LA CHAPELLE
Les trois cnadrillas qui composent le personnel de la course viennent au cirque des divers points de la ville où les directeurs ont.leur demeure.
En même temps paraît un individu qui sort de l'église de Saint-Joseph, portant à la main un petit sac en soie. Devant lui, un prêtre en bourgeois passe inaperçu de la foule qui court à la fête.
J'ai plusieurs fois aperçu l'homme au sac de soie, et comme jaime à me rendre compte de ce que je vois :
— Que peut bien être cet homme-là, qui entre sans billet? demandai-je à un ami.
— Mais c'est le porteur de l'extrême-onction,
mon cher comte. 11 faut évidemment songer à tout. . . S'il arrive un accident et si cet accident est mortel...? Vous savefc qu'il y a une chapelle?
On trouve en effet, dans les couloirs du cirque, la chapelle traditionnelle, avec son autel et ses cierges. C'est là que, dix minutes avant la course, les trois cuadrillas entrent; au milieu d'un silence solennel, tout le monde s'agenouille et implore la grâce divine. Au même instant, trente mille personnes descendent la rue d'Alcala, les unes pour venir à la plaza, les autres pour jouir de l'incomparable spectacle de l'arrivée. C'est une immense fourmilière d'êtres humains, à pied et à cheval, remplissant des centaines d'omnibus, calèches, landaus, milords, mail coaches, chars à bancs, fiacres, carrioles... On crie, on s'interpelle au milieu d'un charivari sans pareil. On ne voit que mantilles blanches, fleurs, roses et œillets sur toutes les jolies têtes, éventails de mille couleurs s'agitant comme des papillons au milieu de tout ce monde qui a oublié chagrins, embarras, misères, rancunes, politique, littérature, art, famille, patrie.
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religion, passé et avenir. La corrida, c'est la fièvrr hebdomadaire, la folie de deux heures... Aux taureaux, aux taureaux /(A los toros! A los toros!) Les grelots résonnent, les musiques remplissent l'air, le soleil brille, les femmes soutient, le roi, la bourgeoisie, le peuple, les nobles et la canaille formenl une immense famille qui se prépare à des émotions sanguinaires, mais viriles; c'est la lutte, c'est le combat, c'est le cœur, c'est enfin l'Espagne avec tous ses défauts et tout son héroïsme.
Pendant ce temps, seuls, silencieux, loin du monde, les seize héros de la journée sont à genoux dans la sombre chapelle, renouvelant le Morituri te salutant par une prière muette et profonde...
Voici la fanfare qui sonne. Dix mille têtes el vingt mille mains s'agitent et saluent le premier accord. Tout le monde s'assied ; on est d'une exactitude royale. Les anciens abonnés sont nombreux : les abonnements se transmettent de père en fils
280 LA SOCIKTÉ DK MADRID.
et il est plus difficile d'en décrocher un que de décrocher la lune.
11 est des places fameuses. Ainsi, toutes les barreras (1) du tendido n° 5 sont enviées : là se range le high-life; allez-y : c'est là qu'on fait la vraie critique, c'est de là que partent les mots d'esprit, les éclats de rire et les applaudissements. Vous y trouverez, en veston et en chapeau mou à grands bords, ce qu'il y a de plus élégant à la cour de Sa Majesté. Derrière eux, bourgeois, ouvriers, occupent toutes les marches et crient à tue-tête pour la moindre chose. Sur le toril i on voit les journalistes tauromaches, spécialité tout espagnole, car elle exige des connaissances sui generis et un style différent du style ordinaire.
11 y a la place légendaire de Chiroui...
Chiroui, terreur des cuadrillas! Chiroui, boucher de son état, est grand connaisseur. 11 critique les courses depuis vingt ans à l'aide d'une énorme cloche, — terrible cloche! Au milieu d'un succès,
(1) Places sous la corde qui entoure l'enceinte.
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quand le espada est fier de son rôle et que le public applaudit, voilà Chiroui qui donne trois ou quatre coups de sa cloche. Cela veut dire : « Vous êtes volés ! » Alors tout le monde de rire et de siffler le héros d'une minute. Bien entendu, au cirque on ne respecte rien, ni les femmes, ni le droit d autrui, ni la moindre convenance. 11 m'a toujours semblé que le goût espagnol des pronunciamientos, algarades, émeutes et massacres, que ce caractère national toujours prêt à la révolte, se formait dès l'enfance, au cirque. On a tant sifflé l'autorité! Plus la personne qui préside est haut placée, mieux on la vise. Présidents du conseil, préfets, maires, tout le monde officiel a eu son fatal quart d'heure. Le Roi lui-même a dû subir plus d'une fois les lois de la tradition d'égalité devant les cornes. Et le moyen d'arrêter dix mille enragés qui vous crient pendant dix minutes, sur l'air de la scie à la mode :
Allez-vous-en l Allez-vous-en !
Allez-vous-en !
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La cuadrilla apparaît : tonnerre d'applaudissements. C'est là que sont le vrai pittoresque de la fête et le coup d'œil unique. Le plus ancien espada va en tête, au milieu ; les autres sur les côtés.
A partir de ce moment, plus de description possible : tout dépend des accidents de la journée. Les taureaux sortent, surtout dans les courses appelées de bienfaisance, ornés de mofios (grandes cocardes), cadeaux des dames patronnesses. La veille, on les a exposées dans les étalages des magasins, au centre de la ville. Ce sont de très jolis ornements, qui coûtent beaucoup d'argent et qui donnent beaucoup d'éclat au spectacle.
