‹ La société de MadridChapitre 16 sur 38 · ONZIEME LETTRE · texte numérisé non relu

ONZIEME LETTRE

L'opposition républicaine se trouve résumée dans les noms placés en tête de cette lettre. Tous les hommes remarquables que je vous citerai au cours de notre causerie, appartiennent aux groupes qui ont pour chefs ces trois puissantes personnalités.

Castelar représente la République gouvernementale, et je vous ai raconté déjà quel événement devient l'annonce d'un de ses discours.

Poète en prose, cœur d'artiste, nature impressionnable et délicate, apôtre fougueux d une idée,

Castelar est peut-être le seul républicain auquel on ne puisse reprocher ni un changement d'opinion, ni une faiblesse. Il est, aujourd'hui encore, républicain comme il Tétait à quinze ans; son œuvre est admirable, son bagage littéraire splendide.

Étant donné le caractère espagnol, si enthousiaste, si amoureux du combat, les républicains des autres nuances que Castelar eussent voulu que le charmeur des masses fût pour la conspiration et pour l'avènement révolutionnaire de la République. Au contraire de Ruiz Zorrilla, dont je vous parlerai tout à l'heure, Castelar a l'horreur du sang ; il a foi dans l'avenir ; il veut que l'idéal républicain se réalise à l'aide d'arguments et non par la force ; et c'est pourquoi le grand tribun au pouvoir, s'il doit gouverner, saura toujours, comme cela s'est déjà passé une fois, rallier les classes conservatrices.

Inutile de vous dire, ce que vous devinez, qu'il est aussi populaire en Espagne qu'il est célèbre à l'étranger. Sa renommée est aussi grande qu'elle est méritée. Dans sa chaire, au Parlement, à l'Aca-

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CASTELAR, RUIZ Z0RRILLA, PI Y MARGALL. 121

demie, dans les sociétés savantes, le torrent de son éloquence entraîne amis et ennemis, coreligionnaires et adversaires. On oublie les paroles pour entendre la musique, et Ton prétend qu'il a été plus d'une fois l'objet d'acclamations de la part de foules qui ne comprenaient pas un mot d'espagnol. Allez bien vite l'écouter, causez avec lui; sa conversation est toujours charmante, et la langue de Cervantes n'a jamais eu d'organe plus admirable, ni d'interprète plus grand.

Son intérieur est confortable, luxueux même.

On lui reproche ses goûts aristocratiques, sans voir que, chez lui, ce sont des goûts artistiques : meubles, tableaux, tapisseries, tous ses bibelots semblent choisis par un grand seigneur, tant ils le sont avec un goût parfait. Castelar, quoiqu'il soit en correspondance amicale avec tous les hommes célèbres d'Europe, est patriote jusqu'au chauvinisme. Son esprit chrétien ne s'est pas détaché des traditions religieuses. Il aime à fêter les grandes fêtes de l'Église comme le peuple. Son entourage se compose de toutes les notabilités

dans les sciences, dans les arts et dans les lettres.

Très mondain, il aime tout ce qui est élégant, tout ce qu'on peut goûter en connaisseur: les salons, la musique, le théâtre classique. Excepté à la cour et dans quelques familles nobles, où certains préjugés ne peuvent être abandonnés, tous les maîtres de maison dans la société se disputent Thonneur d'avoir à leur table l'orateur national.

Il est célibataire endurci. Le vin, l'amour et le tabac, le jeu et les femmes, rien de ce qui occupe la vie de l'Espagnol ne semble avoir de charmes pour lui. Il s'est entièrement consacré à ses idées politiques, à sa sœur Concha, à ses amis, qu'il conserve comme personne, car personne n'est plus attaché, plus dévoué à ceux que son affection a faits siens. C'est le caractère le plus aimable qu'on puisse rencontrer. Son passage au gouvernement a révélé en lui un homme politique qu'on ne soupçonnait pas, l'opinion l'ayant classé parmi les idéalistes et ne le connaissant alors que comme un orateur incomparable. Arrivé à la présidence de la République dans des circon-

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CASTELAR, HUIZ Z0RRILLA, PI Y MARGALL. 123

stances terribles, c'est lui qui renoua les bonnes relations avec' Rome, calmant même la haine de la bourgeoisie ; par lui l'armée dissoute retrouva la discipline; c'est à lui qu'appartient la gloire d'avoir réorganisé l'artillerie.

