‹ La situation religieuse aux États-Unis; illusions et réalitéChapitre 54 sur 101 · Cf. Le Catholic Record, d'Indianapolis, 2 avril · texte numérisé non relu

Cf. Le Catholic Record, d'Indianapolis, 2 avril

LA QUESTION SCOLAIRE

pouvons ajouter que ces mêmes catholiques seraient peut-être quinze ou vingt millions, à l'heure qu'il est, si Ton n'avait pas tant hésité à établir des écoles paroissiales.

Sans doute, le maintien des écoles paroissiales est onéreux ; car les catholiques des États-Unis se recrutent principalement dans les rangs de la classe ouvrière et de la petite bourgeoisie. De plus, les catholiques, en tant que contribuables, fournissent déjà leur quote-part au soutien des écoles publiques dont ils ne se servent pas, dont ils ne peuvent pas se servir, hors le cas de nécessité absolue et avec le consentement de l'évêque.

Aussi la nature humaine étant faible, en Amérique comme en Europe, ce double impôt scolaire fatiguet-il quelquefois certains catholiques. On a cherché plus d'un remède à la situation.

Le Plan de Faribault est la tentative qui a fait le plus de bruit, parce que beaucoup ont cru, non sans raison, que les fauteurs de ce plan voulaient le substituer aux décrets du concile.

11 n'est peut-être pas hors de propos de dire, en aussi peu de mots que possible, ce que fut ce plan de Faribault, qui a soulevé une véritable tempête et qui a rendu nécessaire l'intervention du Saint-Siège.

Au commencement de l'année scolaire 1891, deux écoles paroissiales du diocèse de Saint-Paul, celle de Faribault d'abord, puis celle de Stillwater, furent virtuellement sécularisées, livrées à la direction du Bureau des écoles publiques. Voici la proposition que le pasteur de la paroisse de rimmaculée-Concep-

tion, de Faribault, l'abbé James-J. Conroy, fit au bureau des écoles de sa ville :

« En compensation de la somme d'un dollar par année, — un loyer purement nominal, — je m'engage à placer sous la direction et le contrôle du Bureau d'Éducation de la ville de Faribault, la maison d'école avec tout son ameublement, école actuellement connue sous le nom d'école paroissiale de l'église de l'Immaculée- Conception, ainsi que le terrain sur lequel la maison d'école est construite, ladite maison devant servir pour les fins scolaires, selon les conditions que le Bureau d'Éducation pourra déterminer pour le bien des intéressés (1). »

L'offre fut acceptée, cela va de soi.

D'après l'almanach ecclésiastique de Hoffman, cette école de Faribault était fréquentée par 200 élèves. Elle était donc en état de se maintenir. Du reste, je ne crois pas que le manque de ressources ait été jamais allégué comme le grand motif de ce changement. Les journaux déjà cités rapportent que l'abbé Conroy donna comme une des principales raisons de son acte extraordinaire, un mobile plus étonnant que l'acte même. Il déclara qu'il avait transformé son école paroissiale en école publique, « afin que les enfants qui fréquentaient cette école pussent recevoir les bienfaits qui résultent d'une formatiou américaine, dans le sens le plus étendu du mot, et pour qu'ils fussent bien préparés à remplir leurs devoirs de citoyens américains. »

1. Ce document a été publié dans les journaux de l'Ouest, an commencement de septembre 1891, notamment dans le Minneapolis Journal et le Catholic Citizen, de Milwaukee.

C'était dire assez clairement qu'une éducation catholique n'est pas une formation américaine, et que c'est dans les écoles publiques, et non dans les écoles catholiques paroissiales, que les enfants apprennent à bien remplir leurs devoirs de citoyens.

Le scandale fut grand, j'ai à peine besoin de le dire.

