CHAPITRE SIXIÈME
N dira peut-être : Si l'esprit gouvernemental est
hostile à l'Église catholique, il est au moins religieux. C'est un gouvernement chrétien que celui des États-Unis Le président ne lance-t-il pas, tous les ans, une proclamation pour inviter les citoyens à se réunir dans leurs temples et à remercier Dieu de ses bienfaits ? Cette reconnaissance officielle de l'existence d'un Être Suprême n'est-elle pas digne d’admiration, surtout en Ge siècle où tant de gouvernements sont ouvertement athées ?
Il ne faut pas se laisser éblouir par cette proclamalion présidentielle du T'hanksgiving Day. D'abord le déisme n’est pas du tout le christianisme. On l'oublic trop facilement de nos jours. Il y a eu des persécuteurs féroces de Jésus-Curisr et de son Église qui étaient de parfaits déistes ; Caïphe était déiste ; Néron aussi; Mabomet également, et Robespierre invoquait l'Être Suprême. Le déisme officiel du président des États-Unis ne prouve pas du tout que l'esprit gouvernemental des États-Unis soit un esprit chrétien.
D'ailleurs, en pratique, le Z'hanksgiving Day est une fête purement civile pour l'immense majorité de la population. On immole, ce jour-là, dans toutes les familles tant soit peu à l'aise, le traditionnel dindon. On
ne
mange un peu plus et un peu mieux qu'à l'ordinaire : voilà en quoi, règle générale, consiste le T'hanksgiving. Des actions de grâces du temps de Néron n'auraient pas eu un autre caractère.
Pour connaître le véritable esprit gouvernemental des États-Unis, il faut l’étudier de plus près. Et en l'étudiant de plus près, on découvre que le Dreu dont il est parfois question à Washington, est un Dieu bien vague. Le vrai Dizu du peuple américain et du gouvernement américain, c'est l'humanité, c'est l'homme. Pour beaucoup c'est même le tout-puissant dollar, the Almighty dollar.
Autrefois, avant qu'il fût convenu que les catholiques des États-Unis, pour se montrer patriotes, devaient taire la vérité et élever jusqu'aux nues tout ce qui est américain, le Catholic World, entre autres revues, faisait de terribles aveux. Voici, par exemple, ce que je lis dans la livraison de mars 1870, page 732:
« Quand les droits de l'homme se confondent avec les droits de Dieu dans et sur l'homme, alors seulement ils sont sacrés et inviolables ou inaliénables. Mais les Américains, comme peuple, ont cessé de les confondre ainsi avec les droits de Dieu, si jamais ils l'ont fait, et ne reconnaissent à la liberté d'autre base que l'humanité elle-même. Si, comme beaucoup le font, ils affirment que la religion est nécessaire au maintien de la liberté, c'est seulement comme appui ou soutien extérieur; non pas comme la base ou la racine dont elle sort et qui lui donne toute sa sève et toute sa vigueur. Aucune république humanitaire n'est et ne peut être une république libre, bien qu’elle reconnaisse le peuple comme l'État et établisse le suffrage universel
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et l'éligibilité universelle ; car il n’y a rien autre chose que l'humanité, rien au-dessus du peuple pour limiter ou restreindre les pouvoirs du peuple-État. L'humanité se concrétise dans le peuple, et une république humanitaire ne fait que transporter l'absolutisme du monarque au peuple, et remplacer le césarisme monarchique par le césarisme démocratique, l'empire païen par la république païenne. L'absolutisme est toujours l'absolutisme, qu'il soit exercé par un seul ou par plusieurs. Ici, aux État-Unis, nous perdons rapidement de vue le principe catholique qu'avaient conservé les Puritains et nous nous précipitons vers l'absolutisme démocratique. Nous affirmons l'omnipotence de la volonté du peuple et nous considérons les constitutions comme de simples restrictions que nous nous sommes imposées à nous-mêmes et qui ne lient qu'autant que le peuple le veut. »
Je crois que c'est là l'esprit qui a toujours dominé dans les sphères gouvernementales des États-Unis. Dès sa fondation, la République Américaine a été un despotisme démocratique absolu, une république fondée uniquement sur l'humanité se concrétisant dans le peuple, ou, plus exactement, dans la majorité du peuple, telle que cette majorité se manifeste aux élections. J'ai beau chercher, je ne trouve nulle part, dans l'acte de naissance de la République, la reconnaissance d'un droit divin supérieur aux droits de l'homme et les limitant.
