DIX-NEUVIÈME LETTRE
Vous savez, de longue date, mon jeune ami, que, pour moi, le premier peintre du monde est Vclasquez; le plus vaillant artiste, Ribera; le plus divin, le plus doux, Murillo. Cette trinité de l'art m'apparaît comme le triumvirat inter pares: ni le Titien ne vaut comme énergie Ribera, ni Raphaël comme facture Murillo, ni Rembrandt, le grand maître du Nord, ni Van Dyck, le Velasquez belge, ne surpassent, je dirai n'arrivent à égaler dans le vrai, dans le beau, l'immortel don Diego de Silva, car tel est le vrai nom de l'auteur incom-
parable du Christ, des portraits équestres, du Cuadro de las Lanzas, de Las Hilanderas, de las Meninas, de los Borrachos, merveilles (j'en passe et des plus admirables) devant lesquelles je vous conseille d'aller vous mettre en adoration tous les jours, aux heures de lumière, dans le Real Museo du Prado, la première galerie de l'univers.
Après ces maîtres, l'ombre descendit sur les Espagnes ; le génie s'épuise chez un peuple comme la fertilité d'un champ ; le xvm° siècle ne produisit pas un seul grand peintre allende los montes. Goya apparut sous Charles IV; mais cet esprit original, que j'ose même appeler génie, ne fit point d'élèves. Vers 1820, le premier Madrazo, don José, qui avait étudié à Paris et y était devenu l'ami intime d'Ingres, h l'atelier de David où ils travaillaient tous deux, releva l'art à Madrid. Nommé pintor de cdmara, il peignit la famille royale tout entière; les modèles n'étaient pas jolis, jolis ; les tableaux furent médiocres. La meilleure œuvre de don José fut son fils, Federico; de même que la meilleure de celui-ci est son fils Raimundo.
Federico de Madrazo, confié à Ingres par son père, retourna à Madrid tonné à la manière française. Il a été le peintre officiel par excellence et, de 1835 à 1860, le premier portraitiste de l'Espagne, l'un des meilleurs de l'Europe. La reine Christine, la reine Isabelle, le roi don François d'Assise, tous les infants, le duc de Montpensier, la duchesse d'Albe, sa sœur cadette la comtesse de Teba, — à cheval, en costume andalou, le chapeau calailez penché sur l'oreille, belle à ravir, telle qu'elle conquit Napoléon III, — enfin toutes les beautés de la cour de Castille sous Isabelle II passeront à la postérité fraîches, divines, grâce au doux, à l'habile, au galant pinceau de don Federico, vrai grand seigneur des arts. En même temps que l'astre Madrazo, brillèrent quelques étoiles, aujourd'hui oubliées, hélas! Ribera(Jean), Esquivel, et plus tard Gisbert.
11 faut aller jusqu'à Fortuny. pour trouver un génie. Fortuny arriva à Paris pauvre, inconnu. Il commença à peindre, fit la Vicaria (le Mariage espagnol), devint le chef de la renaissance de l'art,
LES PEINTHKS ESPAGNOLS. 105
et vendit son tableau quarante-cinq mille francs à Goupil, avec la clause du partage des bénéfices en cas de vente. Le même jour, Goupil cédait l'œuvre à M m * Cassin pour soixante-dix mille francs. On dit qu'elle en a refusé sept cent mille francs et ne se déferait pas de sort Fortuny pour un million. Le fait est que le Mariage espagnol est l'un des chefs-d'œuvre du siècle.
Fortuny est fort apprécié, mais en somme fort peu connu. Il existe à Paris trois maisons où l'on peut admirer le grand maître de Reus : chez sa veuve (née Cecilia de Madrazo , fille de Federico, sœur de Raimundo); chez les Mécènes des peintres espagnols, l'honorable M. Stewart, qui possède un musée , et son fils Jules Stewart , élève de Raimundo Madrazo, que tout le high life parisien choie comme homme du monde et admire comme peintre; enfin chez M. Ramon de Errazu, homme de goût par excellence, fort répandu aussi et très aimé dans les cercles élégants de Paris et de Madrid.
