‹ La situation religieuse aux États-Unis; illusions et réalitéChapitre 5 sur 101 · Monks and Lheir déclin · texte numérisé non relu

Monks and Lheir déclin

qui est analogue aux données du commun bon sens. * Semblablement, « l'individualisme en Amérique ne consiste pas du tout à se permettre, comme chez nous, tout ce qui n'est pas expressément défendu par la loi et à s'arroger au besoin le droit de se mettre au-dessus d'elle, mais à ne vouloir être sujet que de la loi, et à ne la combattre ou à la réformer, s'il y a lieu, qu'en s'aidant d'elle. »

Si c'est là ce qu'on entend, aux États-Unis, par l'individualisme, il faut convenir qu'on emploie un terme bien impropre et très peu clair, décevant même.

En effet, « ne vouloir être sujet que de la loi », c'està-dire ne vouloir être sujet que d'une règle commune à tout le monde, c'est manifester un état d'esprit fort louable, sans doute, mais où l'on distingue difficilement la moindre trace d'individualisme. Car si l'individualisme signifie quelque chose, c'est assurément cette tendance que tout homme éprouve à agir, non d'après une règle commune à tous, mais selon sa volonté propre. « Ne vouloir être sujet que de la loi » me paraît être exactement le contraire de l'individualisme, quelque forte entorse qu'on donne au sens du mot. « Ne combattre la loi ou la réformer, s'il y a lieu, qu'en s'aidant d'elle, » c'est se montrer conservateur, ami de l'ordre et ennemi du radicalisme révolutionnaire ; c'est travailler sagement au progrès, en améliorant ce qui existe, au lieu de commencer sottement par tout détruire. C'est encore une louable disposition, mais elle n'a rien de commun avec l'individualisme.

Je crois, n'en déplaise à M. Brunetière, que l'individualisme des Américains est de même nature que l'individualisme des autres peuples :[un mouvement

qui porte les individus à penser et à agir chacun pour son propre compte, à quitter les sentiers battus, à se frayer de nouvelles routes. Lorsqu'il ne dépasse pas les bornes de la modération, ce sentiment est une qualité. On l'appelle : esprit d'entreprise, esprit d'initiative personnelle. Les Américains possèdent cette qualité à un haut degré, comme « d'autres qualités intellectuelles sont spéciales à d'autres nations, » selon la parole de Léon XIII dans sa lettre au Cardinal Gibbons. L'Église peut sanctifier l'esprit d'initiative des Américains, comme elle sait tourner au bien des âmes la vivacité des Français, le conservatisme des Anglais, la fierté des Espagnols, la solidité des Allemands, le sens artistique des Italiens, etc. Mais il n'y a là rien de particulièrement remarquable, rien qui sollicite spécialement notre attention.

M. Brunetière touche ensuite (pages 156 et suivantes) à un sujet que le Saint-Père traite dans sa lettre au Cardinal Gibbons : la manière dont certains catholiques américains ont accueilli la définition du dogme de l'infaillibilité pontificale. J'aime à croire que l'illustre académicien aurait modifié cette partie de son travail s'il avait pu l'écrire à la lumière des enseignements pontificaux. En effet, il accepte pleinement la théorie du Père Hecker, de Mgr Ireland et du Cardinal Gibbons. Il les cite et s'appuie sur eux pour dire que les catholiques américains, « plus démocratiques que les autres, ont tout de suite aperçu la facilité qui leur était donnée, sous la protection de l'infaillibilité, » de « tourner leur attention et leur activité vers d'autres objets et d'autres vertus ; » ou, selon l'expression de Mgr Ireland, la facilité qu'a

« chaque soldat chrétien de s'élancer à la bataille, suivant l'impulsion de l'Esprit de vérité et de piété qui soufîle en lui », le « besoin de compression n'existant plus ».

Pour dire les choses clairement, les catholiques américains que M. Brunetière admire davantage sont précisément ceux dont parle le Saint-Père : « Us disent qu'il n'y a plus lieu maintenant d'être inquiets pour l'infaillible magistère du Pontife romain, après la solennelle proclamation qui en a été faite dans le Concile du Vatican et que, pour cette raison, ce dogme étant mis en sûreté, un champ plus vaste peut être ouvert à la pensée et à Faction de chaque homme. »

En d'autres termes : le Concile du Vatican ayant proclamé que le Pape, parlant ex cathedra, est infaillible, chacun est libre maintenant de courir les aventures, à droite et à gauche, selon les fantaisies de sa volonté, qu'on prend assez facilement pour « l'impulsion de l'Esprit de vérité ; » quitte à se faire rappeler à l'ordre par le Pape quand on s'éloigne trop du bon chemin.

