DIX-HUITIÈME LETTRE
Le répertoire du théâtre classique espagnol est le plus riche du monde. Le xvn e siècle a produit l'immortel Calderon, Lope de Vega, Tirso de Molina, Moreto, Alarcon. Aujourd'hui la scène est loin d'être aussi brillante; malgré cela, vous pourrez constater, à votre grand étonnement, comme je l'ai constaté moi-même, que, pour une ville de 500,000 habitants, il n'y a pas moins de dix-neuf théâtres dans la capitale de l'Espagne.
Vous verrez à Madrid, pour la première fois.
non seulement un spectacle coupé, mais un spectacle à l'heure, comme les fiacres.
Exception faite des grands théâtres, du Teatro Espanol, de la Comedia, de la Princesa et de la Zarzuela (opéra-comique), tous les autres voient plusieurs fois par soirée se renouveler leur public, qui paie cinquante centimes pour chaque petit acte.
Ces théâtres, à l'heure et à la pièce, sont fort jolis. Construits exprès pour la bourgeoisie, qui raffole de spectacle et n'est pas assez riche pour se payer le luxe d'une soirée complète, ils tablent sur la quantité des spectateurs.
Parmi les drames et comédies de Hartzembusch, Ventura de la Vega, Breton de los Herreros, Rubi, duc de Rivas, Garcia Gutierrez, Martine/ de la Rosa, José Zorrilla, Equilaz, Àyala, Serra, Nunez de Arce, les uns morts, les autres vivants encore, il y a des œuvres remarquables.
La mort d'Ayala a laissé un énorme vide. Ce n'est pas une exagération que de l'appeler l'héritier de Calderon. Le Tanto por ciento, le Te j ado de
LE THÉÂTRE. i&H
vidrio, Consuelo, sont des œuvres immortelles dont je vous recommande la lecture d'abord, et l'audition ensuite. Rien de plus puissant qu'une pièce d'Ayala. Il a sondé tous les replis du cœur humain; aucun, si mystérieux, si profond qu'il soit, ne lui échappe. L'observation chez lui est incomparable; c'est l'observation d'un grand philosophe et d'un moraliste. Sa forme est parfaite. Comme poète, il est extraordinaire. Bref, sa personnalité est si haute, si complète, qu'il esl resté inimitable. Après les grands dramaturges du xvn e siècle, l'Espagne n'a pas eu de génie plus brillant qu'Ayala; son seul concurrent, et le vrai maître de l'école dramatique contemporaine espagnole, est M. Tamayo, qui cache son nom avec persistance sous le pseudonyme de Joaquin Eslebanez. Pourquoi cela? On l'ignore. Au début de sa carrière, après deux ou trois grands succès, M. Tamayo a tout à coup substitué sur les affiches, et dans la publication de ses pièces, ce pseudonyme de Joaquin Estebanez à son nom véri fable. Depuis, il nie avec entêtement qu'il soit l'auteur
de ces beaux drames dont le succès a toujours été croissant. Son Brama nnevo est le chef-d'œuvre du théâtre espagnol. Il a été traduit dans toutes les langues excepté dans celle de Molière, les Français étant bien plus préoccupés de faire jouer leurs pièces dans le monde entier que de faire jouer chez eux les pièces étrangères.
Depuis quinze ans les auteurs dramatiques espagnols pullulent. Le drame émouvant, passionné, « vieux jeu », qu'adore le peuple parce qu'il lui arrache des larmes, le drame où le vice est puni et la vertu récompensée, a pour chef d'école Echegaray. Les disciples d'Echegaray sont Cano, Sellas, Zapata, Novo, etc. Les comédies de mœurs franches, railleuses, satiriques même, peignant les vices et les ridicules , sont écrites par Eusebio Blasco, — qu'on pourrait appeler le Lope de Vega moderne, — Ramos Carrion , Gaspar, Navarrete, Ricardo de la Vega, Echegaray cadet, Palencia, Sentero, Flores Garcia, Estremada, Vital Aza, Alvarez, etc.
Echegaray est un homme de génie. L'admi-
ration des Espagnols pour lui est aussi grande que justifiée. Ingénieur et professeur de mathématiques, il avait déjà une sérieuse réputation scientifique, lorsque éclata la révolution de 186H. Élu à la Constituante, il fit un discours d'une éloquence telle, que cela lui valut d'être ministre des finances le lendemain.
Le maréchal Prim s'empara sur l'heure d'un homme si exceptionnel, et n'eut pas à s'en repentir. Echegaray fut un ministre des finances modèle, et publia dans les revues scientifiques, sur les questions économiques et budgétaires, des articles extraordinaires, qui témoignaient d'une érudition et d'un tempérament de savant exceptionnel.
