DIX-HUITIÈME LETTRE
C'est assurément une question épineuse de savoir si les journalistes romains font partie de la société romaine. Affirmer le pour ou le contre serait généraliser à l'excès. Vous rencontrerez là-bas beaucoup de journalistes, mon jeune ami : vous en recevrez quelques-uns; vous aurez à compter avec bien peu. Actuellement à Rome, il n'y a pas de grands hommes de presse. Toutes les choses qui dépendent de la presse, annonces, exemplaires, et le reste, se brocantent à bon compte. Quelques israélites tiennent en main presque tous les organes de publicité et les étalent chaque jour sur le marché politique pour un bien mince profit.
Rome est une ville de beaucoup de journaux; ce n'est pas une ville de grande presse. L'opinion publique s'élabore à Milan, à Turin, voire à Naples, Rome n'est pas encore la capitale des journaux. Tandis que les feuilles radicales de Milan, comme le Secold, liiPerseveranzay ou celles de Turin, comme le petit journal de dom Margotti, VUnità CattolicUy inondent la péninsule, les imprimeries romaines n'expédient guère leur papier au delà des limites de la province. Seuls, le Popolo romanoy organe officieux de M. Depretis, dont le service télégraphique est bien entendu, et le Mesmgero^ simple recueil de faits divers et de scandales, s'exportent dans les bourgades lointaines.
On a fondé à Rome une association générale de journalistes. La discorde y règne à l'état endémique. Dans cette sorte de cercle, le président seul a droit à l'attention. C'est M. Bonghi.
Il dirige une revue fort littéraire, \di Niiova Antologia^ revue conservatrice et libérale, la seule dans toute l'Italie qui mérite d'être citée après la Civilta cattolica, l'organe florentin des PP. jésuites. M. Bonghi parle comme un grand orateur; il écrit comme un grand écrivain. Il a la science et le style. Il fait autorité en toute question qu'il aborde. C'est aussi le plus aimable homme du monde, et
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VOUS aurez plaisir à sa conversation, aussi simple, aussi naturelle, qu'elle est instructive et diserte.
M. Bonghi n'a jamais varié dans ses sympathies pour la France. Il a toujours recommandé à ses amis du Gouvernement la prudence et la modération à l'égard de l'Eglise. Il apparaît comme un survivant de la grande race des Massimo d'Azeglio et des Guido Capponi. Travailleur infatigable, il exerce sur tous une salutaire influence, et ceux mêmes qui ne suivent pas ses conseils ne lui ménagent ni leur respect ni leur admiration.
Mais M. Bonghi, directeur de revue, ancien ministre, n'est qu'un journaliste honoraire. Il ne communique que par des lettres avec la presse quotidienne.
Vous rencontrerez dans bien peu de salons M. Arbib, ancien député, directeur de la Lihei^ta. petite feuille à un sou, déchue, comme son chef, d'un moment de popularité. M. Arbib est un israélite qui recherclie de préférence les rapports avec ses coreligionnaires de l'Allemagne. Il se distingue par une incorrigible gallophobie. Figure peu sympathique.
Au temps où Florence servait de capitale provisoire à ritalie, où la droite occupait le pouvoir, la Gazzetta cTItalia et son directeur, M. Pancrazi, jouissaient d'une influence incontestée, M. Fan-
crazi n'a apporté à Rome qu'un journal diminué comme sa réputation. Il se donne pourtant une peine inimaginable pour bien rédiger sa grande feuille. Il y réussit : mais Tautorité lui manque. C'est un homme solennel à la manière de certains financiers ; mais il n'a que les allures d'un financier et aussi les combinaisons parfois hardies. Son journal vit d'expédients.
Je ne donnerai qu'un souvenir à la Bassegna, aujourd'hui morte et bien oubliée, où quelques doctrinaires tenaient chaire publique, mais devant un maigre auditoire. Avec la Gazzetta (Tlialia^ la droite n'est plus représentée que par VOpinione, journal très grave, très bien fait, très peu lu.
