CHAPITRE ONZIÈME
LES PERTES DE L'ÉGLISE
Cette absence de tout caractère prodigieux dans l'accroissement du catholicisme aux États-Unis, devient encore plus péniblement manifeste lorsqu'on considère les pertes que l'Église a subies en ce pays.
Non seulement la religion n'a fait que relativement peu de véritables conquêtes aux États-Unis, mais elle y a essuyé des défaites terribles, lamentables. Non seulement l'Église d'Amérique n'a pu convertir, en grand nombre, ni les protestants et les agnostiques de race blanche, ni les païens de race noire, mais elle n'a pas su conserver tous les enfants qui lui venaient du dehors. Elle en a perdu un nombre littéralement incalculable ; un nombre qu'on ne peut pas connaître exactement, mais qui se chiffre, non par milliers, non par centaines de mille, mais par millions.
Je n'accuse pas l'Église d'Amérique, en tant qu'Église, d'avoir failli à son devoir. Les individus auraient probablement pu faire plus et mieux qu'ils n'ont fait. Mais l'Église catholique elle-même n'a pas faibli. Elle a fait sans doute ce qu'elle a pu, dans les circonstances et avec les ressources dont elle disposait. L'Église catholique a l'assistance del'Esprit- Saint, aux États-Unis comme ailleurs, et ce , n'est
jamais elle qui manque à l'homme ; c'est l'homme qui lui manque, toujours.
Oui, le manquement vient de l'homme, soit à l'extérieur, soit à l'intérieur de l'Église ; mais il ne vient pas de l'Église elle-même.
Donc je n'accuse pas l'Église d'Amérique lorsque je dis qu'à cause de la faiblesse humaine, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, elle a perdu un grand nombre de ses enfants.
Je ne l'accuse pas plus qu'on n'accuse l'Église universelle lorsqu'on constate qu'elle n'a pu empêcher la soi-disant Réforme du XVIe siècle de lui arracher des peuples entiers. C'est un malheur qu'il faut attribuer, encore une fois, à la faiblesse humaine, non à une défaillance de l'Église elle-même.
Seulement on a tort de nous représenter le développement du catholicisme aux États-Unis comme prodigieux. C'est une assertion absolument contraire à la vérité historique. Ce qui est prodigieux, c'est le nombre d'enfants que l'Église a perdus sur la terre de la grande République.
Elle a commencé à en perdre dès les premiers jours des colonies ; elle en a perdu ; elle en perd encore.
Voici pour les temps anciens. Je cite une histoire de l'Église aux États-Unis, écrite par un Américain. Je cite la sixième édition de cette histoire ; c'est-à-dire une édition examinée, critiquée, et soigneusement revue. Dans la préface de la quatrième édition, l'auteur fait la déclaration suivante :
« Chaque ligne, chaque fait, chaque date a été soumise à une critique minutieuse et sévère. J'ai fait des changements, et même une nouvelle rédaction a été
LES PERTES DE L EGLISE
donnée à des paragraphes entiers... J'ai reru des observations et des corrections de tous les côtés. Quelques-unes des plus hautes autorités ecclésiastiques du pays m'ont honoré de leurs conseils; et dans chaque cas j'ai fait volontiers les changements, les corrections et les modifications qu'on me conseillait de faire. »
C'est donc un livre qui offre, dans sa sixième édition, une autorité plus qu'ordinaire.