Fortuny est chef d'école, mais point de l'école
espagnole madrilène, car 1 école espagnole proprement dite n'existé pas aujourd'hui. Il y a des peintres espagnols excellents, mais ces peintres sont de l'école française. A vrai dire il n'y a peut-être pas plus d'école française qu'il "n'y a aujourd'hui d'école italienne, d'école espagnole ou d'école flamande ; le cosmopolitisme a envahi l'art, et comme la capitale du cosmopolitisme est Paris, il n'y a qu'une école, l'école parisienne, c'est-à-dire celle du bon goût.
La vie d'atelier n'existe pas à Madrid. L'Espagne n'est pas assez riche pour payer ses grands peintres; dès qu'un artiste a du succès, vite il quitte les rives du Mançanarès pour celles du Tibre ou de la Seine. L'École des beaux-arts de San Fernando, dont le directeur est M. de Madrazo, a produit un grand élève français, Bonnat, qui commença à Madrid son éducation artistique. Madrid ne sacre pas un grand peintre comme célébrité européenne. Parmi ceux qui n'ont pas abandonné leur berceau artistique, je dois vous nommer, outre l'illustre Federico et
son fils cadet, Ricardo, MM. Gomar, Sala, Casado, Beruete, Lhardy.
Il s'est formé à Paris une véritable colonie artistique espagnole, et Ton y raffole du talent de quelques-uns de ceux qui la composent. A tout seigneur tout honneur. Étiez-vous par hasard dans cette ville qu'on appelle « le cerveau du monde » en 1878, lorsque Petit exposa les cent chefsd'œuvre de son salon au Champ-de-Mars et rue de Sèze?Là, mon jeune ami Raimundo de Madrazo fut un vainqueur. Lequel, parmi nous tous, diplomates vieux et jeunes, qui vivons, après tout, d'admiration sincère pour le talent d'autrui, lequel, dis-je, les ayant vus, n'a gardé dans son souvenir la Sortie d'un bal masqué, la Pierrette, Coquelin en César de Bazan, les Portraits de mesdames d'Hervey de Saint-Denis, Jacquemont, Pillet-Will, Stern?
Mon jeune collègue, si vous allez au palais de Liria, vous y verrez le Portrait de la maîtresse du Palais, de la duchesse d'Albe; si vous allez chez la duchesse de la Torre, vous verrez dans son boudoir
*7*wrx'
limage de cette fraîche et mignonne Conchita Sernino, sa fille aînée; si vous allez chez le comte de Villagonzalo, vous y admirerez le portrait de la rnmtesse, née Torrecilla. Quels chefs-d'œuvre! Ils sont tous dus au pinceau du plus parisien des peintres français, au pinceau du peintre espagnol Madrazo. Sur ses traces, et son égal dans son genre, marche Martin Rico. Rico est le peintre de Venise; il refait la ville des doges. Je ne connais pas de coloriste qui lui soit supérieur. Domingo est aussi un grand artiste et, parmi les jeunes, il serait injuste de ne point citer Ramon Ribera, de ne pas louer les bonnes intentions de Luna, peintre philippinois qui a un talent réel, de Rafaël Ochoa qui sera un excellent portraitiste, de Egiisquiza, des frères Jimenez et de M. Jules Stevvart, fils du collectionneur, qui, bien que citoyen américain, peut et doit être classé comme peintre espagnol, car il fait honneur à son maître Raymond Madrazo. Je connais peu la pléiade artistique espagnole do Rome. Pradilla est un peintre d'histoire, un peintre officiel, un artiste consciencieux, inspiré,
► TWÇWVTT-
habile et très travailleur. Ses deux meilleurs tableaux sont Jeanne la Folle, qui eut la médaille d'honneur à l'Exposition de Paris en 1878, et la Reddition de Grenade. La peinture est belle, la facture excellente, le travail soutenu, les détails soignés. Pradilla peint comme Tacite devait écrire ; mais est-ce là le grand art?
Pour terminer ce chapitre, voici un bouquet composé des noms des peintres espagnols les plus en vue. Villegas, un artiste hors ligne, qui n'a qu'un défaut à mes yeux , celui de pasticher le grand, l'inimitable Fortuny; Moreno, Carbonero, Plasencia, Melida, beau-frère de Léon Bonnat.
Comme vous voyez, l'art renaît en Espagne ; mais, je vous le répète, n'allez pas chercher parmi ces maîtres un genre h part ; ils sont tous tributaires de Paris; à Madrid, ils apprennent l'académie; à Rome, ils s'inspirent des classiques; à Paris, ils deviennent grands artistes en gagnant ce qui est indispensable à l'art : le goût.