Le plus ministériel des journaux, c'est assurément le Popolo romano. La lecture de cette petite feuille est propre à enfanter des idées roses : elle convient aux tempéraments optimistes. Vous avez vu sur un tout petit théâtre de Paris cette farce où un aubergiste ne cesse de répéter : « Tout va bien! » alors que sa vaisselle est en miettes, que ses vitres voient en éclats. Ainsi fait le Popolo romano; « Tout va bien » est sa devise, alors que les ministères s'écroulent, que les diplomates européens échangent des protocoles sur des volcans de mélînite ou de roburite»
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J'ai vanté le service des dépêches de ce journal. Vous devez Tacheter chaque matin : il vous donne un résumé fort exact de tous les événements ou incidents de la veille dans toute l'Europe . Nulle part ailleurs vous n'en trouverez d'aussi clair.
M. Chauvet, un Piémontais, dirige le Popolo. Vous le rencontrerez au théâtre ou dans les cafés, guère ailleurs. C'est un petit homme brun, à l'air froid et quelque peu infatué. Ancien sous-oflicier, il quitta l'armée, après des peccadilles. Sa fortune comm'ença au temps d'Antonelli, dans ces derniers jours où la vie du cardinal fut troublée par les suites de péchés de tout âge. M. Chauvet soutint auprès du cardinal les droits de la comtesse Lambertini, et auprès de la comtesse, les défenses du cardinal. Depuis, M. Chauvet s'occupe surtout de jeux de bourse. Sur ce marché romain si restreint, il trouve le moyen de réaliser des différences énormes, si énormes, dit-on, qu'un jour son protecteur M. Depretis a dû annuler les opérations de jeu, afin de le sauver d'une perte extravagante.
Le Diritto est inspiré par M. Mancini; j'ignore qui le rédige ; assurément, ce n'est pas l'inspirateur, car ce journal est écrit dans un style brutal qui n a jamais été celui du sémillant juriscon-
suite. Le Diritto éprouve sans doute aujourd'hui quelque peine à défendre la politique de son maître.
M. Crispi inspire et rédige souvent les articles de la Riforma^ articles parfois éloquents, plus souvent encore hostiles à la France. La Ri forma fait une guerre modérée à M. Depretis, au nom des principes de la démocratie pure.
Tous ces journaux, dont Faction parlementaire est assez sérieuse, sont de faible tirage.
Le Popolo romano lui-même n'excède pas une publicité de douze à quinze mille exemplaires.
La presse fantaisiste n'a guère plus de succès.
Le Fanfulla passe pour être l'organe préféré de la Cour. On y parle ce jargon semi-français qui est en usage dans la bonne compagnie. On y cherche le tour plaisant. La poésie y est admise ; l'un des chantres habituels du Fanfulla a épousé la petite duchesse de G. . . dans des circonstances qui prêtent à la médisance.
Le CapitanFracassafdLÏl concurrence aui^an/«///a. Il avait pour directeur ou administrateur l'un des frères Gentili, aimable garçon qui correspondait avec le Temps de Paris, et s'occupait aussi de finances. Mais le Capitan Fracassa^hx^n que pourvu d'attaches officielles, montrait des tendances beau-
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coup plus avancées que le Fanfidla. Il mène contre le cabinet une campagne d'épigrammes savamment inoffensives. Il est plus gai et plus vivant que le Fan f alla.
Le plus sérieux, le mieux informé, le mieux installé, des journaux d'opposition, c'est la TV/htina du prince Maffeo Sciara-Colonna. Ce jeune prince s'ennuyait à bon droit du métier si vide de prince romain. Les fonctions de député ne suffisaient pas même k son activité, non plus que les plaisirs de Rome et même ceux de Paris. Il utilisa les terrains situés derrière son magnifique palais du Corso pour construire un théâtre d'opérettes, le Quirino^ et les bureaux d'un journal, le seul de Rome qui soit à peu près agencé à la moderne, avec salle d'escrime, salon de réception, bibliothèque, etc. La Tnbuna coûte au prince plus de 200.000 francs par an.