Voici maintenant ce que nous y lisons au sujet des pertes que l'Église a faites aux colonies anglo-américaines, avant la guerre de l'Indépendance :
Avant la Révolution, l'Église a fait de grandes pertes dans les colonies anglaises de l'Amérique. A part beaucoup de catholiques d'autres nationalités, il est certain que quelques centaines de mille catholiques irlandais ont débarqué sur nos rives pendant les cent cinquante ans qui ont précédé la Déclaration d'Indépendance. Vint la Révolution. A cette époque nous lisons dans les annales de la Virginie des noms irlandais catholiques, tels que Lynch et Kennedy ; dans les annales de la Caroline du Sud, des noms irlandais catholiques tels que Burke et Moore ; dans les annales de la Nouvelle-Angleterre, des noms irlandais catholiques tels que Sullivan, Murphy, O'Brien ; pour ne pas mentionner beaucoup d'autres. Ceux qui portaient ces noms étaient des protestants. L'Église les avait perdus. Môme les descendants de lord Baltimore, l'illustre fondateur du Maryland catholique, apostasièrent. A l'époque de la Révolution on calcule qu'il y avait seulement 25,000 catholiques dans les treize colonies qui formèrent l'Union. Qu'étaient devenus les autres milliers ? L'histoire garde là-dessus un triste
silence. La vérité, c'est qu'ils avaient péri. Us ont péri, non par la famine, non par le glaive de la persécution, non pas en combattant noblement pour la Foi. Enveloppés de l'influence protestante, méprisés par le pouvoir protestant et harassés par la persécution protestante, ils eurent bientôt honte de leur religion glorieuse, mais haïe. Ils l'abandonnèrent. Leurs descendants, malheureusement, allèrent grossir les rangs de l'hérésie (1).
Voilà, certes, de tristes commencements !
L'Église des États-Unis a le malheur de n'avoir pas eu, à l'aurore de son existence, de véritables martyrs donnant délibérément leur vie pour rester fidèles à Jésus-Christ.
Il y eut, sans doute, des persécutions légales, des émeutes sanglantes causées parle fanatisme. On parle même d'une vieille Irlandaise exécutée comme sorcière parce qu'elle ne pouvait pas réciter le Pater ni en anglais, ni en latin. Mais enfin, il n'y a pas eu, parmi les américains, des martyrs de la Foi dans le sens strict du mot. Cette « semence de chrétiens » a manqué à l'Église des États-Unis (2).
Après la guerre de l'Indépendance et l'établissement du gouvernement de la République, l'Église s'est organisée régulièrement, et les pertes ont dû,
1. A popular History of the Catholic Church in the United States, by John O'Kane Murray B. L. Sixth Edition, révisée! and enlarged. New- York, D. et J. Sadlier et Company, 1889, p. 579.
2 Sans doute, sur le territoire des États-Unis comme sur le territoire canadien, de nobles missionnaires, français et espagnols, ont trouvé la mort en prêchant l'Évangile aux tribus sauvages. Mais tcus ces héros de la Croix étaient des Européens.
dès lors, diminuer. Cependant, elles n'ont jamais cessé. De tout temps elles ont été terribles. Elles le sont encore à l'heure présente.
Dès 1848, un auteur français, hostile à l'Église, il est vrai, Guillaume Tell Poussin, ministre plénipotentiaire aux États-Unis, fait cette observation :
« L'influence démocratique et puritaine est telle aux États-Unis, que je suis d'opinion que le nombre des catholiques romains diminuerait sensiblement s'il n'était recruté d'une manière démesurée par les émigrants catholiques qui, chaque année, arrivent de l'Europe, particulièrement de l'Irlande (1). »
M. Claudio Jannet cite un écrivain d'origine irlandaise, le Rév.Stephen Byrne, qui, dans un écrit intitulé: Irish émigration to the United States. What it lias been and what it is, déclare que « sans ces funestes déperditions de forces, les catholiques seraient aujourd'hui trois fois plus nombreux qu'ils ne le sont aux États- Unis (2). »
Je reviens à la sixième édition de l'histoire populaire de l'Église aux États-Unis, par Murray, à cause des garanties d'exactitude qu'elle offre. A la page 581, nous lisons :
« Qu'est-il arrivé pendant les cinquante ans qui ont suivi la Révolution ? Les pertes se sont continuées. Mgr England, évêque de Charleston, fut le premier qui étudia cette question avec soin et patience. En 1836, il estimait la population catholique des États- Unis à 1.200.000. « Nous devrions, disait l'illustre