CHAPITRE VII
la vie sobre n a rien de facheux et l'intempérance cause de très grands maux
, dira-t-on, c'est quelque chose de bien incommode qu'une telle frugalité de vie, qui oblige de rester toujours sur son appétit. Ne serait-il point plus avantageux I de vivre moins, que de vivre d'une telle manière? Et ne pourrait-on pas appliquer à ceci ce que dit autrefois un homme qui ne voulait pas qu'on lui coupât la jambe : « La vie, dit-il, n'est pas digne d'être achetée au prix d'une si grande douleur. »
Il faut convenir que d'abord il y a quelque peine, à cause d'une habitude contraire, et parce que la capacité de l'estomac est plus grande ; mais cène peine diminue peu à peu, et à la tin elle ne subsiste plus. Il ne faut pas passer tout d'un coup d'un excès à l'autre, maïs retrancher chaque jour quelque chose, jusqu'à ce que l'on en soit venu à une juste mesure, comme Hippocrate ■ l'enseigne souvent. « Partout,
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dit-il, l'excès est l'ennemi de la nature, mais il est prudent de procéder par gradation, surtout lorsqu'il s'agit de passer d'une chose à une autre. » Par là, l'estomac se resserre peu à peu et sans peine, et n'a plus cette avidité qu'il avait auparavant.
Dès que l'estomac est réduit à une juste capacité, il n'y a plus rien de fâcheux dans la vie sobre. Cette quantité, quelque juste qu'elle paraisse, répond parfaitement aux forces de cette capacité nouvelle. La plupart de ceux qui ont accoutumé de déjeuner, et qui ont de la peine à s'en passer, s'en passent ensuite sans peine. Plusieurs même se trouvent si bien de ne point déjeuner, qu'ils voudraient ne déjeuner jamais. D'autres éprouvent la même chose quand ils ne soupent pas.
De même, pour peu que l'on ait l'habitude de s'abstenir de certains aliments, surtout peu salutaires, on s'en abstient sans peine, quelque goût même qu'on y eût auparavant.
Il est donc faux qu'il y ait tant de peine à rester sur son appétit ; mais quand même cela serait, ce qui cependant n'est pas, une telle peine ne serait-elle pas assez dignement compensée ?
La tempérance chasse les maladies; elle rend le corps agile, sain, pur, exempt de toute mauvaise odeur. La vie sobre fait vivre longtemps; elle rend le sommeil doux et tranquille ; elle fait trouver agréables les mets les plus communs; elle donne de la vigueur aux sens et à la mémoire, de la pénétration et de la netteté à l'esprit : elle le rend même capable de recevoir les lumières divines; elle calme les
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passions ; elle bannit la colère et la tristesse ; elle abat l'impétuosité de la concupiscence ; elle remplit l'âme et le corps d'une infinité de biens; elle produit même une sage gaieté; enfin une telle vertu est comme Pâme de toutes les autres.
L'intempérance, tout au contraire, fait acheter bien cher ce plaisir si court et si borné qu'elle cause dans le boire et le manger. Elle charge l'estomac, elle cause une infinité de maux; elle rend le corps sale, de mauvaise odeur, dégoûtant, plein de pituite et d'excréments; elle enflamme la concupiscence; elle rend rame esclave des sens ; elle affaiblit les sensations, elle altère la mémoire, elle rend les idées obscures; elle rend l'esprit et le cœur pesants et peu propres, l'un aux sciences, l'autre à la prière; on en a sans doute et moins de lumière et moins de piété. Quelle étrange sorte de bien est-ce donc que ce qui cause tant de maux ?
Le plaisir du boire et du manger ne dure que quelques moments; on ne le ressent que pendant que l'on mange et que l'on boit, et que ce que l'on boit ou ce que l'on mange passe dans l'estomac. Qu'un tel plaisir est de soi-même et vil et méprisable ! Nous l'avons de commun avec les bêtes, et il ne flatte que quelques parties du corps, la langue, le palais, le gosier.
C'est cependant pour un tel plaisir que l'on souffre tous les maux qui en sont une suite nécessaire. La seule crainte de se priver d'un plaisir si funeste fait toute la difficulté de vivre sobrement. S'il n'y avait aucun plaisir à boire et à manger, il n'y aurait aucune
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peine à n'y point passer les bornes du simple nécessaire; ce plaisir, encore une fois, tout vil et tout borné qu'il est, est le seul prétendu bien qui se trouve dans l'intempérance. Quelle dignité n'est-ce donc point à l'homme de se rendre l'esclave d'un si misérable plaisir et de l'acheter au prix même de sa santé?
Si les personnes sages examinent avec soin ce que l'on vient de dire, et qu'ils ne se contentent pas d'un examen stérile, il est impossible qu'ils ne trouvent pas plus de plaisir et de facilité à vivre d'une vie sobre que d'une vie intempérante. Nous rougirons de la faiblesse de notre âme si elle se rend l'esclave de nos sens. Comment peut-elle s'assujettir à un si dur empire, et d'une manière si servile ? Comment ne peut-elle pas résister à des charmes aussi bornés que méprisables? Qu'y a-t-il de plus honteux que d'être l'esclave de sa bouche et de son ventre? Qu'y a-t-il de plus insensé que de renoncer à tous les biens de l'esprit et du corps, que nous apporte la sobriété, pour un aussi petit plaisir que celui du boire et du manger, et que de s'exposer à toutes les incommodités et à tous les maux dont l'intempérance nous accable? Misérable sort des mortels, d'être sujets à quelque chose de si vain et de si frivole, aux ténèbres d'un tel aveuglement, et à de telles erreurs, et de laisser leur esprit devenir le jouet d'un bien qui n'est qu'imaginaire, comme ceux dont on ne jouit qu'en songe !
Ainsi la sobriété peut être considérée comme la voie la plus sûre et la plus aisée pour parvenir à la santé du corps et à la vigueur de l'esprit, pour les conserver même dans l'âge le plus avancé, et pour
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procurer à l'esprit et au corps des biens très grands et très convenables à chacun.
La vie sobre est d'un grand secours, et pour surmonter tous les vices, et pour s'élever même au comble de toutes les vertus.