Les protestants et les non-catholiques eux-mêmes ne cachaient pas leur étonnement, je dirai même leur stupéfaction. Un reporter du Minneapolis Journal, feuille non catholique, alla trouver l'archevêque de Saint-Paul. Visiblement, il s'attendait à trouver le prélat fort irrité contre ce prêtre. Mgr Ireland lui répondit tranquillement : « J'approuve ce que Father Conroy vient de faire. Il me représente à Faribault. »

L'acte de l'abbé Conroy, approuvé par son Ordinaire, eut un immense retentissement aux États-Unis. Tous les journaux non catholiques : protestants, maçonniques, sceptiques, naturalistes, revenus de leur première surprise, y applaudirent bruyamment. Le Post, de Washington, par exemple, à la date du 26 septembre 1891, s'extasiait devant « cette nouvelle preuve de l'américanisme vigoureux — thorough going americanism — de Mgr Ireland. » Tous les journaux hostiles à la religion catholique voyaient dans cette transformation d'une école paroissiale en école publique, une politique nouvelle, — a neiv deparlure, — absolument contraire à ce que l'Église avait toujours enseigné et pratiqué, en Amérique comme en Europe. Quelques journaux catholiques, entre autres le North- Western Chronicle, de Saint-Paul, et le Freemaris Journal, de New-York, le Freeman's Journal du Grand Mac-Master,

approuvèrent hardiment le plan de Faribault, et souhaitèrent de le voir se "généraliser. Par contre, d'autres journaux le dénoncèrent comme un grave péril pour l'Église. Le Catholic Mirror, de Baltimore, par exemple, consacra à l'incident, aux dates du 3 et du 10 octobre, deux grands articles fort vigoureux. Il se prit corps à corps avec Mgr Ireland lui-même et déclara que l'acte qu'il venait de permettre et de sanctionner, était formellement contraire aux enseignements des Papes et des Conciles. Si, disait en substance ce journal, la transformation de l'école paroissiale de Faribault en école publique était justifiable, alors c'en serait fait de toutes les écoles catholiques des États- Unis. Car, ajoutait-il, les parents catholiques ont consenti à s'imposer un double fardeau pour créer des écoles paroissiales à côté des écoles publiques, uniquement parce que l'Église leur enseignait que c'était nécessaire en vue du salut de leurs enfants.

En réponse aux journaux qui disaient que les catholiques de Faribault ne pouvaient plus soutenir leur école, le Mirror déclarait qu'il fallait, dans ce cas, abolir tout simplement l'école et laisser aux parents le soin de pourvoir eux-mêmes à l'éducation de leurs enfants.

A peu près à la même date, le Catholic Citizen, de Milwaukee, constata que, bien que les religieuses eussent été maintenues comme institutrices, l'école de Faribault était devenue une vraie école publique ; que les images religieuses avaient disparu, que l'on n'y récitait plus Y 'Ave Maria, que l'enseignement religieux ne se donnait qu'en dehors des heures de classe.

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Du reste, pour connaître les conditions que l'État exigeait afin de reconnaître la légalité de la transformation de cette école paroissiale en école publique, il suffît de lire ce passage du rapport spécial de M. D.-L. Kiehle, surintendant des écoles publiques du Minnesota, chargé d'examiner le cas de Faribault :

« Un Bureau d'Éducation ne peut pas, légalement, s'engager à tenir compte de la question religieuse dans le choix des professeurs, et il ne peut pas séparer les enfants par classes selon leurs croyances religieuses ; le Bureau ne peut pas occuper une école paroissiale et en prendre la direction, avec l'entente, formelle ou implicite, que les professeurs seront choisis parmi les membres d'une congrégation religieuse quelconque, ou que les enfants appartenant à une secte particulière y seront envoyés. Une telle entente priverait cette école de tout droit à une part des fonds publics. »

Il est donc manifeste que l'école catholique de Faribault avait été vraiment sécularisée. Elle était devenue une école mixte et neutre. Les religieuses n'y étaient restées que par accident, et non en leur qualité de religieuses. Dans son rapport, le surintendant est très explicite sur ce point.

« Les sœurs (à Faribault) sont des personnes religieuses, et comme telles, n'ont aucune place dans l'école publique pour l'enseignement des doctrines religieuses. Mais si ce sont des personnes instruites et capables d'enseigner, le Bureau d'Éducation peut les employer aux travaux légitimes de l'école. Toutefois, si leur présence déplaît à une classe quelconque de citoyens, à cause de la signification de leur costume

religieux, le Bureau doit, ou les congédier, ou les obliger à porter dans la maison d'école les vêtements ordinaires de l'institutrice (1). »

Au mois d'octobre de la même année 1891, Fécole paroissiale de Stillwater, également dans le diocèse de Saint-Paul, fut louée au Bureau des écoles publiques de la ville à des conditions identiques à celles qui avaient été acceptées pour la transformation de l'école de Faribault.