Le espada dirige la course et devient responsable des maladresses des autres. Il doit agir bien et vite.
Rien de plus humiliant pour un de ces messieurs que de se voir rappelé à Tordre par le président. On ne doit pas mettre plus de vingt minutes à tuer un taureau. La présidence a le droit de gracier la victime. Mais quelle honte pour le lâche qui n'a pas su tuer son ennemi ! Il y en
a , .des diestroSy qui donneraient leur vie pour œ pas voir leur taureau gracié.
Le brindis, ou petit discours que le espada adresse au président avant d aller se mesurer avec la bête cornue, est presque toujours le même. « A la santé du président et de sa suite, aux Madrilènes, aux Sévillans... » A 1 époque des fêtes patronales en province, on porte un toast au saint ou à la vierge de la localité ! ! !
Quelquefois on adresse le brindis à un particulier; mais jamais pour le premier taureau; l'hommage en appartient au maire ou à l'adjoint qui préside, et qui doit entendre le petit discours le chapeau à la main.
Le cas échéant, on prévient le espada que le duc de *** ou M m6 K... désirent l'hommage. Alors, à son second taureau, le diestro se place en face de la personne en question et fait son brindis ; après la mort de l'animal, il reçoit corarn populo un porte-cigares contenant un billet de mille réaux ou plus, selon la fortune et aussi suivant la vanité.
Entre chaque taureau mort et le suivant, il y a
un petit en tr 'acte pour emporter le cadavre, les chevaux éventrés, tout ce qui est resté sur le sol de la chaude lutte. La fanfare reprend ses airs. A Bilbao, après le quatrième taureau, tout le monde se met à chanter à l'unisson un refrain populaire. C'est charmant, ce zorzico que répètent en chœur quatre ou cinq mille voix avec un entrain sans pareil.
Un jour, il y a vingt ans, Cucharès venait de tuer un taureau, un veraguas qui avait semé le cirque de chevaux (il y en avait quatorze !). Le célèbre espada avait été insulté, excité à la mort par un public qui semblait plus que jamais altéré de sang... Voilà qu'un pauvre moineau, sorti d'une banderilla (1), se met à tournoyer au milieu de la place, désespérant de trouver un refuge. Un torero passe, il traverse le corps de l'oiseau avec une banderilla perdue... De ma vie je n'ai vu spectacle pareil. Dix mille spectateurs debout, les mains levées, demandaient la mort du féroce to-
(i) Dans les courses de charité, on remplit les banderillas d'oiseaux qui s'envolent aussitôt que l'enveloppe éclate.
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rero ; on s'élança même dans le cirque pour assommer l'homme sans cœur!
La course finie, on vend les journaux qui en rendent compte. H y a une petite presse spéciale exclusivement consacrée à cette publicité. Les rédacteurs envoient leur copie après la mort de chaque taureau, et l'imprimerie déploie une activité prodigieuse. La course finit à 6 heures. A 6 heures et demie, on crie dix ou douze journaux très amusants, qui racontent l'histoire de l'après-midi avec les critiques les plus drolatiques de la terre.
Vous pouvez passer six ans en Espagne et vous croire maître de la langue ; je parie que vous ne pourrez comprendre l'argot du compte rendu (les courses de taureaux. 11 est tel de ces journaux qui vend vingt mille numéros en deux heures.
Les toreros ont changé de toilette; fiers de leur journée, ils vont au café Impérial ou sur le trottoir de la Carrera de San Jèrnmmo, recevoir les corn-
pliraents des amateurs et discuter les péripéties de la lutte.
A minuit, on entend, aux premiers étages des cabarets à la mode, des cris, des chansons, le choc des verres : c'est le bon peuple de Madrid, gens du monde et populaire, qui s'amuse.
La nation espagnole, avec ses courses de taureaux, sera toujours disposée à la guerre et aux entreprises dangereuses. La corrida, la fète du courage, vaut mieux pour elle peut-être que les fêtes admises par une civilisation qui ne recherche que les plaisirs amollissants du bien-être.
Faut-il plaider la cause de la fête espagnole? Je n'en sais rien.
Dès l'enfance on conduit un Espagnol aux courses de taureaux. On le passionne pour le courage des espadas, on l'excite aux émotions de la lutte. 11 devient amateur de ce spectacle et ne peut plus se passer d'un divertissement barbare. Oui, barbare est le mot; je le déclare à cette heure où j'ai quitté l'Espagne depuis plusieurs années. D'ici, je conseille au peuple et au gouvernement
de supprimer une fête qui déshonore l'Espagne en Europe au point de vue de l'humanité. Mais je ne répondrais pas que, transporté tout à coup I Madrid, et entendant les grelots, la musique, voyant la foule se précipiter à la course du dimanche, je ne me laisserais pas soudain entraîner avec elle à la fêle populaire...
Dans le monde civilisé, quel peuple ne court pas voir le dompteur qui risque d'être dévoré par de? lions, ou le gymnaste qui saute les trois trapèzes à cent pieds de hauteur?
L'homme aime le danger. « Supprimez le sang, disait un mien collègue espagnol, dès lors plus d'émotion, plus de lutte, plus d'idéal, plus de drame, plus de poésie. »
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