Tel l'alpiniste aventureux s'attache solidement à son guide, et se plaît ensuite à explorer les endroits les plus dangereux. Il compte sur la vigueur de son compagnon et la force de la corde pour l'empêcher de se casser le cou. Quant aux blessures qu'il peut se faire et aux accrocs que recevraient ses vêtements, il ne s'en soucie guère. Il s'amuse. Il fait de l'individualisme.

C'est là la façon d'agir de l'école du Père Hecker et de Mgr lreland. M. Brunetière le prouve très bien, et il admire ces hardiesses de l'individualisme américain, lequel, on le sait maintenant, ne consiste pas précisé-

ment à « ne vouloir être sujet que de la loi, » mais tend plutôt, tout comme l'individualisme européen, à s'émanciper de la loi autant que peut se faire sans que mort s'ensuive.

Se pencher sur les abîmes en se fiant à la corde du guide pour échapper aux catastrophes fatales, cela peut être de mise sur le sommet des Alpes ; mais, en matière de doctrine et de morale, Léon XIII trouve le raisonnement des individualistes américains assez faible : Praeposterum sanè arguendi genus, dit-il. La définition du dogme de l'infaillibilité pontificale doit engager chacun, non pas à se livrer aux caprices de son esprit, mais à se pénétrer de plus en plus des enseignements du Souverain Pontife, « afin de rester plus facilement indemne de toute erreur privée. »

Le raisonnement du Pape ne favorise pas autant l'individualisme que la théorie du Père Hecker et de Mgr Ireland, mise en honneur par M. Brunetière, mais il est incontestablement plus logique, et, partant, plus satisfaisant.

M. Brunetière aborde ensuite la question nationale. Ici, encore, il a eu le grand tort, selon moi, de s'en tenir exclusivement aux opinions de Mgr Ireland et de Mgr Keane. Ces deux prélats n'ont présenté à notresavant académicien qu'un côté de la médaille. Cette médaille, puisque M. Brunetière voulait en parler, il aurait dû se donner la peine de la retourner pour voir ce qu'elle porte sur le revers. L'inscription qu'il aurait pu y lire est très importante et jette une vive lumière sur la situation. M. l'abbé Maignen, dans son travail qui a paru dans la Revue Canonique, a fort bien exposé

cette brûlante question des nationalités aux États- Unis. Je tâcherai, en touchant à ce problème à mon tour, de ne pas répéter ce qu'il a déjà dit.

En attendant, je constate que M. Brunetière ne craint pas de trancher la difficulté d'un seul coup de plume : « A quelque point de vue que l'on se place, dit-il, l'archevêque de Saint-Paul avait évidemment raison » (page 163). Raison contre les Allemands, raison contre les Canadiens français, raison contre les Polonais, raison contre les Italiens, raison contre tout ce qui n'est pas anglo-saxon ou plutôt irlando-américain. C'est avoir raison contre bien du monde, et Ton admettra qu'il y a peut-être lieu de discuter. C'est ce que je ferai dans un chapitre spécial.

M. Brunetière proclame, avec Mgr Ireland, que « le temps de camper en Amérique est passé. On y habite, on y a pris racine. L'Amérique est une nation ; elle est une patrie ; et l'Église catholique ne peut qu'y être américaine, comme elle est française en France, allemande en Allemagne, espagnole en Espagne. » Voilà la thèse que j'aurai l'honneur d'examiner plus loin.

Mais, dès à présent, je ne puis m'empêcher de faire remarquer que l'illustre académicien qui nous apprend, à la page 173, que « l'Amérique est une nation », — par l'Amérique il veut dire, sans doute, les États-Unis, — nous fait, à la page 164, le précieux aveu que voici :

« Ce qu'il y a toutefois de certain, c'est que, dans un pays tel que l'Amérique (il s'agit toujours des États-Unis), aussi neuf et aussi vaste, où la terre est à peine encore appropriée, où du mélange de tant de

races et de conditions le peuple américain commence à peine, à se dégager ; et enfin, dans un pays dont les traditions ne remontent guère au-delà de cent cinquante ans, les éléments essentiels de l'idée de patrie ne pouvaient guère se grouper , se concréter en quelque sorte, et s'ordonner qu'autour de la Constitution. La Constitution des États-Unis, voilà non seulement le lien fédéral, mais ce que l'on pourrait appeler le lien mystique de la patrie américaine ; et même en Amérique, je ne crois pas que personne l'ait vu plus nettement que 1' glise catholique. « Les hommes, » a-t-on dit, se sentent liés par quelque chose de fort, » lorsqu'ils songent que la même terre qui les a portés » et nourris étant vivants, les recevra en son sein » quand ils seront morts » ; et les Américains l'éprouveront un jour ! Mais, en attendant, ce que ce mystérieux amour de la terre natale est pour nous, le respect idéal de la loi l'est pour eux (1). »

