CHEZ LE ESPADA
Quoiqu'ils soient bêtes au possible, ils sont bons enfants, ces gaillards aux mollets solides, aux larges poitrines et aux muscles endurcis par cette rude besogne de lutter, quatre fois chaque semaine, contre le plus féroce des animaux quand il est élevé spécialement pour éventrer l'espèce humaine !
Complètement illettrés, sortis de l'abattoir, de la rue ou de l'atelier, bien peu appartiennent à la bourgeoisie. Une fois célèbres, riches, (lattes et idolâtrés de la foule, il leur arrive de se donner quelquefois des airs de Messieurs : c'est la loi de tous les pays et de tous les parvenus. Est-ce que ce charmant Gayarré n'était pas furieux contre les biographes parce qu'ils avaient raconté qu'il était fils d'un forgeron? Combien d'avocats, de méde-
cins, d'industriels devenus millionnaires dédaignent d'être nobles? Lagartijo, qui s'est fait propriétaire de fermes et de ganaderias, affiche ses produits comme appartenant à Don Rafaël Molina, alias Lagartijo.
Ils sont cependant, je le répète, très bons enfants, très simples, très aimés de l'aristocratie espagnole, qui fait de ces illustres bouchers ses invités et ses amis.
Us vivent honorablement d'ailleurs. Presque tous sont mariés à des femmes très jolies. M me de Frascuelo (suis-je poli?) a une réputation de beauté méritée. La femme de Lagartijo est fort bien. Currilo et les autres n'ont pas fait preuve de moins bon goût. Au reste, cela leur est facile, car ils n'ont qu'à choisir. L'Espagnole adore le courage, et les femmes sensibles raffolent de l'homme qui expose gaiement sa vie tous les jours. Les espadas ont fait plus d'une conquête.
Ce sont elles, femmes honnêtes et vertus farouches, qui préparent la jaquette dorée, les bas de soie, la casquette ornée de madronos, la jolie cra-
vate rouge qui passe à travers la bague en or, et la ceinture bleue ou violette qui serre la taille.
Ce sont elles aussi qui préparent, dans une chambre de la maison, le petit autel à la sainte Vierge où brûleront des cierges tant que durera la course; le ménage est pieux et Ton ne commence pas la représentation sans avoir prié pour le succès.
Le espada qui s'engage avec son imprésario amène avec lui sa quadrille (cuadrilla).
La cuadrilla se compose de :
Lui;
Deux banderillwos (trois parfois) ;
Deux picador es ;
Un puntillero (celui qui donne le coup de grâce).
Ces cinq ou six hommes sont dévoués à leur ami et maître, au point de ne jamais discuter avec lui quoi que ce soit. Ils l'aiment comme un frère, l'admirent comme un dieu.
Jamais de contrat entre eux. Le espada traite pour tous, et dans ce monde étrange h signature
est une parole. On discute les prix, on marchande, pendant deux heures. Une fois la chose arrêtée, on boit un coup, on se serre la main; c'est fait; le diestro et ses hommes sont engagés pour six, huif t dix courses; nul n'a jamais manqué de parole, et cela pourrait coûter la vie. Voilà l'honneur castillan... On le retrouve au plus bas de l'échelle sociale.
Les prix ne sont pas très élevés. Frascuelo cl Lagartijo gagnent deux ou trois mille francs par représentation. Ils ont à payer au picador et au banderillero deux cents francs. Vous voyez qu'en Espagne on expose sa vie pour assez peu d'argenL
Quant aux espadas, comme ils font deux, trois et quatre courses par semaine à Madrid, à Barcelone, etc., ils s'enrichissent rapidement.
Le Gordito s'était retiré à Séville, il y a quelques années, avec quatre cent mille francs. Frascuelo et Lagartijo ont la réputation d'être millionnaires (1), ce qui n'aurait rien d'étonnant : depuis
(i) En Espagne, on compte par millions de réaux, c'est-à-dire deux cent cinquante mille francs.
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quinze ou vingt ans qu'ils jouent (si on peut appeler cela jouer), on calcule qu'ils ont gagné environ cent à cent cinquante mille pesetas par an.
Rendons-leur cette justice qu'ils sont charitables, voire même prodigues : ils prêtent à tout venant et entretiennent autour d'eux une foule de flatteurs, de pseudo-journalistes et de viveurs qui les grugent. Il n'y apas de fête de bienfaisance à laquelle ils ne prêtent leur concours gratuit, le plus rjoble de tous, car c'est le concours de leur vie.
Vous connaissez comme tout le monde le costume classique du torero espagnol. Cependant, on le reproduit si mal d'ordinaire que je profite* de l'occasion pour relever les fautes commises dans Carmen. Je l'ai vue à l'Opéra-Comique. Presque tout y est faux, depuis les boucles d'oreille de Taskin jusqu'aux picadores de fantaisie et aux toreros (pas toréadors). Au quatrième acte, on voit des prêtres dans la foule ! Et le reste !
La cuadrilla se rend chez le espada pour sortir avec lui. Les picadores vont de leur côté. Les premiers partent en voiture découverte, attirant
les regards de la foule. Les femmes restent à la maison ; les unes habituées au danger qui les menace, les autres dissimulant la terreur qui s'empare d'elles chaque fois que le bien-aimé part pour affronter la mort devant dix mille personnes friandes de l'odeur du sang.