L'ESPRIT GOUVERNEMENTAL
, n dira peut-être : Si l'esprit gouvernemental est
hostile à l'Église catholique, il est au moins religieux. C'est un gouvernement chrétien que celui des État» Unis Le président ne lance-t-il pas, tous les ans, une proclamation pour inviter les citoyens à se réunir dans leurs temples et à remercier Dieu de ses bienfaits? Cette reconnaissance officielle de l'ex;istence d'un Être Suprême n'est-elle pas digne d'admiration, surtout en se siècle où tant de gouvernements sont ouvertement athées ?
Il ne faut pas se laisser éblouir par cette proclamation présidentielle du Thanksgiving Day. D'abord le déisme n'est pas du tout le christianisme. On l'oublie trop facilement de nos jours. Il y a eu des persécuteurs féroces de Jésus-Christ et de son Église qui étaient de parfaits déistes ; Caïphe était déiste ; Néron aussi; Mahomet également, et Robespierre invoquai! l'Être Suprême. Le déisme officiel du président des Etats-Unis ne prouve pas du tout que l'esprit gouvernemental des États-Unis soit un esprit chrétien.
D'ailleurs, en pratique, le Thanksgiving Day est une fête purement civile pour l'immense majorité de la population. On immole, ce jour-là, dans toutes les familles tant soit peu à l'aise, le traditionnel dindon. On
mange un peu plus et un peu mieux qu'à l'ordinaire : voilà en quoi, règle générale, consiste le Thanksgiving. Des actions de grâces du temps de Néron n'auraient pas eu un autre caractère.
Pour connaître le véritable esprit gouvernemental des États-Unis, il faut l'étudier de plus près. Et en l'étudiant de plus près, on découvre que le Dieu dont il est parfois question à Washington, est un Dieu bien vague. Le vrai Dieu du peuple américain et du gouvernement américain, c'est l'humanité, c'est l'homme. Pour beaucoup c'est même le tout-puissant dollar, the Almighty dollar.
Autrefois, avant qu'il fût convenu que les catholiques des États-Unis, pour se montrer patriotes, devaient taire la vérité et élever jusqu'aux nues tout ce qui est américain, le Catholic World, entre autres revues, faisait de terribles aveux. Voici, par exemple, ce que je lis dans la livraison de mars 1870, page 732:
« Quand les droits de l'homme se confondent avec les droits de Dieu dans et sur l'homme, alors seulement ils sont sacrés et inviolables ou inaliénables. Mais les Américains, comme peuple, ont cessé de les confondre ainsi avec les droits de Dieu, si jamais ils l'ont fait, et ne reconnaissent à la liberté d'autre base que l'humanité elle-même. Si, comme beaucoup le font, ils affirment que la religion est nécessaire au maintien de la liberté, c'est seulement comme appui ou soutien extérieur; non pas comme la base ou la racine dont elle sort et qui lui donne toute sa sève et toute sa vigueur. Aucune république humanitaire n'est et ne peut être une république libre, bien qu'elle reconnaisse le peuple comme l'État et établisse le suffrage universel
l'esprit gouvernemental.
et l'éligibilité universelle ; car il n'y a rien autre chose que l'humanité, rien au-dessus du peuple pour limiter ou restreindre les pouvoirs du peuple-État. L'humanité se concrétise dans le peuple, et une république humanitaire ne fait que transporter l'absolutisme du monarque au peuple, et remplacer le césarisme monarchique par le césarisme démocratique, l'empire païen par la république païenne. L'absolutisme est toujours l'absolutisme, qu'il soit exercé par un seul ou par plusieurs. Ici, aux État-Unis, nous perdons rapidement de vue le principe catholique qu'avaient conservé les Puritains et nous nous précipitons vers l'absolutisme démocratique. Nous affirmons l'omnipotence de la volonté du peuple et nous considérons les constitutions comme de simples restrictions que nous nous sommes imposées à nous-mêmes et qui ne lient qu'autant que le peuple le veut. »
Je crois que c'est là l'esprit qui a toujours dominé dans les sphères gouvernementales des États-Unis. Dès sa fondation, la République Américaine a été un despotisme démocratique absolu, une république fondée uniquement sur V humanité se concrétisant dans le peuple, ou, plus exactement, dans la majorité du peuple, telle que cette majorité se manifeste aux élections. J'ai beau chercher, je ne trouve nulle part, dans l'acte de naissance delà République, la reconnaissance d'un droit divin supérieur aux droits de l'homme et les limitant.
L'esprit de la Révolution Américaine ne diffère guère, quoi qu'on en ait dit, de l'esprit de la Révolution Française. Dans la Déclaration d'Indépendance du \ juillet 177G, on trouve, il est vrai, le nom de Dieu,
du « Dieu de la nature » et du « Créateur » ; mais il n'y est question que des droits de l'homme. Des droits de Dieu et des devoirs de l'homme, il n'y est pas plus fait mention qu'il n'en est question dans les « immortels principes de 89. » Il y est dit, par exemple, que u tous les hommes sont créés égaux. » C'est une parole équivoque. Les hommes sont créés égaux dans ce sens que tous sont composés d'une âme et d'un corps, que tous sont mortels, que tous ont la même fin surnaturelle à laquelle ils ne peuvent parvenir que par la même aide d'En-Haut, la pratique des mêmes vertus, l'éloignement des mêmes péchés. Mais ce n'est pas dans ce sens métaphysique que les Révolutionnaires, tant Américains que Français, entendent l'égalité. Ils parlent de l'égalité sociale et politique. Or cette égalité n'a jamais existé, n'existera jamais, ne peut pas exister. -11 n'y a peut-être pas deux hommes « créés égaux » dans ce sens ; il n'y a pas deux hommes qui possèdent exactement les mêmes qualités intellectuelles, les mêmes aptitudes, les mêmes dons physiques. Tous ne sont pas appelés aux mêmes rôles dans la société. Le fils est-il « créé égal » à son père ? L'imbécile, le minus habens, est-il l'égal, socialement et politiquement parlant, de l'homme d'étude et de génie?