Le Minneapolis Journal, en date du 16 octobre, publie une dépèche de Saint-Cloud, État du Minnesota, annonçant que Ton y était en pourparlers en vue d'opérer une autre transformation semblable.

Vers la même époque, Mgr McGolrick, évêque de Duluth, et l'un des tenants de l'école de Mgr Ireland, de passage à New- York, se laissa interviewe)' par les reporters. Voici le langage qu'on lui prête au sujet de la transformation des écoles de Faribault et de Stillwater :

1. Rappelons ici, pour bien faire toucher du doigt l'esprit qui prévaut généralement aux États-Unis, deux faits récents. A Galitzin, en Pensylvanie, et à Poughkeepsie, État de New- York, il existait naguère quelque chose de semblable au plan de Faribault : des religieuses enseignaient dans les écoles publiques. A Galitzin, on protesta contre le costume des religieuses et Ton porta l'affaire devant le surintendant des écoles publiques, qui décida qu'en l'absence de toute loi défendant le port du costume religieux dans une école publique, les religieuses pouvaient continuer à porter leur costume tout en remplissant les fonctions d'institutrices. Mais la décision du surintendant ne fut pas acceptée. On porta l'affaire devant la législature de FÉtat et celle-ci vota une loi — The religious garb bill — défendant le port de tout costume religieux par un instituteur ou une institutrice dans une école publique. A Poughkeepsie, on protesta également contre le costume des reli-

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u C'est une excellente idée et je crois qu'elle est destinée à être adoptée dans tous les États-Unis. Il est passé le temps des rancunes en raison de différences dans les opinions religieuses. Nous ne voulons être qu'un peuple, ne parlant qu'une langue, un peuple absolument américain. »

Je lis régulièrement un nombre considérable de journaux des États-Unis, et je n'ai jamais vu le moindre désaveu de ces paroles attribuées à Mgr McGolrick.

Le Herald, de New- York, à la date du 14 décembre 1891, publia une interview d'un de ses reporters avec Mgr Ireland. L'archevêque de Saint-Paul, s'expliquant sur le cas de Faribault, se serait exprimé comme suit :

« Le Bureau (des écoles publiques) a le contrôle suprême dans tout ce qui regarde l'enseignement des matières exigées par son programme et pendant tout le temps fixé par ce programme. En retour, le Bureau paie toutes les dépenses courantes. Ainsi, l'argent de

gieuses.Le surintendant des écoles publiques de l'État de New- York, l'incomparable Skinner, jugea, lui, qu'en l'absence d'une loi permettant le port d'un costume religieux, les religieuses devaient ôter le leur. Dans les deux cas, le résultat fut le même. En Pensylvanie, ce fut la législature qui se montra fanatique et intolérante ; dans l'État de New-York, ce fut le surintendant. — Cf. Frecmaii's Journal, 11 mars 1899. La leçon qui ressort de ces deux incidents, comme du rapport du surintendant Kiehle, du Minnesota, c'est qu'aux États-Unis, les écoles publiques sont absolument neutres et que l'on ne doit y tolérer le moindre signe religieux. Elles doivent être neutres non seulement par renseignement que les enfants y reçoivent, mais aussi par l'atmosphère qu'ils y respirent. Tout ce qui peut rappeler à ces jeunes esprits des pensées religieuses, doit être banni impitoyablement.

l'État (1) n'est pas appliqué aux fins d'une instruction confessionnelle, — sectarian instruction; — il n'y a aucun partage de fonds scolaires ; les droits de l'État ne sont aucunement mis de côté. Tandis qu'il y a ce grand avantage, que tous les citoyens américains devraient apprécier, savoir, que les catholiques voient leurs enfants instruits avec les fonds publics auxquels ils contribuent comme les autres ; et que lÉtat a la satisfaction de réunir sous sa direction, paisiblement, sans violation de droits personnels, pour leur donner l'instruction profane, — secular instruction, — des multitudes d'enfants catholiques qui autrement ne la recevraient pas. En vertu de ce plan, la conscience catholique est satisfaite. Car, tandis que l'on donne l'instruction profane, il n'y a aucun danger résultant de l'esprit protestant ou athée des professeurs ; et, les heures de classe passées, l'école retombe sous le contrôle des catholiques et l'on y donne l'instruction religieuse. »