Là affluent, de tous les points du monde, les nouvelles les plus désagréables à M. Depretis ou à M. de Robilant.
Le premier directeur de la Tribima a été M. Roux, député piémontais, qui rédigeait en même temps la Gazzetta piemontese. C'était un courtois et savant rédacteur, qui cependant ne tarda pas à quitter la place.
Le succès de la Tribuna grandit lentement. Le prince ne cherche pas une affaire dans cette entreprise. U jette galamment à la politique ses billets de banque et son activité prodigieuse.
Les frères Sonzogno de Milan ont établi à Rome une succursale de leur5^co/o, la Capitale, journal d'un républicanisme accentué, mais bien rédigé et autrefois bien informé. On le vend beaucoup par les rues, vers deux heures de l'après-midi.
Vous ferez certainement connaissance, dans les salons de l'ambassade française, avec M. Harduin, jeune Français qui rédige avec beaucoup de bon sens et d'esprit Vltalie. M. Harduin est aussi le correspondant du journal parisien la France.
Vltalie, comme le Popolo, mais avec plus d'indépendance, est un journal calme, rassurant, conciliant. C'est la propriété de M. Obleight, un singulier homme, qui cumule d'innombrables affaires. Vrai type (Ta/fariste^ cet israélite autrichien, qui arriva dans la capitale sans sou ni maille, roule aujourd'hui carrosse, mais, prétend-on, sans être beaucoup plus riche que lors de sa venue. Il trafique les annonces, les billets de loterie, les petits billets de commerce. C'est à la fois le Lagrange et Cerf et le John Arthur de Tltalie. S'il ne s'enrichit
pas, c'estqu'il n'y a vraiment pas moyen de s'enrichir à Rome.
La popularité ne s'attache là>bas qu'aux journalistes excentriques, j'ai nommé Coccapieller etSbarbaro. Ces deux originaux ont payé leur popularité d'un nombre incalculable de mois de prison.
Leur aventureuse carrière appartient à l'histoire. Coccapieller, ancien suisse du Quirinal, au temps où le Quirinal était palais pontifical, devenu par désertion cavalier dans les troupes révolutionnaires, puis palefrenier de Victor-Emmanuel, puis à Paris caissier d'un commerce grotesque, revînt enfin à Rome servir la monarchie à sa manière. Il fonda VEzio II, du nom d'un célèbre tribun. Il fouailla sans merci les puissants du jour, protestant sans cesse de sa fidélité'à la maison de Savoie. On voulut l'assassiner dans une taverne du Trastevere. Il n'échappa au revolver que pour aller en prison pour diffamation. Élu député, il eut la sottise de donner sa démission , pour se faire coffrer. Je crois qu'on vient de le délivrer, en le réélisant. Le succès de VEzio II a été énorme. Sur la place Colonna, au Corso, cette multitude d'oisîTs qui bayent au ciel bleu, passent le temps à deviser sur les hommes, sur les femmes, devant ces éternels verres d'eau qui constituent dans les cafés la
consommation habituelle des Romains, on colporte le cancan, la nouvelle à la main, le petit scandale* VEzio II donnait un aliment à ce papotage. De là son étrange succès. Coccapieller, gros homme vulgaire, ne pouvait se promener sans être accompagné d'une foule qu'il haranguait. 11 parlait du haut de sa fenêtre, au quatrième étage de la place du Peuple. Il parlait en prison, partout. Sa grossière éloquence enivrait la canaille romaine.
Sbarbaro est un Coccapieller lettré, mais toqué. C'est surtout aux femmes officielles qu'il s'attaquait en ses Fo;c//^cai/rfm^, journal hebdomadaire, sorte de Lanterne qu'il rédigeait à lui tout seul. 11 fit gagner beaucoup d'argent à son éditeur Sommaruga, depuis condamné à son tour. 11 reçut force volées de coups de canne, encourut nombre de mois de prison, s'échappa, mit la police sur les dents, reparut et fut aussi délivré par l'élection populaire.