La célèbre question du Virginius fut conduite par Castelar en diplomate expérimenté, en patriote admirable. Sous son gouvernement, les réformes libérales et les transactions honorables avec les partis hostiles se succédèrent au profit de tous ; sans l'attentat de Pavia, peut-être Castelar serait-il arrivé à fonder une République solide.

Il a eu la preuve, une fois de plus, qu'en politique on n'est jamais trahi que par les siens. Aux folies d'une Chambre insensée il opposa toute l'énergie possible, et le discours prononcé par lui la veille de sa chute est l'un des plus beaux programmes de gouvernement républicain sérieux qu'on puisse voir.

Après le coup d'État de l'homme qu'il avait fait capitaine général de Madrid, Castelar est rentré dans la vie privée. Depuis, il a écrit son admirable

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discours de réception à l'Académie, des souvenirs de voyages, des lettres publiques aux hommes d'État, aux littérateurs, aux savants de l'étranger. Malgré l'opposition du gouvernement d'Alphonse XII, il est toujours élu député aux Cortès et y continue son œuvre de revendication libérale. Le Roi, qui aime l'éloquence et la cultive, a une grande admiration pour Castelar et regrette de ne pouvoir faire sa connaissance.

En arrivant à Madrid, allez voir l'incomparable orateur. Inutile de vous réclamer de moi ou de vous faire présenter : on va chez Castelar comme on visite, dans toutes les capitales, les hommes qui honorent leur patrie et qui ne s'irritent pas de la curiosité ou de l'attrait qu'ils inspirent.

Dans l'ordre des grands ennemis de la monarchie, Ruiz Zorrilla vient avant Castelar; mais, comme homme, il serait difficile de lui trouver ou des infériorités ou des supériorités sur son émule. Il n'y a entre eux que des contrastes. Vous ne verrez pjis Ruiz Zorrilla à Madrid ; il est exilé depuis onze ans, à cette heure il réside k Londres.

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Nature de combattant, caractère opiniâtre, on le dirait en fer forgé. S'il a passé par les idées monarchiques, cela ne prouve pas qu'il ait été royaliste ; son adhésion au Roi et à la maison de Savoie, à qui s'était donnée la nation, représentée par les Cortès, n'infirme en rien ses idées libérales et n'a jamais adouci la guerre qu'il a constamment faite aux Bourbons.

Ancien progressiste, révolutionnaire par tempérament, il s'est posé, dès les premiers actes de la Révolution, en réformateur radical. Son passage au ministère de l'instruction et des travaux publics fut marqué par des exécutions de toutes sortes. Le clergé et son œuvre furent traités en ennemis. Chaque matin le Journal officiel publiait un nouveau décret révolutionnaire. Devenu très populaire parmi les hommes de la Révolution, aimé des masses, la Restauration l'a surpris, comme tant d'autres, au milieu de démêlés personnels et des défaillances d'un pays en désordre. A partir du jour où Alphonse XII est entré à Madrid, il a commencé l'entreprise colossale de reformer son parti, d'or-

ganiser les vastes conspirations dont on ne connaît pas encore les secrets, de créer une opinion antibourbonienne qui finira par rendre la royauté impopulaire. Son œuvre est de celles dont la valeur ne se mesure qu'après le succès, car on ne peut se faire une idée de l'activité, de l'énergie, de la vitalité mises par cet homme de fer au service de sa cause. On a beaucoup répété que son exil d'abord, et son expatriation volontaire ensuite, lui ont fait tort, tandis que la popularité de M. Castelar grandissait par l'absence du chef de la Révolution. C'est possible ; mais il lui reste un tel prestige, que le jour où il rentrera en Espagne, il n'y a pas de révolution, pas de république, pas de gouvernement possible à reconstituer sans lui. On prétend que, sans le caractère autoritaire de l'exilé de Londres, l'accord serait fait depuis plus de deux ans entre les fractions des partis révolutionnaires et les hommes des anciens partis, qui, à l'exemple de M. Thiers dans les dernières années de l'Empire, disent : « Il n'y a plus qu'à préparer la République . » On ne peut douter que Ruiz Zorrilla et Castelar

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n'oublient un jour leurs divergences pour travailler au but commun. Quand les institutions fondamentales de la patrie espagnole seront en cause , les deux patriotes ne pourront rester désunis. Ayant la passion de la propagande, Ruiz ZorrilIiL dirige de Londres, comme il Ta dirigée de Suisse, la conspiration républicaine. Il a recueilli les enfants des militaires fusillés par le gouvernement du roi Alphonse.