L'esprit de la Révolution Américaine ne diffère guère, quoi qu'on en ait dit, de l'esprit de la Révolution Française. Dans la Déclaration d'Indépendance du 4 juillet 1776, on trouve, il est vrai, le nom de DIEU,
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du «Dieu de la nature » et du « Créateür »; mais il n'y est question que des droits de l'homme. Des droits de Dieu et des devoirs de l'homme, il n'y est pas plus fait mention qu'il n’en est question dans les « immonrtels principes de 89. » Il y est dit, par exemple, que « tous les hommes sont créés égaux. » C'est une parole équivoque. Les hommes sont créés égaux dans ce sens que tous sont composés d'une âme et d'un corps, que tous sont mortels, que tous ont la même fin surnaturelle à laquelle ils ne peuvent parvenir que par la même aide d'En-Haut, la pratique des mêmes vertus, l'éloignement des mêmes péchés. Mais ce n'est pas dans ce sens métaphysique que les Révolutionnaires, tant Américains que Français, entendent l'égalité. Ils parlent de l'égalité sociale et politique. Or cette égalité n'a jamais existé, n'existera jamais, ne peut pas exister. Il n’y a peut-être pas deux hommes « créés égaux » dans ce sens ; il n’y a pas deux hommes qui possèdent exactement les mêmes qualités intellectuelles, les mêmes aptitudes, les mêmes dons physiques. Tous ne sont pas appelés aux mêmes rôles dans la société. Le fils est-il « créé égal » à son père ? L'imbécile, le minus habens, est-il l'égal, socialement el politiquement parlant, de l’homme d'étude et de génie?
Cette prétendue égalité révolutionnaire est done un mensonge. Et nulle part au monde le mensonge de cette soi-disant égalité n’éclate plus brutalement qu'aux États-Unis. Nulle part ailleurs, si ce n’est peut-être en Angleterre depuis que le protestantisme y a introduit le pauperisme, on ne voit des fortunes plus insolentes à côté de misères plus abjectes. Le pays des milliardaires, des Vanderbilt et des Rockfeller, est aussi le
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L'ESPRIT GOUVERNEMENTAL. 129 pays par excellence des chemineaux, des tramps dont le nombre toujours croissant devient un grave problème social et un sujet d'inquiétude pour l'avenir.
La Déclaration d'Indépendance contient un principe
essentiellement faux et subversif. «Les gouvernements recoivent leurs pouvoirs légitimes du consentement des gouvernés. Deriving their just powers from the consent of the governed. » Les auteurs de la République Américaine attribuèrent donc formellement une origine humaine au pouvoir civil. L'Église, parlant par la bouche de Léon XIIT, dans l'encyclique Diuturnum, déclare «qu'il faut chercher en Dieu la source du pouvoir dans l'État. »
De plus, la Déclaration d'Indépendance proclame le. droit à la révolte contre le pouvoir légitimement établi, pour des causes purement politiques, pour des actes de mauvaise administration; car la liste des griefs contre Georges III ne contient rien de plus. Or, Léon XIIT enseigne dans la même encyelique « qu'il n'existe qu’une seule raison valable de refuser l’obéissance : c’est le cas d'un précepte manifestement contraire au droit naturel ou divin. »
Du reste, les catholiques américains ne craignent pas aujourd'hui de proclamer, comme un titre de gloire, l’origine humaine de leur République. Le Catholic Tetegraph, de Cincinnati, en date du 8 septembre 1898, publiait le compte-rendu d'un discours prononcé par l'abbé Stafford, de l'université catholique de Washington, à l’occasion du retour des soldats américains après la guerre cubaine. Ce prêtre catholique s'est exprimé ainsi :
« La fondation de la République Américe ne est,
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sans une seule exception, l'acte le plus important que mentionne l'histoire civile du monde. C'est un acte de la plus sublime confiance dans l'homme. D'autres avaient fondé des États sur le prestige, sur des droits acquis, sur des traditions, sur des systèmes de gouvernement. Ici, pour la première fois, une nation fut fondée sur l'homme. »
Il serait impossible, je crois, de reconnaitre plus clairement l'origine purement humaine de la République. Elle ne fut pas fondée par l'homme sur DIE ; elle fut fondée par l’homme sur l'homme — was built upon man. C'est une origine uniquement et absolument naturaliste, c'est-à-dire maçonnique ; et l'on peut dire, en touté vérité, que, au contraire de la France, qui est la fille aînée de l'Église, la première nation fondée sur le droit chrétien, la République de Washington est la fille ainée de la fr -maconnerie, la première nation établie sur les pri. cs du naturalisme maçonnique (1).
