S. Luc
M. Brunetière n'avait dit que cela, le passage que je viens de citer n'appellerait aucune réserve. Mais fautil confondre « les pauvres, les déshérités de ce monde,» sur lesquels l'Église clu Christ a une influence plus puissante, avec la « démocratie » dont M. Brunetière vante les progrès ? J'avoue ne pas bien saisir ce que notre éminent écrivain entend par « ce progrès de la démocratie qui n'est nulle part plus rapide ni plus évident qu'en Amérique. » Serait-ce le progrès de la pauvreté, l'accroissement du nombre des « déshérités de ce monde » ? Si c'est là ce que M. Brunetière veut désigner en parlant de « nos sociétés de plus en plus démocratiques », je conçois qu'il découvre dans cette augmentation de la misère au sein des peuples l'espérance d'une plus riche moisson pour l'Église, car c'est sur les terrains dépourvus des richesses de ce monde qu'elle fait ses plus belles récoltes. Mais est-ce bien là ce que notre auteur veut désigner par « ce progrès de la démocratie » ? Je ne le crois pas. Il doit entendre plutôt la part de plus en plus grande que les masses populaires, sans égard à leur état de fortune, prennent à la direction des affaires publiques. S'il en est ainsi, je ferai deux observations.
D'abord, il n'est pas exact de dire que la démocratie ainsi entendue fait des progrès aux États-Unis. Théoriquement, c'est le peuple, la démocratie qui gouverne maintenant comme il a toujours gouverné dès le commencement de la République, ni plus aujourd'hui, ni moins hier. L'Union Américaine, depuis qu'elle existe, a toujours été la démocratie qu'elle est actuellement. L'émancipation des nègres, voilà le seul changement survenu, au point de vue du suffrage universel, depuis
le commencement. Il n'y a donc pas eu progrès de la démocratie aux États-Unis, la forme du gouvernement n'étant pas devenue plus populaire qu'elle était autrefois. S'il y a eu un changement quelconque dans la forme du gouvernement, non pas en théorie, mais en pratique, c'est en sens contraire. Il y a eu là-bas réaction vers l'oligarchie plutôt que progrès de la démocratie. Les grandes compagnies de voies ferrées, les puissants syndicats accapareurs et monopoleurs, les trusts de toute sorte, les combines — institutions qui n'existaient pas aux premiers jours de la République, — exercent aujourd'hui une influence aussi grande que néfaste sur la législation, sur la direction des affaires publiques, sur les destinées nationales. Cette oligarchie du dollar tout-puissant a fait des progrès alarmants, surtout depuis la guerre civile, au grand détriment de tout ce qu'il y a de plus sain et de plus légitime dans un pays vraiment démocratique.
Voici ma deuxième observation :
Si le progrès de la démocratie dont M. Brunetière nous parle se rapporte, non pas à l'accroissement du nombre des miséreux, dignes objets de la tendresse maternelle de l'Église, mais à une augmentation (imaginaire) de l'influence des classes populaires sur la direction des affaires politiques du pays, alors je soutiens respectueusement que la religion catholique n'a rien à y voir ; surtout elle n'a rien à espérer de ce progrès. Les diverses formes de gouvernement que les peuples se donnent, pourvu qu'elles ne sortent pas du cadre légitime, n'intéressent pas l'Église. Les monarchies, les oligarchies et les démocraties, en tant que régimes politiques, n'entravent ni ne favorisent
l'œuvre propre de l'Église qui est le salut des âmes. Ce qui met obstacle à Faction de l'Église, ce sont les mauvaises lois, l'hostilité de ceux qui gouvernent, quelque nom qu'ils portent, et « l'esprit du siècle. »
En supposant donc que la démocratie eût fait de grands progrès aux États-Unis, que les classes populaires eussent acquis, en ces derniers temps, une puissance politique qu'elles ne possédaient pas autrefois— supposition entièrement gratuite, — cet accroissement du pouvoir politique des masses ne saurait faire concevoir à l'Église aucune espérance nouvelle. Pour employer une expression populaire mais énergique : cela ne lui ferait ni chaud ni froid. Elle travaille à sanctifier le peuple, tout le peuple, plus particulièrement « les pauvres et les déshérités de ce monde ». Mais que le peuple exerce le droit de suffrage ou qu'il ne l'exerce pas ; qu'il élise le président, les députés et les sénateurs, ou qu'il soit soumis à une monarchie absolue, l'action de l'Église n'en sera ni entravée ni favorisée d'une façon marquée. Si vraiment elle « a de plus hautes espérances à concevoir » sous un régime plutôt que sous un autre, ce sera là ou le peuple sera moins absorbé par les querelles de la politique.
Je suis donc forcé à conclure que cette partie de l'article de M. Brunetière manque de clarté et de justesse. Si vraiment il existe quelque rapport entre les « espérances » de l'Église et les « progrès de la démocratie », le savant académicien ne Ta certainement pas montré.
Vient ensuite une page consacrée à l'organisation progressive de l'Église aux États-Unis. Ici je n'ai
qu'une observation à faire, et elle se rapporte à une phrase incidente. M. Brunetière dit : « Elle (l'Église) mettait ses fidèles en garde contre la séduction des sociétés secrète-, si puissantes en pays protestant. C'est par millions que Ton compte aux États-Unis les adeptes de la franc-maçonnerie. » (P. 151.)
