Cassien, De la gourmandise, liv. V, ch. xiv et xvn
224 Moyen de vivre plus de cent ans.
premièrement de l'usage de l'esprit et de la foi qui y réside. Nous ne pouvons ni aimer quelque bien que ce soit ni haïr quelque mal que ce puisse être sans que l'entendement ne nous le représente comme digne d'amour et de haine. Ceux qui ont reçu le don de ne jamais perdre de vue les choses célestes et divines, n'auront pas de peine à mépriser toutes les choses terrestres, à s'élever à un sublime degré de sainteté et de mérites. La volonté se conforme sans peine au jugement de l'intelligence quand l'intelligence lui propose un objet, non en passant, mais d'une manière vive et continuelle. Ce qui est un obstacle aux opérations de l'esprit, ce qui les obscurcit, ce qui les rend difficiles et pénibles, empêche l'homme, la plupari du temps, de parvenir à un éminent degré de perfection, ni en science, ni en sainteté de vie; au contraire ce qui rend les opérations de l'esprit aisées, libres, nettes, agréables, rend l'homme propre à s'appliquer avec plaisir aux choses spirituelles, et le rend capable d'atteindre à un degré éminent de sagesse.
Comme la sobriété facilite les actions de l'esprit et les rend agréables, c'est avec raison qu'on la nomme le second fondement de la sagesse et de tout progrès spirituel.
Quelles sont les choses qui empêchent la réflexion ou du moins qui la rendent difficile ? Une trop grande humidité de cerveau, une abondance de fumées et de vapeurs noires, une obstruction des organes dont l'esprit même dépend dans quelques-unes de ses opérations, une trop grande quantité de sang ou de bile, qui envoient à la tête des vapeurs mélancoliques.
Avantages de la sobriété par rapport à l'esprit. 225
La vie sobre prévient tous ces inconvénients; elle les surmonte même et les corrige peu à peu, avec le secours de quelques remèdes, s'il en est besoin, surtout dès le commencement et avant que le mal soit invétéré. Mais si la pituite ou la mélancolie se sont emparées du cerveau, elles conduisent à la folie, ou du moins à la stupidité ; et de tels maux sont incurables. La vie sobre nous rend propres à la méditation ; comme le sang est plus pur, les esprits sont plus tempérés ; et si l'intempérance a rendu le cerveau trop humide, ou trop froid, ou trop sec, ou trop chaud, la diète le rétablit peu à peu dans l'état où il doit être.
Cet avantage de la vie sobre est extrêmement estimable. Qu'y a-t-il de plus à souhaiter pour un homme, * que d'avoir, dans l'âge, même le plus avancé, un esprit sain? que d'être de bonne humeur, que de se sentir dans une entière liberté pour toutes ses fonctions ? Est-il rien de plus agréable et de plus avantageux à l'âme ? Alors l'expérience d'un long âge fait connaître plus clairement que le monde n'a rien que de vain, de vil, de méprisable. Nous avons plus de dégoût pour les choses de la terre, et plus de goût pour celles du ciel ; nous ne perdons point de vue les choses à venir, qui sont à tout moment sur le point d'arriver. Pour nous y préparer dignement, tout ce que nous avons de connaissances acquises depuis l'usage de la raison nous est d'un grand secours, et nous en recueillons les agréables fruits. Après avoir calmé les passions de notre âme et leurs troubles, nous pourrons nous appliquer avec beaucoup de plai-
226 Moyen de vivre plus de cent ans.
sir et de facilité à la méditation des choses divines ; repasser continuellement quelque chose de pieux dans notre esprit. On ne saurait dire avec quelle prodigieuse facilité, quel plaisir, quelle consolation d'esprit, ceux qui sont sobres ont coutume, nonobstant môme leur grand âge, de s'acquitter de toutes ces fonctions.
Art. V. ^- La vie sobre èmousse les pointes de la concupiscence,
et elle en éteint même les feux.
Le cinquième avantage de la vie sobre est de modérer Timpétuosité de la concupiscence, de surmonter les tentations de la chair, et de procurer un grand 'calme et à Pâme et au corps. C'est ce qui a fait dire à un certain auteur « que, sans Cérès et Bacchus, Vénus ne fait que languir. » Tous ceux même qui se sont signalés par leur sainteté se sont servis de la tempérance comme d'un remède contre les atteintes de la concupiscence.
C'est le remède le plus efficace contre un tel mal. La sobriété en soustrait la matière, la cause mouvante et la cause excitante. J'en nomme la matière, l'abondance de cette matière dont les enfants sont formés dans le sein de leur mère ; la cause mouvante, l'abondance des esprits qui mettent cette matière en mouvement ; et la cause excitante , les images des choses que la pudeur ne permet pas de nommer. Ces images excitent premièrement l'ardeur de la concupiscence ; elles poussent aussitôt les esprits à mettre en mouvement ce qui en est la matière ; et cette
Avantages de la sobriété par rapport à l'esprit. 227
impression devient si vive que, si la volonté ne la réprime, le mal s'accomplit entièrement.