M. Pi y Margall, le chef du parti républicain intransigeant, que Ton appelle fédéral en Espagne, est un esprit d'une haute valeur, un vrai savanl doublé d'un homme politique. A un grand talent il joint toutes les vertus. On l'a nommé l'homme de glace à cause de sa froideur. M. Pi va droit au but, avec une énergie terrible que rien n'émeut. Son passage à la présidence a marqué l'époque de* plus grands désastres de la République. On disait de lui dans le peuple qu'au ministère il préparait de haut ce qu'il n'avait pu provoquer comme propagandiste : un 93 officiel. Aucun acte de M. Pi y Margall n'autorise cette exagération : il a respecté

une constitution que les masses méprisaient, ignorantes qu'elles sont des mesures politiques qui servent de base gouvernementale aux nations libres. Ce n'est pas la faute de M. Pi si la première République a été trop hâtive, donnant raison à la phrase du grand critique espagnol qui disait déjà en 1840 : « Il ne faut pas prendre le café après le potage. »

J'ignore si messieurs les intransigeants espagnols se mettront de la partie dans la prochaine révolution; mais, il ne faut pas se le dissimuler, ils forment la presque totalité des républicains dans les campagnes et, quoique socialistes à cause du fédéralisme agricole de l'Andalousie, ils ne sont pas à dédaigner. Dans les circonstances actuelles et dans l'état de division où sont les partis extrêmes, l'union seule peut faire la force; mes dernières nouvelles me prouvent que Zorrilla, Castelar et Pi sont de cet avis.

Parmi les grandes personnalités du parti républicain espagnol, il faut compter encore MM. Salmeron et Carvajal : le premier, ancien président de

la République; le second, ministre des affaires étrangères avec Castelar ; tous les deux respectés et influents, pouvant former un groupe de plus dans le parti républicain, s'ils le voulaient ; mais ils préfèrent, paraît-il, associer leurs forces à l'un ou l'autre des groupes existants, plutôt que de les désagréger.

M. Salmeron est un grand philosophe, un vrai Caton, admiré pour ses vertus et son honneur. Rien n'est mieux reconnu, même par ses ennemis. La reine Isabelle l'a fait son avocat à Paris, c'est tout dire. Jurisconsulte éminent, modeste, sévère, homme d'une conscience infaillible, il abandonna la présidence de la République espagnole pour ne pas signer une condamnation à mort. Conservateurs et radicaux respectent un si noble caractère. La Restauration lui avait enlevé sa chaire à l'Université de Madrid, dans laquelle il est aujourd'hui réintégré. Il habite Paris, ou il vit comme le plus simple des mortels, rue Rotrou, entouré de sa famille et de quelques amis ou élèves, exilés volontaires comme lui.

Lorsque la reine Isabelle, connaissant sa rq*u-

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tation d'avocat intègre, voulut le charger de ses affaires, Salmeron lui répondit : « Madame, je suis républicain ; je ne serai donc pas le conseil d'une Reine mais d'une cliente espagnole. » Dofia Isabel reprit : « M. Salmeron, que vous soyez républicain ou non, cela vous regarde; j'ai appelé près de moi le plus éminent avocat, le plus honnête homme de l'Espagne. — Madame, répliqua Salmeron, le modeste avocat est à vos ordres. » La mère du Roi, pour la première fois de sa vie, ne tutoya pas un de ses anciens sujets en lui adressant la parole; et c'est comme cela que le fervent républicain, l'exilé, est entré en relations avec la reine d'Espagne détrônée. Voilà une scène à la Hernani, qui montre bien la noblesse un peu romanesque du caractère espagnol.

M. de Carvajal est un gentleman, parlant avec correction six langues, très lancé dans la haute banque de Madrid.

De temps à autre on le rencontre sur le boulevard, à Paris, venant de Londres ou y allant pour des affaires industrielles, et aussi bien reçu en

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CASTELAft, RU1Z Z0RR1LLA, P! Y MARGALL. 13 1

Angleterre qu'en France, où il compte de nombreuses relations. Talent très fin, orateur hors ligne, présidant tantôt la section littéraire de l'Athénée madrilène, tantôt une compagnie de chemin de fer; c'est une grande personnalité républicaine et son influence dans le parti est incontestable. Il a été un ministre des affaires étrangères remarquable, dans des circonstances difficiles, sous la République de Castelar.

J'aurais beau ajouter à la liste des hommes de la démocratie cent noms encore, que vous seriez encore incomplètement renseigné.

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