Sbarbaro écrit des insanités dans un style très pur. 11 passa la grande moitié de sa vie dans une chaire de professeur d'Université. 11 en a gardé le beau style. On l'a révoqué je ne sais pourquoi. 11 est devenu un grand embarras pour le Gouvernement.
Je citerai quelques correspondants de journaux
étrangers, qui, plus que les journalistes indigènes font partie de la société romaine. Tout d'abord M. Shakespeare Wood, correspondant du TimeSj homme aimable, érudit, brillant causeur, familier des ambassades et même des salons difficiles. M. Granier Montferrier, après une carrière accidentée, a suivi le Gouvernement de Turin à Florence et à Rome pour le compte du Journal des Débats. C'est un spirituel vieillard très considéré, une sorte de troisième conseiller d'ambassade à cheval sur les deux légations de France. Il a des amis dans tous les camps, et son plus grand plaisir est dele's réunir à la table de l'hôtel d'Italie. C'est le Nestor de la presse romaine. Il y a, comme correspondant de la Germania de Berlin, un personnage assez louche, M. Marsorati, affilié au parti prussien du Vatican, -grand artisan d'intrigues de toutes sortes. Celui-là n'est regu que dans des antichambres de journaux et des bureaux d'ambassades.
La presse cléricale est toute à la solde du Vatican. J'ai dil que Léon XIII dépensait volontiers l'argent du Saint-siège à entretenir la presse.
L' Osservatore romano est le plus ancien et le -plus officiel de ces journaux. Le marquis de Baviera, par sa retraite, a emporté avec lui la physionomie la plus originale et la plus sympathique
de cette presse vaticane. Pie IX le combla de bontés que Léon XIII ne lui a pas continuées. On lui a préféré le marquis Crispoldi, homme d'affaires plus habile, écrivain moins fin, moins alerte, mais plus sérieux. Les articles de VOsservatore se rédigent au Vatican. Toutes les contradictions qui abondent en ce saint lieu se reflètent dans ce journal. Le marquis Crispoldi vit fort retiré ; il ne fréquente ni les cercles ni les salons, comme faisait son prédécesseur.
La Voce délia Verita est un journal populaire, entretenu par le prince Lancelotti et la Société des intérêts catholiques. Plus indépendant que VOsservatore, sa polémique est aussi plus vive. C'est le seul journal clérical romain qui tire à quelques milliers d'exemplaires.
Enfln, pour terminer la série, un mot du Moniteur de Rome, la création de M*^' Galimberti, son marchepied, sa raison principale d'être quelqu'un. C'est un journal où l'on peut lire entre les lignes la politique dominante du Vatican. Mais c'est à peine si trois ou quatre cents personnes dans le monde se donnent le travail de déchiffrer l'énigme. La rédaction du Moniteur de Rome est composée d'un ramassis de prélats sans emploi et de correspondants de journaux exotiques, qui n'ont
d'affînité qu'en un point : leur ignorance totale de la langue française. Ce journal est écrit dans le sabir particulier à la Ville éternelle. Ils ne connaissent guère mieux la politique, ce qui ne les empêche pas d'agiter quotidiennement le sort des empires. Cette publication informe a déjà coûté plus d'un million au Saint-siège. On y prêche hypocritement une sorte de réconciliation entre l'Italie et le Vatican. Enfin on y soutient à outrance la politique prussienne, si fort en faveur auprès du Souverain pontife. Ce n'était pas la peine de fonder pour cela un journal en langue française à Rome. Mais Léon XIII n'a jamais été heureux dans ses fondations de presse.
En somme, il n'y a pas à Rome un second journaliste qui puisse être comparé à M. Bonghi. La presse y compte peu.