Pour plusieurs, l'affirmation que la République Américaine, dans son esprit gouvernemental, est aussi vraiment athée que le gouvernement le plus athée de l'Europe, paraîtra grandement exagérée. Cependant c'est l’exacte vérité.
Déjà en 1879, l'historien Shea écrivait :
1. Il est avéré que Washington lui-même avait été initié à la franc-maconnerie, et que les principaux fauteurs de la guerre de l'Indépendance étaient également francs-maçons.M. Stanley Richmond a dressé naguère une liste des Américains célèbres qui ont appartenu à la secte maçonnique. D’après lui, tous les signataires de la Déclaration d'Indépendance, moins quatre, étaient francs-maçons. — Cf. l'Indépendance de Fall-River, 12 janvier 1899.
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« Ceux qui proposent de mettre Dieu dans la constitution (1), semblent avoir eu cette idée parce qu'ils ont entrevu cette vérité, c'est que, comme peuple, nous vivons dans le monde sans Dieu. Mais le remède ne consiste pas à mettre le nom du Créateur dans la constitution écrite sur le papier, mais à imprégner tout le corps social de surnaturel, de l'idée de Dev, de l'idée du besoin que nous avons de Lui, de notre responsabilité envers Lui et d’un désir ardent d'accomplir sa volonté (2). »
Un peuple qui vit comme si PIEU n'existait pas n'est-il pas un peuple athée, en dépit des proclamations du président établissant le 7'hanksgiving dar ? « Ce peuple m'honore des lèvres, mais son cœur est loin de moi(3). »
Shea constate, au même endroit, que l'esprit religieux des premiers colons a cessé d’être un facteur dans le gouvernement actuel, tant de Washington que des différents États. Il va même jusqu’à dire que si l’on maintient quelque apparence extérieure de sentiments religieux, c'est pour ennuyer les catholiques. « Sans la présence des catholiques dans ce pays, dit-il, il ne ‘esterait plus aucun vestige de christianisme. » Et ailleurs, dans le même écrit, il affirme que « l'État et l'opinion publique semblent tous deux décidés à empêcher toute idée religieuse véritable de prévaloir au
1. Quelques croyants en un Être Suprême, des théistes, ont plus d'une fois proposé de modifier ia constitution fédérale en
y introduisant le nom de Dieu. Leur projet, je l'ai dit ailleurs, /
ne s'est jamais réalisé. La constitution reste athée. 2, American Catholic Quaterly Review, avril 1879, p. 241. 3. S. Matth. XV, 8 ; S. Marc, VII, 6 ; Isaïe, XIX, 12.
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sein des masses. Une sorte de moralité païenne est tout ce que l'on permet de leur inculquer, laquelle, à cause de l'absence de tout élément essentiel du christianisme, est impuissante pour le bien. »
Shea n’est pas seul à proclamer que l’athéisme pratique est le trait caractéristique de l'esprit gouvernemental'aux États-Unis. Un écrivain du Catñolie Wortd, en 1883, reconnaissait häutement la même pénible vérité. Dans la livraison de mai parut un article fort important intitulé : La religion dans le droit américain. Je vais en faire ici une courte analyse :
« La ligne de démarcation entre les droits de Dieu et les droits de César, autrefois nettement tirée, ne se distingue presque plus dans notre droit. L'Église, comme organisation, ne peut pas venir en conflit avec l'État comme institution politique (1). Mais il existe un conflit de la pire espèce entre la religion et la politique, en ce sens que la politique empiète sans cesse sur le domaine de la religion, conférant au pouvoir séculier l'autorité dans les questions religieuses et morales ; autorité que jamais le pouvoir politique n'avait exercéeauparavant et quine luiétait pas mème concédée en théorie. On ne tient nul compte du commandement du Curisr : Rendez à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu. Les politiciens redoutent tellement qu’une église organisée force les hommes à choisir, malgré eux, comme demeure éternelle, le ciel plutôt que l'enfer, que l'État se précipite dans un paganisme plus dangereux pour l'âme que la
4. 11 n'y a pas de conflit entre l'Église et l'État, parce que l'Église d'Anérique n’entreprend pas de réformer l'Etat. Elle ne s'occupe que de sauver les individus. .
