DOUZIÈME LETTRE
Lorsque j'habitais Madrid, j'ai toujours soutenu que l'Espagne était arriérée d'un siècle , ce qui m'a valu bien des discussions passionnées dans les clubs madrilènes. Oui, un siècle! non pas comme en Russie, où nous en sommes restés au xviii 6 . L'Espagne est en arrière d'un siècle, mais greffé sur des siècles de ténèbres.
Pendant que l'Europe subissait l'influence et les conséquences de la Révolution française, l'Espagne restait attachée à ses préjugés derrière les Pyrénées, espèce de muraille de la Chine, avec son
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Charles IY et son Godoy, n'ayant que son courage pour arrêter l'invasion étrangère. Le monde marchait, elle voulut s'arrêter. C'est à peine si, soixante-quinze ans après la prise de la Bastille, elle sentit passer sur elle un souffle de liberté et goûta de la démocratie.
Comment voulez-vous que sa cour, sa société, ses mœurs, soient d'accord avec les mœurs du continent? Malgré sa noble prétention de figurer parmi les pays modernes, la patrie espagnole relève toujours des traditions de Philippe VI, Son roi se laisse volontiers appeller encore Sa Majesté Catholique, et les journaux de Madrid publient chaque jour la liste des sermons dans quarante églises. En pleine période révolutionnaire, un député a osé discuter la divinité, et l'aristocratie, le peuple, à Madrid et en province, ont fait pendant un mois des prières publiques pour dédommager le Ciel d'un tel sacrilège.
Il faut que le Roi soit malade pour manquer un samedi au salut d'Atocha. Le tiers de la nation ne sait pas encore lire, mais elle a la folie de ses
taureaux, sa réjouissance nationale, qui alterne avec la publication de la bulle dans les rues de Madrid, au son des cymbales et au nom du pape.
Il ne suffit pas d'avoir une pléiade d'hommes éminents, libéraux sincères, combattants infatigables, qui devancent leur temps, qui risquent leur vie au profit des idées nouvelles. La liberté mille fois évoquée n'a pas encore prise sur les masses, malgré les immenses sacrifices des partis libéraux. C'est pour cela que les pronunciamientos, les conspirations paraissent toujours nécessaires, et pour faire la révolution, et pour faire la monarchie.
Zorrilla, Castelar, Salmeron, Carvajal, Pi et tant d'autres ont vu, par l'abandon de leurs amis, par leur facilité à accepter une monarchie qui se disait libérale , combien peu la liberté est comprise même autour d'eux. En Espagne, les répits à l'absolutisme sont très courts et les réactions sont très longues, ce qui explique la difficulté de faire l'éducation libérale du pays. II ne sent que le désordre, le trouble, l'agitation, qu'apporte la
liberté. Il faut un grand courage pour lutter contre cet état de choses qui, depuis un siècle, fait de l'Espagne le pays le plus malheureux de la terre.
L'Espagnol est fier, indépendant, peu soucieux de son bien, riche dans la gêne; mais il n'a plus comme jadis l'esprit aventureux qui a rendu son nom immortel dans l'histoire. Sa situation géographique le protège souvent contre la guerre, et cependant il est extrêmement patriote. Vous ave/ vu dernièrement avec quelle noblesse et quelle grandeur il s'est redressé à la seule idée d'un minuscule démembrement de son territoire. Si une puissance étrangère disputait à ce courageux pays un lambeau de son patrimoine national, elle risquerait de provoquer le plus grand mouvement patriotique qui se puisse voir.
Avec un monarque moins jeune, la politique à faire serait celle de l'agrandissement des côtes espagnoles du Maroc et la libération de la forteresse maritime que les Anglais détiennent depuis 1704. Mais de si grandes entreprises exigent dn
grands talents, et malgré la prétention de M. Canovas d'être un Bismarck, sa politique s'est bornée jusqu'ici à revenir au temps de Charles IV, à faire de l'Espagne moderne une féodalité conservatrice et à discréditer la dynastie par ses procédés draconiens.
C'est un beau rêve à réaliser que celui de reconquérir Gibraltar, d'aller au Maroc et de fondre l'Espagne et le Portugal en une république Ibérique. Demandez à Castelar de vous développer cette idée en son beau langage; vous croirez, à l'entendre, que ce rêve sera réalisé dans trois mois.