Le principal combat que l'homme ait à soutenir, surtout à la fleur de l'âge et tant que la nature eut encore dans toute sa vigueur, consiste à faire tous ses efforts pour vaincre cette concupiscence.
La sobriété en soustrait donc la matière et la cause mouvante. S'il y a trop de cette matière dont on vient de parler, la vie sobre en diminue peu à peu la quantité et la chaleur ; elle diminue de même la chaleur et la quantité des esprits par une abstinence d'aliments trop chauds et trop venteux, et de vin ou de cidre trop fort, jusqu'à ce qu'on en soit venu à une juste médiocrité. Et, quand cette matière et les esprits capables de la mettre en mouvement sont tempérés, les images dangereuses cessent d'elles-mêmes de se présenter; ou, si elles se présentent encore, nous les chassons aisément. Ceux qui vivent sobrement sont la plupart exempts de ces sortes d'imaginations et de tentations, ou n'en sont que fort rarement tourmentés; la sobriété les empêche aisément de naître ; elle ne permet de manger ou boire que ce qu'il faut pour nourrir le corps. La quantité des aliments ne doit pas se mesurer sur l'appétit, qui n'est capable que de séduire, mais sur la raison, qui ne considère que ce qui convient au corps et à l'esprit.
Si l'appétit n'est capable que de séduire, c'est pour les quatre raisons que nous en avons fait voir plus haut, et que nous pouvons réduire à deux.
La première est que c'est pour la conservation de chaque animal particulier, et même de son espèce,
228 Moyen de vivre plus de cent ans.
que la nature a donné l'appétit à l'homme et l'instinct aux autres animaux, pour le boire et le manger. Celui qui veut vivre chaste et exempt des aiguillons de la concupiscence, ne doit suivre son appétit qu'autant qu'il faut pour soutenir le corps.
Si l'on s'en tient là précisément, il n'y aura point trop de cette matière dont on vient de parler, et encore moins d'aiguillons de la concupiscence. Cette matière est le superflu des aliments. Dès que Ton n'en prend donc que ce qu'il en faut pour la nourriture, il n'y a plus ou presque plus de superflu.
Ce qui prouve d'ailleurs que l'on n'est que trop souvent la dupe de son appétit, c'est que souvent on désire bien plus qu'il ne convient au soutien du corps et à sa propagation. Ce désir vient d'une mauvaise disposition de l'estomac, comme dans la faim canine, et lorsqu'il s'est attaché aux membranes de l'estomac quelque humeur mélancolique, ou à cause des différentes manières d'assaisonner les viandes, qui continuellement réveillent le goût et irritent l'intempérance, par leur variété et par leur différente saveur. Tous ceux donc qui veulent vivre d'une vie sobre et chaste , tous ceux même qui ont souci de leur santé, ne peuvent éviter avec trop de soin une telle diversité de viandes et d'assaisonnements. C'est ce qu'enseignent tous les médecins, comme nous l'avons dit plus haut.
On peut voir clairement par toutes ces choses que, pour dompter la concupiscence, la vie sobre a beaucoup plus de force que les mortifications du corps, les cilices, les haires, les disciplines, le travail des mains.
Avantages de la sobriété par rapport à V esprit. 229
Ces choses ne nous mortifient que superficiellement ; elles ne vont point jusqu'à la cause du mal, qui est cachée au dedans. L'abstinence ramène le tempérament à une juste médiocrité.
Ce que Ton vient de dire mérite bien que Ton fasse quelque attention.
Nous avons traité jusqu'ici des avantages de la sobriété, et nous pourrions les prouver par tout ce que les saints Pères en ont dit ; mais, pour abréger, je ne citerai là -dessus que saint Jean Chrysostome. « Le jeûne, dit-il, nous rend en quelque manière tout spirituels, comme de pures intelligences; il nous donne du mépris pour les choses présentes : c'est une école de prières. Il sert de nourriture à l'âme, de frein à la langue et aux lèvres, d'adoucissement à la concupiscence ; il apaise la colère, il calme les fougues de la nature, il réveille la raison, il rend les idées nettes et vives, il rend le corps dispos , il préserve des illusions de la nuit, il guérit les maux de tête, il rend la vue claire et distincte. Ceux qui jeûnent ont un air sage et grave, une langue libre et dégagée; ils pensent juste, etc *. »
On peut lire quantité de choses semblables dans saint Basile, saint Ambroise , saint Cyprien et plusieurs autres.
1. Voyez encore ce que dit ailleurs ce même Père, I, Homélie sur la Gen.