Ainsi, d'après Mgr Ireland lui-même, les écoles, sous le nouveau régime, étaient des écoles purement neutres, soumises en toutes choses, pendant les heures de classe, au gouvernement exclusif du Bureau des écoles publiques ; les personnes qui y enseignaient — bien qu'elles fussent des religieuses — ne pouvaient donner qu'une instruction profane — secular instruction — et ce n'était qu'après les heures de classe qu'elles pouvaient parler de religion aux enfants (2).

1. Provenant des contribuables, des catholiques comme des autres.

2. 11 est peut-être à propos de faire remarquer combien ce régime était contraire à ces paroles de Léon XIII que nous

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Au mois de mars 1892, dans un centre canadienfrançais de l'État de New-York, des négociations furent entamées en vue d'introduire le school board clans les écoles catholiques.

Il paraissait donc à tout le monde que l'intention des promoteurs du plan de Faribault était de le généraliser et de l'appliquer à toutes les écoles catholiques des États-Unis. Car, pour le public il n'y avait aucune circonstance particulière qui nécessitât la transformation inaugurée dans le diocèse de Saint-Paul. Il existait trois paroisses catholiques à Faribault et trois à Stillwater. Dans chaque ville il y avait une paroisse de langue anglaise, une paroisse de langue allemande et une paroisse delanguefrançaise. A Faribault, l'école attachée à la paroisse de langue anglaise comptait 200 élèves ; l'école paroissiale allemande, 60 élèves ; l'école canadienne-française, 40 élèves. A Stillwater, l'école catholique de langue anglaise était fréquentée par 300 élèves, l'école allemande par 100 élèves. Le chiffre de la population scolaire de la paroisse canadienne-française n'est pas donné par Hoffman ; seules les écoles catholiques de langue anglaise furent sécularisées. Le public ne put pas comprendre la nécessité financière qu'il y avait de livrer les écoles catholiques de langue anglaise au Bureau des écoles publiques, puisqu'elles étaient plus en état que les

lisons dans l'Encyclique Nobilissima Gallorum gens du 8 février 1884 : « 11 est de la dernière importance que, dès le berceau, l'enfant reçoive une solide instruction religieuse, et que les enseignements divers qui doivent lé préparer à la vie, ne soient jeûnais séparés de celui de la religion. Disjoindre ces deux enseignements, c'est vouloir que l'enfant soit neutre à l'égard des devoirs envers Dieu. »

autres de se maintenir. Et jusqu'à ce jour on n'a jamais donné aux catholiques la moindre explication à ce sujet. Ce manque d'éclaircissements contribua puissamment à surexciter les esprits. Puisqu'on ne voyait aucune cause particulière qui justifiât ce changement, on croyait assez naturellement au désir de généraliser le plan de Faribault. Et cette croyance se justifiait par les bruits et les déclarations rapportés plus haut et par beaucoup d'autres incidents semblables. Cette croyance, qui se manifestait ouvertement, Mgr Ireland ne fit rien pour la détruire (1).

La discussion gagna les hautes sphères de l'Église des États-Unis. Des faits on passa aux principes. M. l'abbé Bouquillon, professeur à l'Université catholique de Washington, publia sa fameuse brochure : Education : to whom does it belong ? — A qui appartient V éducation ? Le professeur répondit à cette question en disant que l'éducation — remarquez bien,

Y éducation — appartient à Y individu, aux parents, à

Y Etat et hY Église. Dans cette nomenclature, j'observe l'ordre de l'auteur. Le R. P. Holaind, S. J., du collège de Saint-François Xavier, de New-York, répondit à l'abbé Bouquillon. Le savant religieux établit la différence essentielle qu'il y a entre enseignement et éducation, entre enseigner et éduquer. Si toute personne, toute association, tout être moral a le droit de faire bénéficier les autres des connaissances qu'il possède, Y éducation ou formation de l'enfance appartient, de droit naturel, aux parents, sous la haute direction de l'Église si les parents sont catholiques. Le

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