gratuite. Les médecins serontils enrégimentés demain à titre d'éducateurs ou de gardiens de l'enveloppe physique ? Seront-ils considérés comme fonctionnaires ? On a déjà émis l’idée d’affecter le budget des cultes différemment, de le faire passer des prêtres aux médecins. Au lieu d’un desservant par paroisse, il y aurait un médecin par demi-douzaine de villages.
« On soigne l’esprit aux frais de la communauté, pourquoi
pas le corps. Avant d'aller à l’école, il faut se bien porter.
« Les médecins sont donc destinés à être des salariés, et,
de ce fait, leur liberté, seul gage du bon exercice de leur
art, est menacée, à moins qu'ils ne s'entendent, ne s'unissent dès maintenant et n’imposent leurs volontés. Qu'ils s'unissent donc multititrés et simples docteurs. Puisque le salariat semble devoir être leur condition de demain qu'ils en fixent les règles, qu’ils organisent leur corporation, leurs lois propres.Qu'ils fassent bloc sans permettre l’intrusion de la politique, ni du favoritisme, de la jalousie ni des critiques. »
Le D' Michaut, de son côté (1), prévoit d’une autre façon
l'avenir de la médecine. « Le rôle du médecin pratiquant, dit-il, du médecin de quartier sera dans un avenir très pro-
chain de plus en plus modeste. Nous aurons de grandes
cliniques montées par actions, dont la grande division du
travail médical permettra aux clients de s’y faire soigner pour |: P Ÿ P
toutes les affections connues. Un médecin spécial recueillera sur une fiche les observations de chaque organe en particulier; c'est ainsi qu'il y aura un auriste, un oculiste, un laryngologiste, un radioscopiste, un neuropathologiste, un chimiste, un urologiste, un stomacal. Un médecin généralisateur réunira ces différents documents et donnera son diagnostic motivé et général. Un institut pharmaceutique délivrera les médicaments; il y aura, en outre, des instituts hydrothérapique, électrothérapique, massothérapique. Il en résultera une grande économie pour le client et aucun dérangement.
(1) Dans son petit livre intitulé Pour devenir médecin.
« Le rôle du médecin dans les grandes villes sera ainsi presque annulé. Des postes de secours et des dispensaires transporteront rapidement les malades en dehors de la ville, dans les hôpitaux qui n’existeront plus à lintérieur des pays.
« Le chirurgien sera attaché et payé par ces grands instituts; mais il redeviendra ce qu’il aurait dû toujours être : lauxiliaire et le serviteur du médecin. Il opérera quand le diagnostic aura été posé par le médecin, et on ne fera plus opérer les malades sans nécessité sous prétexte de dichotomie.
« L’utopie des médecins rétribués par lEtat sera peutêtre réalisée. »
Une dernière conséquence de la fonctionnarisation de la médecine a été justement déplorée par le D' Helme : c’est la disparition du médecin de famille (1).
« Le médecin de famille, dit-il, manière de génie tutélaire, était le confident des parents, le conseiller écouté des enfants, l’ami de tous. Surmontant leurs scrupules, mères et filles n'avaient pas de secrets pour lui. Il avait mis au monde les petits; il les avait vu marier; chacun d’eux était un peu son enfant.
« Cet être de bonté n’a point disparu encore, mais je crains bien, du train dont vont les choses, qu’il ne doive céder la place au médecin fonctionnaire, ce fruit sec des temps nouveaux. :
« Le brave homme portait la fiche de tous ses clients dans sa mémoire, où tous les antécédents pathologiques d’une famille venaient se ranger. Comme disent les bonnes gens, il connaissait le tempérament de chacun; il se rappelait que celui-ci avait eu la syphilis, celle-ci, dont les reins étaient lésés, une scarlatine ; il savait les causes réelles du décès de la mère. Il avait du bon sens, il était clinicien et posait des diagnostics et des pronostics précis, là où des
(1) Dans un article paru en 1905 dans la Revue moderne de médecine et de chirurgie. \
consultants pris à l’improviste eussent erré gravement. Telle affection au niveau de tel organe n’est que la totalisation des maladies antérieures. Qui, mieux que le médecin de famille, était qualifié pour en rechercher les causes? : « Grâce à sa connaissance du genre de vie, des ressources, des peines et des tribulations d’une famille, il pouvait indiquer le meilleur traitement, celui qui avait le plus de chances d’être suivi. Mais maintenant que les liens du foyer se relàchent, il n’est pas rare, surtout à Paris, de voir les grands parents adopter tel médecin, les enfants tel autre, les petitsenfants tel autre encore.
