INTRODUCTION
Vous allez, mon jeune ami, quitter le Nord, ses brumes, ses rêves alourdis, ses hivers sans fin, pour vivre au pays de lumière ; soyez heureux ! A votre âge, le soleil est d'or, le ciel est d'azur, les yeux des femmes sont des points d'interrogation, et... vous avez des yeux pour y répondre.
Madrid vous fera oublier les cours de Berlin, de Vienne et de Londres ; non pas que sa cour ne soit solennelle à l'occasion et n'ait ses coutumes
vieillies, qui inspirent plus de curiosité que de
respect; mais vous allez dans une ville, la plus hospitalière qu'il y ait, où vous serez, après un mois de séjour, l'ami de lout le monde.
Cette laide capitale, chère à Philippe II, ne vous rappellera en rien le souvenir du roi inquisiteur. Tout y est gai, même la misère; vous y trouverez des don Quichotte, des Sancho Pança, des César de Bazan par centaines. La société de Madrid, inconsciemment peut-être, est démocratique; elle est franche et sincère, on n'y trouve ni raideur ni pose; la inorgue castillane n'est que l'enveloppe d'une suffi sancc bon enfant, qui ne blesse pas, qui ne choque pas, qui vous deviendra familière, et dans laquelle vous vous draperez à votre retour, à votre insu, car elle colle au corps des Madrilènes comme les plis de cet élégant manteau couleur muraille, de cette capa que tous voudrez porter et dont vous ne saurez jamais faire usage, n'étant pas galo, c'est-à-dire n'étant pas né dans la très noble, très royale, très héroïque cite du 2 mai.
Madrid est une ville fort intelligente, mais îq-
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fluencée plus qu'aucune autre par la dévotion.
Sur les points où le catholicisme obscurcit son
esprit, elle est en arrière d'un siècle. Indifférente
à ses devoirs politiques, victime par cela des
intrigues et des ambitions des partis, son esprit
n'est pas assez libre pour être clairvoyant. Vous
apercevrez bien vite que l'immoralité de toutes les
grandes capitales est doublée, à Madrid, d'une
forte dose d'hypocrisie, résultat logique de son ^
éducation cléricale.
Bien petits défauts, quand on songe à tout ce qu'on rencontre d'élan, d'affection au moindre appel, de cœur à la plus petite émotion, d'enthousiasme au premier choc d'une noble passion. Le peuple espagnol est un peuple chez lequel on aime pour aimer, où l'on se bat pour se battre, où le culte de la Patrie domine toutes les joies de l'existence, où la félicité suprême est de donner sa vie pour une idée et pour l'Espagne.
Nation admirable que la nation espagnole, et cependant à plaindre! car elle est constamment exploitée à droite et à gauche, au nom de la liberté
ou au nom de la monarchie, par le prêtre ou par le général, par les bulles ou par les pronunciamienios.
Étudiez bien ce fier et ardeut pays, où naissent la plupart des grandes complications européennes. Indifférent à la politique, il est sans cesse agité par la politique; repoussant le progrès, il est sans cesse travaillé par le progrès; éloigné par sa configuration du grand courant européen, il va pour ainsi dire à sa rencontre. Pénétrée par l'esprit révolutionnaire, c'est l'Espagne peut-être qui décidera clans la grande bataille à livrer entre le Nord et les races latines.
L'Espagne traverse une de ces crises dont l'issue fixe le sort d'un peuple; vous assisterez, je n'en doute pas, à des événements prochains qui peuvent pour longtemps la perdre ou la sauver. Mais voilà mon pédanlismc qui me prend, et si vous étiez Madrilène, vous m'auriez déjà crié : Gare!
Une recommandation avant de passer les Pyrénées, qui existent toujours malgré la célèbre