DIX-NEUVIÈME LETTRE
Il n'est pas facile de vous parler de la littérature italienne. C'est un thème scabreux, difficile, étant données les conditions spéciales dans lesquelles ritalie nouvelle se trouve depuis vingt années.
Surtout, il faudrait pouvoir faire abstraction du passé et de ces œuvres magnifiques, immortelles, que l'univers lit et relit, qui sont la gloire de ritalie, dont la rayonnante lumière inonde la Péninsule et fait paraître éteint ce qui pourrait être brillant ailleurs.
Les grands noms du Dante, du Tasse, de TArioste, de Pétrarque, de Guicciardini, de Machiavel et de bien d'autres sont constamment, continuellement
sur les lèvres de tout le inonde, et n'ont pas cessé d'alimenter les discussions littéraires. Aussi les œuvres nouvelles ne peuvent-elles que pâlir auprès des œuvres anciennes. Le fils d'un grand homme parait toujours lui être inférieur; de même les héritiers d'une grande époque, quels qu'ils soient, sont écrasés par elle.
Mais la littérature italienne moderne n'a pas le droit de gémir sur une injustice.
■ On peut le dire, et tout le monde vous le répétera à Rome, elle est en pleine décadence. Si vous prêtiez l'oreille à la critique, généralement malveillante, qui a pris naissance dans la nouvelle capitale, ce n'est point de décadence qu'il s'agit, mais d'écroulement, d'efîrondrement général : prosateurs, historiens, poètes, auteurs dramatiques^ tout est mauvais, archimauvais, ridicule, bon à jeter aux gémonies.
N'en croyez rien. Jugez en vous-même, lisez les livres, écoutez les pièces, récitez les chants des poètes et vous aurez encore d'agréables étonnements. Vous conclurez qu'il n'y a pas de quoi se désespérer et vous noterez ce trait caractéristique de l'esprit italien, — le besoin d'abaisser, de vilipender tout ce qui se fait chez lui. L'Italie n'est pas le seul pays ou le nemo propheta in patrid
4o6 LA SOCIÉTÉ DE ROME.
soit exploité. Dans tous les pays latins particulièrement, on aime à détruire ce qu'on a produit.
La vérité vraie sur la littérature italienne c'est qu'elle n'a pas su garder les positions acquises, et l'on avait le droit de rêver pour elle qu'elle se maintint sur ces hauteurs, étant donné l'élan, l'essor magnifique des premières années de la vie nationale.
U y a treize ans à peine, Prati et AUeardi , dans le genre romantique, étaient considérés comme des poètes de premier ordre. Ëmilio Praga ressuscitait Alfred de Musset; Andréa Maffei, splendide organisation de poète et de penseur, traduisait Shakespeare, Byron , Milton , Schiller, Gœthe coup sur coup; ces noms de poètes italiens couraient sur toutes Içs lèvres, électrisaient la foule qui les aimait, les comprenait et surtout les respectait. Mais tous ces penseurs illustres ont disparu peu à peu.
A leur place, il est vrai, pouvant consoler de leur perte, un astre se levait, astre lumineux dont Téclat est encore suffisant pour éclairer toute une période littéraire qui reste radieuse, s'enlevant au-dessus des morts et des vivants d'un vigoureux coup d'aile. J'ai nommé Giosué Carducci, dont la renommée est déjà retentissante et qui marche vers rimmorlalité.
Lorsqu'à Florence, vous entrez à Santa Croce — le Panthéon italien — vous êtes arrêté sur la droite, par un magnifique mausolée sur lequel on lit, en lettres d'or, ces simples mots :
OnORATE L ALTISSIMO POETA.
C'est le grand hommage d'un peuple à son poète, au plus grand, à celui qui a incarné en lui la pensée, les aspirations de l'Italie.
Le monde entier passe en s'inclinant devant ce tombeau, et l'admifation s'accroît de siècle en siècle, tant ce génie apparaît au travers des âges au-dessus des autres génies.