Voilà tout ce qu'il faut pour base de la discussion que j'entends faire. Car tous admettront, je crois, qu'aux États-Unis, « où le peuple américain commence à peine à se dégager du mélange de tant de races, où le seul lien mystique de la patrie américaine est la Cons-

1. Je continue ici la citation : — « Et pour eux la loi — je copie les termes mêmes de la Déclaration d'Indépendance — c'est l'expression des droits inaliénables que « l'homme a reçus de son Créateur. » Quelles raisons les catholiques d'Amérique auraient-ils de repousser cette formule ? Ils voient dans leur Constitution « l'affirmation solennelle de la dignité que le Créateur a conférée à sa créature. »

Qui, parmi les catholiques, a jamais parlé de repousser cette formule? Personne. Mais M. Brunetière confond la Déclaration d'Indépendance avec la Constitution. Ce sont, pourtant, deux documents bien différents. La Déclaration d'Indépendance parle bien du Créateur, la Constitution ne dit pas un mot de Dieu. Elle ne fait pas même directement allusion à la Divinité. Cette lacune a souvent attristé ceux des Américains qui ont ce

titution, tous admettront, dis-je, qu'il y a lieu de se demander si vraiment aux États-Unis l'Église catholique ne peut qu'y être américaine comme elle est

française en France. »

Mais, dira-t-on, ne perdons-nous pas entièrement de vue la thèss de M. Brunetière? Voilà bien longtemps que nous n'en entendons plus parler. Quelle peut bien être cette thèse ? Ah ! voici. La réalisation de la prophétie de M. de Tocqueville : l'esprit du siècle devenu très favorable au catholicisme. M. Brunetière qui, comme nous, l'avait perdue de vue, y songe tout à coup, et à la page 164, à propos de la Constitution, il nous assure que « c'est en se montrant eux-mêmes les plus scrupuleux observateurs de cette Constitution que les catholiques ont triomphé des préjugés de leurs compatriotes. » Les préjugés sont tombés, l'esprit du siècle aux Ëtats-^Liiis est devenu très favorable au catholicisme ivoilà ce qu'il fallait démontrer. Une simple affirmation, répétée de temps à autre, ne constitue pas une démonstration. Et, pourtant, c'est là

que je pourrais appeler l'instinct théiste ; et plus d'une fois on a parlé de « mettre Dieu dans la Constitution — to put God into the Constitution. » Mais ce mouvement théiste n'a jamais été couronné de succès; et la Constitution reste ce qu'elle a toujours été : une constitution sans Dieu. Dès lors, on voit combien est facile la réponse à cette question que M. Brunetière nous pose un peu plus loin, à la page 165: « Qu'y a-t-il là qui ressemble à ce libéralisme dont le premier article était précisément l'entière séparation du domaine de l'homme et de celui de Dieu? » La Constitution ne faisant aucune mention du domaine de Dieu, déclarant même le gouvernement central incompétent en matière religieuse, on ne saurait imaginer, ce me semble, séparation plus absolue. La République américaine est le pays du libéralisme pur.

tout ce que M. Brunetière nous a donné jusqu'ici.

Continuons notre analyse. Peut-être fînirons-nous par trouver les preuves que nous cherchons.

Nous avons ensuite (pp. 165-167) une dissertation sur l'affaire des Chevaliers du Travail. Cette organisation était condamnée, — non pas menacée de l'être, comme dit M. Brunetière — mais bel et bien condamnée par le Saint-Siège, à deux reprises différentes, savoir le 27 août 1884 et le 27 juin 1886. C'est le Saint-Office qui a porté cette double condamnation, laquelle a été officiellement notifiée à l'archevêque de Québec par le cardinal préfet de la Propagande, d'abord en septembre 1884, et, une deuxième fois, le 12 juillet 1886. Voici le texte même du décret du Saint-Office rendu dans la séance du 27 août 1884, et renouvelé le 27 juin 1886 :