Cette prétendue égalité révolutionnaire est donc un mensonge. Et nulle part au monde le mensonge de cette soi-disant égalité n'éclate plus brutalement qu'aux États-Unis. Nulle part ailleurs, si ce n'est peut-être en Angleterre depuis que le protestantisme y a introduit le paupérisme, on ne voit des fortunes plus insolentes à côté de misères plus abjectes. Le pays des milliardaires, des Vanderbilt et des Rockfeller, est aussi le
l'esprit gouvernemental.
pays par excellence des chemineaux, des tramps dont le nombre toujours croissant devient un grave problème social et un sujet d'inquiétude pour l'avenir.
La Déclaration d'Indépendance contient un principe essentiellement faux et subversif. « Les gouvernements reçoivent leurs pouvoirs légitimes du consentement des gouvernés. Deriving their just powers from the consent of the governed. » Les auteurs de la République Américaine attribuèrent donc formellement une origine humaine au pouvoir civil. L'Église, parlant par la bouche de Léon XIII, dans l'encyclique Diuturnum, déclare « qu'il faut chercher en Dieu la source du pouvoir dans l'État. »
De plus, la Déclaration d'Indépendance proclame le droit à la révolte contre le pouvoir légitimement établi, pour des causes purement politiques, pour des actes de mauvaise administration; car la liste des griefs contre Georges III ne contient rien de plus. Or, Léon XIII enseigne dans la même encyclique « qu'il n'existe qu'une seule raison valable de refuser l'obéissance : c'est le cas d'un précepte manifestement contraire au droit naturel ou divin. »
Du reste, les catholiques américains ne craignent pas aujourd'hui de proclamer, comme un titre de gloire, l'origine humaine de leur République. Le Catholic Telegraph, de Cincinnati, en date du 8 septembre 1898, publiait le compte-rendu d'un discours prononcé par l'abbé Stafford, de l'université catholique de Washington, à l'occasion du retour des soldats américains après la guerre cubaine. Ce prêtre catholique s'est exprimé ainsi :
« La fondation de la République Américaine est,
sans une seule exception, l'acte le plus important que mentionne l'histoire civile du monde. C'est un acte de la plus sublime confiance dans l'homme. D'autres avaient fondé des États sur le prestige, sur des droits acquis, sur des traditions, sur des systèmes de gouvernement. Ici, pour la première fois, une nation fut fondée sur l'homme. »
Il serait impossible, je crois, de reconnaître plus clairement l'origine purement humaine de la République. Elle ne fut pas fondée par l'homme sur Dieu ; elle fut fondée par l'homme sur l'homme — was built upon man. C'est une origine uniquement et absolument naturaliste, c'est-à-dire maçonnique ; et Ton peut dire, en toute vérité, que, au contraire de la France, qui est la fille aînée de l'Église, la première nation fondée sur le droit chrétien, la République de Washington est la fille aînée cle la franc-maçonnerie, la première nation établie sur les principes du naturalisme maçonnique (1).
Pour plusieurs, l'affirmation que la République Américaine, dans son esprit gouvernemental, est aussi vraiment athée que le gouvernement le plus athée de l'Europe, paraîtra grandement exagérée. Cependant c'est l'exacte vérité.
Déjà en 1879, l'historien Shea écrivait :
1. Il est avéré que Washington lui-même avait été initié à la franc-maçonnerie, et que les principaux fauteurs de la guerre de l'Indépendance étaient également francs-maçons. M. Stanley Richmond a dressé naguère une liste des Américains célèbres qui ont appartenu à la secte maçonnique. D'après lui, tous les signataires de la Déclaration d'Indépendance, moins quatre, étaient francs-maçons. — Cf. ï Indépendance de Fall-River, 12 janvier 1899.
l'esprit gouvernemental.
(( Ceux qui proposent de mettre Dieu dans la constitution (1), semblent avoir eu cette idée parce qu'ils ont entrevu cette vérité, c'est que, comme peuple, nous vivons dans le monde sans Dieu. Mais le remède ne consiste pas à mettre le nom du Créateur dans la constitution écrite sur le papier, mais à imprégner tout le corps social de surnaturel, de l'idée de Dieu, de l'idée du besoin que nous avons de Lui, de notre responsabilité envers Lui et d'un désir ardent d'accomplir sa volonté (2). »
Un peuple qui vit comme si Dieu n'existait pas n'est-il pas un peuple athée, en dépit des proclamations du président établissant le Thanksgiving day ? « Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi (3). »
Shea constate, au même endroit, que l'esprit religieux des premiers colons a cessé d'être un facteur dans le gouvernement actuel, tant de Washington que des différents États. Il va même jusqu'à dire que si l'on maintient quelque apparence extérieure de sentiments religieux, c'est pour ennuyer les catholiques. « Sans la présence des catholiques dans ce pays, dit-il, il ne resterait plus aucun vestige de christianisme. » Et ailleurs, dans le même écrit, il affirme que « l'État et l'opinion publique semblent tous deux décidés à empêcher toute idée religieuse véritable de prévaloir au
1. Quelques croyants en un Être Suprême, des théistes, ont plus dune fois proposé de modifier la constitution fédérale en y introduisant le nom de Dieu. Leur projet, je Lai dit ailleurs, ne s'est jamais réalisé. La constitution reste athée.