Les maçons proprement dits, d'après le World Almanach and Fncyclopedia pour 1898, sont au nombre de 802.282, y compris les maçons du Canada — trente ou quarante mille. Mais à part la franc-maçonnerie proprement dite, il y a, aux États-Unis, un nombre extraordinaire de sociétés secrètes modelées sur la franc-maçonnerie et plus ou moins étroitement liées à cette secte-mère. D'après la statistique du World Almanach, toutes ces sociétés réunies comptent environ cinq millions de membres. Sans doute, beaucoup de ces sectaires font partie de plusieurs sociétés secrètes à la fois, de sorte que leurs noms font double ou triple emploi. Il faut tenir compte de ce fait en dressant la statistique des sociétés maçonniques aux États-Unis. Mais même en défalquant un million, ce qui me paraît une bonne mesure, nous restons avec le total formidable de quatre millions d'hommes enrôlés dans des organisations nettement maçonniques. M. Brunetière a donc raison, dans un sens, de dire que c'est par millions que l'on compte les maçons aux États-Unis. Mais ne lui semble-t-il pas que le développement vraiment prodigieux aux États-Unis, c'est le développement de la franc-maçonnerie et des autres sociétés secrètes? Et ne trouve-t-il pas dans cette situation anormale quelque chose de gravement inquiétant ? quelque chose qui devrait mettre une sourdine
à son admiration pour le présent et à sa confiance dans l'avenir ?
M. Brunetière défend ensuite l'Église des États-Unis contre le « singulier éloge qu'on s'imagine quelquefois en faire et qui lui est plutôt une injure, quand on la loue de la nouveauté de ses doctrines ou de l'indépendance de ses allures. » Et il renvoie le lecteur aux Actes des trois Conciles pléniers de Baltimore, de 1852, 1866 et 1884, pour y apprendre que non seulement les doctrines, la hiérarchie et la discipline de l'Église sont aux États-Unis ce qu'elles sont ailleurs, mais que les cérémonies du culte, en Amérique, ne diffèrent pas des cérémonies du culte dans les autres pays catholiques. Cela est parfaitement vrai. L'Église catholique aux États-Unis, telle qu'elle existe officiellement dans les décrets de ses conciles, dans sa hiérarchie et sa discipline, et aussi dans l'enseignement régulier de ses évêques, est identiquement la même que l'Église catholique dans le monde entier. Il n'en saurait être autrement. Car une Église particulière qui aurait une doctrine différente de celle de l'Église universelle, ou dont la hiérarchie et la discipline ne seraient pas reconnues par le Siège apostolique, serait une Église hérétique dans le premier cas, schismatique dans le second.
Mais, aux États-Unis, à côté de l'Église catholique officielle, laquelle est étroitement unie et soumise au Siège de Pierre, il y a, indubitablement, ce que l'on est convenu d'appeler le catholicisme américain, ou l'américanisme catholique. Ses principales doctrines et ses tendances les plus accentuées viennent d'être formellement condamnées par Léon XIII. Ce catholi-
cisme américain trouve son expression dans les discours de certains évêques, dans les façons d'agir de certains membres du clergé, dans des articles de journaux, de revues, etc. J'aurai l'occasion d'en dire un mot plus loin ; mais il m'a paru opportun de signaler tout de suite la différence essentielle qu'il faut établir, et que M. Brunetière n'établit pas suffisamment, entre l'Église catholique officielle des États-Unis, qui fait partie intégrante de l'Église universelle et qui, comme l'Église universelle, est sainte, et l'américanisme soidisant catholique, prôné et propagé par certains catholiques très en vue, qui a, n'en doutons pas, valu à l'Église desÉtats-Unis l'éloge que M. Brunetière déclare, avec raison, être plutôt une injure. Cet éloge injurieux se trompe d'adresse quand il s'agit de l'Église officielle des États-Unis, de l'Église des conciles et des lettres pastorales. Mais il n'est que trop mérité, c'est inutile de le nier, il faut même l'admettre, par l'américanisme soi-disant catholique qu'on trouve dans certains discours, dans certaines publications et dans certaines façons d'agir qui accusent une grande « nouveauté de doctrine » et une singulière « indépendance d'allure. »
M. Brunetière s'applique à défendre les actes de l'Église catholique officielle des États-Unis. Cela est fort bien et n'appelle aucune observation, si ce n'est celle que nous venons de faire relativement à la distinction qu'il convient d'établir entre les actes officiels de l'Église et les allures de certains catholiques.
Dans la deuxième partie de son travail, M. Brunetière, laissant de côté entièrement l'Église officielle, les actes des conciles et l'organisation régulière et
^normale du catholicisme aux États-Unis, s'engage dans le maquis de l'individualisme) J'avoue qu'il est difficile de le suivre à travers ces fourrés ; d'autant plus difficile que notre auteur marche exclusivement à la lumière assez pâle et incertaine de Mgr Ireland, de Mgr Keane, du Père Hecker et du Père Georges Zurcher. Ce dernier, on le sait^a poussé l'individualisme au point de faire mettre un de ses livres à l'index M. Brunetière déclare, dans une note, qu'il « s'autorise des conversations de Mgr Keane » pour faire certaines affirmations. Il est bon, sans doute, de savoir ce que Mgr Keane et les personnes de son école pensent des questions débattues aux États-Unis ; mais qui n'entend qu'une cloche n'entend qu'un son, et je m'imagine que M. Brunetière nous aurait donné un travail plus pondéré, s'il avait eu des conversations avec quelques évèques des États-Unis d'origine française et allemande, et s'il n'avait apparemment borné ses études aux écrits de trois ou quatre personnages représentant la même nuance de l'opinion catholique américaine.
Ceci posé, entrons dans le maquis de l'individualisme, tel qu'on l'entend aux États-Unis, d'après M. Brunetière guidé par Mgr Keane et consorts.
D'abord, il paraît que « les mêmes mots ne veulent pas dire exactement les mêmes choses en Europe et en Amérique. » Ainsi rationalisme aux États-Unis « ne signifie pas tant ce qui est rationnel à l'allemande ou à la française, que ce qui est raisonnable ; ce qui est conforme aux principes de la raison pure que ce