« Spectatis principiis, orgamsmo ac statutis Societatis Equitum laborum, prout expu^untur, Societatem ipsam recensendam esse inter prohibas a S. Sede, juxta instructionem hujus Supremae Congregalionis, diei 10 maii 1884 et ad mentem. Mens est ut commendetur Episcopis ut tam quoad delatam, quam quoad similes Societates procédant, atque remédia adhibeant secundum mandata et consilia, quae in eadem instructione continentur (1). »

Le Cardinal Gibbons, à force de sollicitations, a réussi à faire suspendre l'effet de ce décret, au com-

1. Ce décret a été publié dans mon journal, la Vérité, de Québec, le 25 août 1894, à la demande de l'archevêché de Québec, qui me Fa communiqué pour me permettre de défendre le Cardinal Taschereau, accusé d'avoir condamné les Chevaliers du Travail de son propre mouvement. L'authenticité du document est donc certaine.

Situation relig. aux États-Unis. 3

mencement de 1887 ; mais je ne crois pas qu'il ait jamais pu convaincre le Saint-Siège de la nécessité de rapporter formellement cette condamnation.

Je n'ai pas à juger la démarche du Cardinal Gibbons, que M. Brunetiere admire sans bien connaître les circonstances dans lesquelles elle s'est produite. J'ai voulu seulement établir exactement les faits historiques qui s'y rapportent.

Plaidant pour les Chevaliers du Travail, le Cardinal Gibbons aurait fait valoir à Rome, selon M. Brunetiere, ce « grand argument », savoir, que, « le peuple américain regardant avec une certaine confiance le progrès de la lutte sociale, » la prudence et la dignité même de l'Église exigeaient qu'on n'offrît pas à l'Amérique une protection ecclésiastique qu'elle ne demandait pas et dont elle ne croyait pas avoir besoin. Le « grand argument » du Cardinal Gibbons n'était donc, après tout, qu'un argument basé sur la crainte du qu'en dira-t-on ? Ce qui semble l'inquiéter, ce n'est pas tant le mal que l'organisation plus ou moins secrète et maçonnique des Chevaliers du Travail pourrait faire aux catholiques, que l'opinion probable de l'Amérique sur la condamnation de cette société. La grandeur de cet argument ne m'impressionne pas.

La raison vraie, j'en suis intimement convaincu, qui a engagé le Cardinal Gibbons à prier le Saint- Siège de suspendreTeffët de la sentence portée contre les Chevaliers du Travail, et qui a déterminé Rome à acquiescer à cette demande, est une raison basée, non sur la crainte du qu'en dira l'Amérique , mais sur la duritiam cordis d'un trop grand nombre de catholi-

ques américains. Beaucoup de catholiques initiés à la société des Chevaliers du Travail, auraient certainement refusé de s'en retirer, si les évêques avaient publié le décret du Saint-Office condamnant cette organisation. C'est pour la même raison que plusieurs évêques ont hésité à promulguer, en 1895, la condamnation portée par Rome contre les Odd-Felloivs, les Chevaliers de Pythias et les Fils de la Tempérance (1).

1. Voici la preuve démon assertion que certains évêques ont hésité à promulguer le décret pontifical. Le Catkolic Citizen, de Milwaukee, en date du 22 juin 1895, a publié la lettre suivante adressée à Mgr Katzer, archevêque de Milwaukee. Les autres archevêques ont dû recevoir une lettre semblable :

Washington. D. C, le 11 Juin 1895.

« Au Très Révérend F. X. Katzer, D. D. archevêque de » Milwaukee.

» Excellence,

» Son Eminence le cardinal Monaco, dans une lettre en date du 27 mai, m'annonce qu'il a appris que plusieurs journaux américains ont déclaré, en s'autorisant de l'affirmation de certains prélats, que la promulgation du décret du Saint-Office condamnant les trois sociétés des Odd-Fellows, des Chevaliers de Pythias et des Fils de la Tempérance, n'est pas obligatoire, mais laissée au jugement des évêques comme une affaire de discipline qui peut varier avec les lieux. De plus, les mêmes journaux affirment que cette promulgation a été déconseillée et suspendue par l'autorité supérieure, du moins dans quelques diocèses. Son Eminence déplore grandement cet état de choses, et recommande de nouveau que ce décret^soit publié et mis en exécution dans chaque diocèse de la manière que l'Ordinaire jugera la meilleure.