L'Italie a un culte pour celui qui est le génie de sa poésie, commelFlomère le fut pour la Grèce, et elle ne cesse de lui rendre hommage. La poésie a de tout temps été un art italien et a trouvé dans tous les siècles une incarnation nouvelle. Dante est resté seul, très haut, si haut qu^aucun ne saurait y atteindre, mais, au-dessous de lui, de puissants esprits sont venus suceessivcmenl enchanter, secouer, réveiller les Italiens.
Celui qui, de nos jours, parait appelé à prendre place parmi les grandes illustrations poétiques, est Giosué Carducci. Giosué Carducci n'est pas seulement un penseur et un poète, il est certainement un des grands poètes de son temps.
Il a cinquante ans; de petite taille, très robuste, de grands yeux noirs étincelants sur une figure énergique; la chevelure noire qui commence à grisonner, frisée, en désordre; regardant souvent devant lui sans voir, car sa pensée est Dieu sait où; causeur magnifique, esprit fm, caustique, profond, c'est bien Thomme de ses œuvres, l'homme, le poète, le critique de toutes les audaces.
Il occupe, à l'Université de Bologne, une chaire de littérature qui pourrait sembler bien peu de chose s'il n'en avait fait par sa présence, par son autorité et sa grande science, une espèce d'empyrée.
Comme orateur, il n'est pas remarquable, et son improvisation est quelquefois pénible ; mais aussitôt qu'il laisse courir sa plume sur le papier, toutes les causes qu'il épouse s'ennoblissent, s'élèvent très haut, excitant l'admiration générale.
Assister à quelques-unes de ses leçons est, pour l'esprit, une jouissance fortifiante que les Italiens et les étrangers recherchent avec passion dès qu'ils arrivent à Bologne.
Quant aux étudiants, quant à ses élèves, il est inutile de vous dire qu'ils le considèrent comme un dieu, et que, surtout, ils l'aiment comme un père.
Aussi, aux élections générales, avait-on cru pouvoir le présenter comme candidat (d'opposition, s'entend) à Pise, siège d'une Université; mais ni son grand nom, ni sa popularité, ni son magnifique discours, ni la pensée d'envoyer siéger au Parlement un homme d'élite, n'ont pu prévaloir contre les surprises de la cuisine politique. On lui a préféré un inconnu, ou tout au moins un homme bien peu connu... et Giosué Carduccî est retourné à sa chaire de l'Université de Bologne. Les jeux de la politique et du hasard!... Au reste il en vaut peut-être mieux ainsi, et on ne se figure pas bien Carducci au milieu des misères et des expédients de la politique, ou, si vous voulez, au milieu d'une politique d'expédients, dont toute l'Europe vit depuis des années.
Giosué Carducci est arrivé à son heure.
L'Italie nouvelle avait besoin d'être débarrassée de tout le fatras des bergers d'Arcadie, du conventionnel, des soupirs des trouvères, des plaintes des abandonnés et dés incomprises. A cette nation nouvelle il fallait une poésie mâle et robuste, il fallait un Tyrtée, ou... un Carducci! il ne manqua pas plus à son pays que le héros populaire, que le conspirateur national, que le penseur politique, que le roi galantuomo qui vint, lui, pour
rallier sous le même drapeau : Mazzini, Garîbaldi, Cavour... puis Carducci!
Et tout le fatras d'une époque morte fut balayé dans la littérature par un souffle puissant, par une voix mâle et jeune, celle de Carducci. Levia gratta, son premier livre, ou, du moins, le premier de ses livres que Ton ait compris, le porta aussitôt au premier rang. Depuis il n'a cessé de travailler, d'écrire, et de jeter de temps en temps à la foule une œuvre nouvelle; œuvres de critique admirables, ou œuvres de poète élevées et profondes et toujours exquises.
Si on rinterroge, si on le pousse un peu, il vous répondra : Non faccio più il poeta ; mais ce sont là des serments de joueur et ce sont surtout de vaines menaces. Au premier jour, au premier choc, sitôt qu'une action belle ou un fait éclatant secouera son ftme, vous en verrez jaillir de superbes cris.