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L'ESPRIT GOUVERNÉMENTAL. 133
persccution ouverte (1). Au point de vue de la religion et de la morale, l'État est devenu un vide plus chaotique que celui qui existait au commencement de la création, Car alors « l'Esprit de Dieu était porté sur les eaux », et aujourd'hui on le chasse comme un intrus à coups de législation. La théorie était qu'une Église et un État sont nécessaires au bon gouvernement d’un pays et jouissent d'une existence séparée et indépendante ; et les tribunaux maintenaient que non seulement il ne pouvait pas y avoir une union de l'Église et de l'État, mais que l’une ne pouvait pas empiétersur l’autre. Alorsest venuela terreur des législateurs
‘qui craignaient que l'Église ne devint assez puissante
pour absorber et dominer l'État; et, dans leur terreur ils prirent des dispositions pour empêcher toute Église d'avoir jamais la moindre part au gouvernement du pays. Ce principe, on l'a affirmé avec tant de vigueur, qu'aujourd'hui l'État a absorbé l'Église, et la politique a usurpé les fonctions de la religion, ou pour parler exactement, la religion et la morale ont été éliminées de nos lois organiques, et maintenant, au grand étonnement de braves gens, la religion est réputée coupable lorsqu'elle gène les entreprises légales des méchants. Ilest difficile de s'imaginer que le blasphème et les autres violations des commandements de Dieu sont protégés par nos lois ; que le bonleur du foyer domestique peut être détruit impunément ; que les pauvres peuvent être librement opprimés etraillés ; que les liens de la famille peuvent être cruellement bri-
1. Il ne faut pas oublier que c'est ce même € baie World qui proclama, deux ans plus tard, que « les États-Unis sont la patrie de l'Église ». Voir première partie, chapitre IL.
sés ; qu'il n’y a pas de frein à l'ivrognerie, à la débauche, au libertinage de toute espèce. Cependant, en vertu de nos lois toutes ces choses sont parfaitement légitimes. La crainte de voir l'Église entraver la marche de l'État, a produit ce résultet, que tous les crimes défendus par la loi chrétienne peuvent être commis et ne sont plus considérés comme des crimes, ou même comme des fautes. »
Et l’auteur de ce terrible réquisitoire que je viens de résumer apporte des preuves nombreuses à l'appui de ses accusations. C'est la cour suprême de l'Ohio qui déclare expressément que « ni le christianisme ni aucune autre religion ne fait partie du droit public de l'État. » C'est la cour suprême des États-Unis qui affirme que « le pouvoir souverain réside dans le peuple. » C'est le juge Cooley qui écrit dans son Constitutional Limitation, p. 88 : « Si une disposition constitutionnelle est injuste, même alors les tribunaux ne sont pas autorisés à la mettre de côté ou à l’annuler indirectement par voie d'interprétation. » C'est la cour suprême du Maine qui déclare : « L'État se dirige d'après son propre concept du devoir. Le. bien et le mal pour l'État, c'est le bien et le mal tels qu'ils sont définis par les statuts de la législature. »
On voit bien quel serait le sort de l'Église si elle venait en conflit avec l'État. Les évêques auraient beau dire : «Il vaut mieux obéir à Dieu qu'aux hommes », ce principe ne les sauverait pas plus de la persécution aux États-Unis qu'il n'a protégé les Apôtres contre les verges, la prison et la mort. Les droits du « nommé DIEU » ne sont pas plus reconnus aux États- Unis qu'ils ne l'étaient à Jérusalem et à Rome au
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Depuis que JÉsus-Curisr est venu sur la terre, il n'y a que deux esprits qui animent les individus et les gouvernements : l'esprit chrélien et l'esprit antichrétien. L'esprit gouvernemental des États-Unis n'étant manifestement pas l'esprit chrétien doit être, de toute nécessité, l'esprit antichrétien. Si cet esprit antichrétien y paraît moins violent qu'ailleurs, c'est uniquement parce qu'il y trouve moins de résistance. Le fleuve, large et profond, coule silencieux vers la mer, tandis que la petite rivière, dont le cours est obstrué par des digues et des rochers, fait grand bruit. Cependant la puissance du fleuve l'emporte de beaucoup sur celle de la rivière.