» J'avais déclaré, dès le mois de février dernier, que ce décret avait été publié dans toutes les provinces de ce pays; mais si, par hasard, votre Excellence connaît quelque diocèse de sa province où cette promulgation obligatoire n'a pas eu lieu, au nom du Saint-Office et en vertu de l'autorité du Saint-Siège, je

C'est ainsi qne le veut l'individualisme américain qui s'appelle, en bon français, esprit d'insubordination.

En effet, l'individualisme américain a horreur de la discipline, de tout ce qui peut gêner ses mouvements. Il veut bien croire aux dogmes, mais ne cherchez pas à lui imposer une règle de conduite. Cela lui paraît être delà compression, et Mgr Ireland lui a dit

prie votre Excellence de voir à ce que cela se fasse immédiatement et exactement.

» Par la lettre de son Eminence, le caractère obligatoire de ce décret et la nécessité de le publier, sont affirmés de telle sorte qu'on ne peut plus en douter, et il n'est plus permis à aucun journal catholique de mettre ce point en doute.

» Avec les sentiments de la plus haute estime et d'une charité fraternelle, je suis très fidèlement dans le Ghhist, de votre Excellence, le dévoué serviteur.

» f FRANÇOIS, Archevêque Satolli, » Délégué Apostolique. »

Le même Catholic Citizen, de Milwaukee, à la date du 13 juillet 1895, a publié ce qui suit :

« En promulguant le décret contre les sociétés secrètes dans le diocèse de Saint-Louis, l'archevêque Kain dit :

« Il faut, cependant, exercer de la prudence au saint tribunal » de la pénitence en appliquant le décret aux cas particuliers, » car le principe : Lex non obligat cutn tanto incommodo, peut » être invoqué à rencontre de ce décret comme de toute » autre loi ecclésiastique. Ce serait une interprétation trop » sévère de la loi, que de refuser les sacrements à un membre » d'une de ces sociétés condamnées, qui déclarerait que sa sortie » de la dite société le -priverait certainement de son gagne-pain m pour lui et sa famille, ou lui causerait quelque autre dommage » grave, — pourvu toujours que son affiliation à une de ces » sociétés ne cause aucun tort à sa foi et ne lui fasse négliger » la pratique de sa sainte religion. »

Il est probable que beaucoup d'initiés ont déclaré que leur sortie de ces sociétés leur causerait un dommage grave.

que cet appareil-là, bon autrefois, est aujourd hui démodé et doit être mis au rancart. M. Brunetière admet virtuellement que telles sont les dispositions de l'individualisme américain cher à son cœur. Après avoir cité le « grand argument » du cardinal Gibbons, il ajoute :

« Ces dern ers mots définissent admirablement l'attitude que jl'Sglise Américaine entend garder. Libre de tout autre lien que celui de ses croyances, elle laisse à ses membres toute la liberté que permettent ses croyances, et dans quelque question que ce soit, on ne la voit intervenir qu'au nom de ses croyances, pourenassurer le respect et en sauvegarder l'intégrité. En d'autres termes, un peu familiers, mais d'autant plus expressifs, elle ne se mêle, comme Église, que de ce qui la regarde, et supposé qu'elle se trompe sur ce qui la regarde, elle s'en remet de le décider à la sagesse du chef des fidèles. »

C'est l'habitude de l'Église dans tous les pays, et non pas exclusivement aux États-Unis, de « ne se mêler que de ce qui la regarde », et de n'intervenir dans les diverses questions qui se présentent, « qu'au nom de ses croyances, et pour en assurer le respect et en sauvegarder l'intégrité. » Les règles disciplinaires de l'Église ont pour but d'assurer le respect et l'intégrité des croyances; et une de ces règles, c'est que les fidèles ne doivent pas entrer dans les sociétés louches, suspectes, neutres, dangereuses, secrètes et qui peuvent être, par cela même qu'elles sont secrètes, facilement dirigées par la franc-maçonnerie. Au lieu de s'en rapporter, dans le cas des Chevaliers du Travail, « à la sagesse du chef des fidèles », qui avait condamné cette organisation, le cardinal Gibbons a

fait tant de représentations à Rome, qu'il a obtenu, comme un moindre mal, la suspension d'une sentence deux fois portée. Je ne dis pas qu'il eut tort, étant donné le manque de docilité d'un grand nombre de catholiques américains imprégnés d'individualisme, imbus de l'esprit d'insubordination et d'excessive indépendance. Je ne dis pas qu'il eut tort d'agir ainsi, ni que Rome se soit trompée en accédant à ses désirs, loin de là. Mais je constate que Rome n'a pas voulu renouveler l'expérience en 1895, et je prétends que ce fameux individualisme offre de sérieux inconvénients très visibles. Les avantages qu'il peut avoir sont beaucoup moins apparents.