Un jour on annonça que le mathématicien avait fait un drame. On rit beaucoup, et l'on courut à lu première représentation, pour se moquer plus que pour admirer. Or, la Esposa del vengador eut un succès énorme. Depuis ce jour-là, don José de Echegaray, sans abandonner la scène politique ni l'art oratoire, a composé une trentaine de
drames, en vers ou en prose, qui ont fait de lui Tune des personnalités les plus remarquables de sa nation.
Le répertoire d'Echegaray est essentiellement espagnol. Il est écrit uniquement pour un public qui le goûte avec passion. Sa plus grande qualité est une extrême simplicité, doublée d'une modestie rare. Vous aimerez, je n'en doute pas, le théâtre de ce maître, dont il vous sera constamment donné de voir les pièces les plus célèbres, les Espagnols ne s'en lassant pas.
Echegaray est un travailleur; sa personnalité domine celle de tous les auteurs dramatiques espagnols. Leopoldo Cano et Eugenio Sellas sont deux jeunes auteurs, dont certaines pièces ont eu presque autant de succès que celles d'Echegaray. Cano surtout est plein d'avenir; c'est une étoile de première grandeur qui se lève. Son drame la Pasionaria a eu un succès énorme. Dans la comédie, M. Ramos Carrion est l'un des auteurs contemporains les plus goûtés. Gaspar fait merveilleusement la haute comédie, et Ricardo de la
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Vega, fils du maître adnjiré et regretté Ventura de la Vega, enlève des saynètes de mœurs populaires avec une désinvolture inimitable. La Caneton de la Lola a eu plus de cinq cents représentations, ce qui ne s'était jamais vu en Espagne.
L'amour du théâtre, sa fréquentation journalière, font de 'Espagnol de toute classe un juge sévère, judicieux, intelligent et souvent implacable. Il ne tient pas compte des succès passés, au contraire. Il n'admet pas que les applaudissements antérieurement reçus puissent créer des droits; pour lui, chaque succès doit être conquis. Il siffle ou applaudit ce qu'il entend et ce qu'il voit. Combien de fois a-t-il sacrifié son torero préféré à un taureau audacieux? Une première représentation à Madrid est donc aussi intéressante qu'une course au cirque. Les décisions pour une chute y sont irrévocables; le triomphe n'y est point marchandé.
Je pourrais ne pas vous parler des acteurs, qui sont en général médiocres : cependant quelques traits sur eux vous amuseront.
Les deux artistes qui ont succédé, sans le rem-
placer, à Julian Romea, sont Rafaël Calvo et Antonio Vico. Tous les autres sont maniérés, braillards ; ils s'habillent mal et ne savent ni marcher, ni se lever, ni s'asseoir, ni manger, ni saluer en scène. Il est vrai que les directeurs en ont pour leur argent, car les pauvres acteurs sont très mal payés en Espagne.
Quant aux actrices, depuis la mort de Mathilde Diez, la retraite de Teodora Lamadrid et le mariage avec un hidalgo titré d'ElisaBoldun, aucune étoile ne s'est levée. Je dois cependant vous citer % comme un peu meilleures que les autres : la Mendoza Tenorio, mais qui sanglote quand elle parle; la Tubau, qui crie comme si elle s'adressait à des spectateurs sourds, — et c'est tout.
Pas de foyer d artistes dans les théâtres de Madrid. Les loges d'acteurs sont tout au plus grandes comme des boxes d'écurie. Là acteurs et actrices boivent force verres d'eau fraîche avec des azucarillos; ils tuent leurs puces, fument des cigarettes, et se griment avec des fards effroyablement mauvais, sentant la térébenthine et fabriqués à Barcelone.
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Fait-on la cour à ces dames? Ma foi non. Les unes, les meilleures, sont très vertueuses, fidèles à leurs époux et à leur « capital », comme dit Alexandre Dumas; celles qui ont perdu le second ne valent pas qu'on le cherche, ni surtout qu'on le paie.
Le lavage est parfaitement inconnu au monde des coulisses, qui croit que l'eau n'est bonne qu'à être bue avec les azucari/los.
Vous connaissez les marchandes à la toilette de la rue de Provence, dans ce bon Paris? C'est de là que doivent venir les falbalas des jeunes premières du théâtre espagnol.
Ayant peu d'élégance, une beauté relative et aucun soin de sa personne, la comédienne ne compte pas pour la galanterie madrilène.
A Madrid, on aime ou les femmes du inonde ou les chu las.