« À chaque viscère semble préposé un guérisseur spécial ; il en est pour la bouche, le larynx, le foie, le cœur; chacun d'eux opine différemment. Et pendant ce temps, le médecin de famille, manière d'infirmier un peu supérieur, est relégué au dernier rang.
« Et maintenant, sous prétexte que le praticien n’est plus à la hauteur des procédés modernes, voici, qu'au nom de l'hygiène, l'Etat, les municipalités, les grandes administrations prétendent lui enlever chaque jour un lambeau de son domaine. Vous en doutez? Je vais vous raconter ce qui vient de se passer pour les médecins inspecteurs des Ecoles... Médecins inspecteurs des Ecoles à 12.000 francs par an
‘vont se substituer aux malheureux médecins de quartier...
On abordera ainsi la terre promise aux hommes de laboratoire de‘bonne volonté; on subira le caporalisme médical dans toute sa rigueur.
«Je m'étonne qu’il y ait encore tant de gens pour croire à l’eflicacité des lois et règlements sur l'hygiène... On oublie trop que les lois ne sont rien, si l’on n’a pas su s'assurer le concours de ceux qui seuls peuvent faire comprendre au populaire leur utilité. Et qui mieux que le médecin de famille est à même de prêcher l’évangile nouveau ? Or c’est au moment où l’on aurait le plus besoin de lui qu’on l’amoindrit davantage. Singulière facon, en vérité, d'aboutir dans la lutte où se joue peut-être l’existence de la race.
« Si le corps médical ne réagit pas davantage contre les tendances étatistes de la médecine officielle, un moment viendra où il semblera au publie que pour faire de la prophylaxie et de la thérapeutique, tout le monde est qualifié, sauf le praticien. »
Le D' Toulouse, par contre, dans un article paru en 1904 dans le Journal montre une complaisance fâcheuse à accueillir favorablement ce fonctionnarisme. Ilne voit d'autre solution à la crise médicale que le fonctionnarisme. « Lé médecin, dit-il, doit devenir, peu à peu, la plus haute auto-
rité d’un Etat rationnellement organisé; c’est le juge de
demain; et cette haute fonction est incompatible avec une liberté économique absolue. Qu'il accepte cette évolution, impossible d’ailleurs à empêcher, et qui doit atténuer les effets de la concurrence, inéluctablement en progrès sous les formes les plus extraordinaires... L'Etat peut se préoccuper d’une manière plus active de la situation médicale à la prospérité de laquelle la vie et l'honneur des citoyens sont liés. À mesure que les contributions volontaires des malades baissent, il lui appartient de développer les services publics où le médecin doit trouver une place naturellement de plus en plus grande. Je sais bien que la plupart des praticiens sont hostiles à cette tendance qui les fonctionnarise peu à peu. Is se débattent sous cette étreinte et veulent conserver leur indépendance, ‘qui est souvent pour le plus grand nombre la liberté de pâtir. Mais que pourront leurs efforts contre un mouvement qui les entraine violemment hors de leur voie d’option?
« En attendant que deplus efficaces remèdes soienttrouvés,
le médecin doit accueillir favorablement l'extension de la
médecine publique, qui, bien que n'étant pas poursuivie avec le clair dessein de lui être utile, n’en est pas moins favorable à ses intérêts. »
Nous avons dit ce que nous pensions d’un tel système. Le médecin doit réagir contre le fonctionnarisme qui tend à l’annihiler, à en faire un simple automate. Il faut qu'il
prenne conscience du danger qui le menace et qu'il résiste au courant où risquent de sombrer son individualité et sa
dignité.