Ce n'est pas là l'avis de M. Brunetière. Il s'enthousiasme de plus en plus en étudiant les effets de l'individualisme. Il continue en ces termes :

« C'est ainsi que sa tendance (la tendance de l'Église d'Amérique) au socialisme, a trouvé dans sa foi les limites que déjà son individualisme y avait rencontrées ; et de même que, de son individualisme, il ne lui était demeuré qu'un peu plus d'indépendance, d'activité, de hardiesse, pareillement, de son socialisme, il ne lui est resté que d'être une Église vraiment populaire.

Comme si l'Église catholique n'avait pas toujours été, dans tous les temps et dans tous les pays, une Église vraiment populaire dans le sens honnête de ce mot.

Et cette indépendance plus ou moins adoucie que M. Brunetière attribue à l'Église d'Amérique, ne vous rend-elle pas un peu rêveur ? Indépendance vis-à-vis de qui ou de quoi ? A l'égard de l'opinion publique ? Le « grand argument » du cardinal Gibbons ne le

laisse pas supposer. A l'égard de l'État? Rien ne l'indique. Serait-ce à l'égard du Saint-Siège ? Enfin, nous avons là un de ces passages obscurs qui abondent dans les écrits des gens du monde qui parlent de l'Église avec plus de bon vouloir que de connaissances théologiques.

Quant à l'accroissement d'activité et de hardiesse qui serait le fruit de l'individualisme, nous aurons l'occasion d'en parler dans la deuxième partie de ce travail.

M. Brunetière poursuit ainsi :

« Lui est-il défendu (à l'Église d'Amérique) de se croire quelquefois, à ce double titre, l'initiatrice d'une époque nouvelle? Elle le croit, en effet; et, de plus d'un côté, avec des intentions différentes où parfois se mêle quelque aigreur, c'est bien un peu ce qu'on lui reproche, de vouloir aller trop vite, et sinon d'être trop « moderne », mais afin de vouloir prématurément ériger des pratiques locales, et particulières en maximes de l'Église universelle. »

Ici M. Brunetière calomnie certainement l'Église d'Amérique. La vraie Église d'Amérique, c'est-à-dire cette partie du troupeau de Jésus-Christ qui se trouve aux États-Unis, ne s'imagine nullement qu'elle a pour mission d'introduire une « époque nouvelle » dans le monde. Du moins, cette idée ambitieuse ne perce dans aucun de ses actes officiels. Elle sait, d'abord, que la doctrine est immuable, et que, pour les modifications de la discipline que les temps nouveaux peuvent exiger, « elles sont réservées à l'autorité suprême du Saint-Siège qui régit le monde entier (1). »

1. Lettre du cardinal Richard, archevêque de Paris, à son clergé, en date du 6 mars 1899.

Mais si la véritable Église d'Amérique ne saurait avoir l'ambition que M. Brunetière lui prête gratuitement, certains catholiques américains, même haut placés, ne reculent pas devant cette prétention extraordinaire. Mgr Ireland, par exemple, au cours d'un sermon prononcé dans la cathédrale de Baltimore, il y a une dizaine d'années, n'a pas craint d'affirmer qu'un des devoirs imposés aux catholiques des États- Unis^est « de résoudre, pour l'Église universelle, les problèmes en présence desquels la religion se trouve aujourd'hui placée (1). »

Outre Mgr Ireland, il y a Mgr Keane qui a des idées particulières qu'il serait injuste de mettre sur le compte de l'Église d'Amérique. M. Brunetière commet celte injustice, puisque, à la page 167, et immédiatement après le passage que j'ai cité en dernier lieu, il ajoute :

« Nous autres, Américains — écrivait récemment Mgr Keane, — nous croyons, dans la simplicité de notre cœur, que nous ne saurions trop étroitement sympathiser avec les idées du siècle où la Providence nous a fait naître... Mais les Européens, eux, partent de ce principe, que les idées du siècle sont essentiellement voltairiennes, impies, anti-chrétiennes. Et nous avons beau dire qu'en Amérique il n'en est rien, que les idées anti-chrétiennes, impies, voltairiennes n'entrent pour rien dans la composition de l'esprit américain ; que nous sommes aussi éloignés de toute propagande anti-chrétienne que des horreurs de la Révolution française, il n'importe, et pour toute réponse nous n'obtenons qu'un sourire d'incrédulité. »

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