L'esprit gouvernemental des États-Unis, nous l'avons vu, ne reconnait pas une loi éternelle au-dessus de la loi humaine. Voici, pour renforcer la preuve, d'autres citations et d’autres observations que je trouve dans
le même article du Catholic World cejà mentionné :
« Le juge Kent, le père de prudence américaine, définit ainsi la loi: « | ‘onduite » éivile, établie par le pouvoir sup lat Blackstone, le commentateur anglais, « CA
définition : « Une règle de conduite civile établie pa » le pouvoir suprême dans ur État, commandant » est bien et défendant ce qui est mal. »
L'écrivain du Catholic World fait remarquer que la définition anglaise reconnait un critérium préexista un principe primordial qui établit ce qui est bien qui est mal ; tandis que la définition américaine n admet qu'une règle arbitraire et humaine pour distin-
guer entre le bien et le mal. En d'autres termes, le droit commun, la loi naturelle, ne font pas partie de la jurisprudence des États-Unis. On y tient compte du code, du droit positif, uniquement.
La cour suprême des États-Unis, dit encore notre auteur, déclare que «la théorie sur laquelle repose notre système politique, c'est que la souveraineté ultime est dans le peuple, qui est la source de toute autorité légitime. » Et par peuple, qu'on le remarque bien, on entend la majorité de ceux qui possèdent le droit de suffrage ; ou, plus exactement encore, la majorité de ceux qui exercent ce droit.
La majorité des votants, voilà la source de toute autorité légitime aux États-Unis !
C'est une horreur en fait de doctrine gouvernementale, et l'écrivain du Catholic World, malgré son américanisme, est obligé d'avouer que « jamais les rêves du paganisme le plus extravagant n'ont rien imaginé de semblable, car même le pagan'sme reconnaissait des principes surnaturels et une responsabilité morale. »
Le juge Cooley, dans son Constilutional Limitation, cité toujours par le même écrivain, s'exprime comme suit :
« Pour plusieurs raisons, le christianisme ne fait pas partie du droit public du pays dans un sens qui autorise les tribunaux à le reconnaître et à y asseoir leurs jugements, si ce n'est lorsqu'ils peuvent trouver que ses préceptes el ses principes ont été incorporés dans le droit positif de l'Étatet en font partie intégrante. »
C'est-à-dire que le christianisme n’a aucune forme
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obligatoire par lui-même. C'est le code humain qui lui donne toute la valeur qu'il peut avoir devant les tribunaux. C’est le législateur, non pas Dieu, qui crée la morale, qui définit ce qui est bien et ce qui est mal.
Tout cela fait dire à l'écrivain du Catholic World :
« L'État, avec l'aide des tribunaux, devient rapidement, que dis-je, est devenu essentiellement païen. Il détruit toute idée religieuse et morale : il flatte et favorise l’incrédulité, et, en même temps, il refuse d'aider la religion à réprimer le vice et à propager la vertu, et permet seulement à l'Église, si elle le peut, de sauver les âmes, qui sont constamment exposées aux scandales, aux crimes, à la contagion du vice et de l'immoralité qui jouissent de la connivence, sinon de l1 sanction des lois. »
Voilà la République fondée sur l'homme que glorifie l'abbé Stafford, de l'Université catholique de Washington. La voilà telle qu'elle nous est décrite par des catholiques américains parlant sincèrement, avant que les vapeurs de l'Américanisme eussent obscurci leur intelligence.
On peut difficilement concevoir un esprit gouvernemental plus hostile à toute idée religieuse. Et ce même Catholic World nous dira plus tard que la « démocratie », telle qu'on l'entend aux États-Unis, est «un moyen de l'ordre naturel pour aider les hommes à
sanctifier leurs âmes (1)! »