Parmi ses plus puissantes et ses plus heureuses inspirations vous devez mettre le : Ça ira! (Sic.)
C'est un petit volume, de simples sonnets dans lesquels la magnifique épopée française est coulée en bronze. Quelle puissance! Jamais Thumble sonnet n'avait été appelé à de si hautes destinées!
Mais ce qui a rendu Giosué Carducci populaire, ce qui l'a mis à la première place d'où il ne pour-
rait plus descendre, c'est son œuvre maîtresse : le Ode barbare^ œuvre splendide dans laquelle il voulut essayer de donner à la langue italienne toute la souplesse et la richesse des mètres anciens, grecs et latins, — barbares^ dit-il, pour des oreilles faites aux harmonies de la lyrique italienne.
Dans les Odes barbares^ non seulement la forme se trouve être classique et antique, mais le sujet l'est aussi.
Le poète favori de Carducci, celui dont il s'esl inspiré, qu'il atteint parfois, c'est Horace. Ses odes sont comme un écho de la perfection et de la grâce de celles du cygne d'Apulée.
Carducci connaît à fond les différentes litlératures modernes, et surtout la littérature allemande ; mais il n'a pas laissé son génie se perdre dans les idées d'autrui. Malgré le travail patient, acharné, auquel il se livra pour s'instruire, il resta en pleine jouissance de son âme, avec une pensée, un sentiment complètement italiens, et il put être ainsi, pour l'Italie, ce que furent pour l'Allemagne Klopstock, Hoderlin et Plater, mais chantant mieux que ceux-là et s'élevant plus haut, la langue italienne ayant bien d'autres affinités que l'allemand avec les anciens.
Est-ce à dire que Carducci soit passé maître et
maître acclamé sans discussions, sans efforts, sans peine? Certainement non. Il trouva, lors de ses débuts, des ennemis acharnés, mais aussi des admirateurs, des défenseurs de premier ordre, non seulement en Italie, mais à l'étranger, et surtout parmi les classiques allemands qui le traduisirent avec passion, et le donnèrent comme modèle à suivre.
Mais le plus puissant, le plus ardent, parce que certainement il était le plus convaincu de ces défenseurs, ce fut Carducci lui-même. Son œuvre a la main, il se jeta dans la mêlée, attaquant et terrassant ses adversaires par des coups formidables dont ils ne purent se relever, car il ne faut pas l'oublier, à côté de Carducci poète, il y a un Carducci critique, admirable.
L'effort que cet homme de génie a fait n'a du reste pas été stérile pour son pays ni pour son temps; et on a vu se produire maintes tentatives pour revenir au classique pur. Je ne saurais pas vous dire si Ton a réussi, vraiment réussi; mais certes on y a beaucoup gagné. Les études littéraires se sont faites plus sérieuses et meilleure».
Carducci a la force et l'élévation de la pensée , le sentiment élevé et exquis et surtout l'intuition absolue du vrai. La forme a chez lui toutes les
grâces de Fart païen et toute la puissance de ridée moderne.
11 a su vaincre des difficultés étranges; par exemple, il a traité, avec les formes, la mesure des anciens, des sujets actuels, et une de ses alcaïques est restée célèbre, celle qui porte pour titre : « Alla stazione » (m una mattina (Tauionno).
En ce moment-ci, on n'annonce rien de lui ; mais il travaille à donner une édition complète de ses œuvres et il y apporte tous ses soins.
Cette édition complète, revue par lui, avec cette sévérité et cette sûreté de jugement et de goût qui en font un homme si complètement supérieur, permettra d'avoir une idée juste du chemin long et glorieux que le grand poète a déjà parcouru.
Faut-il vous nommer Guerrazzi, ce colosse, qui a quelque chose du porte-lumière, de Tarchange déchu? Certes Guerrazzi a volé plus haut qu'aucun homme, mais ses ailes n'ont pas toujours pu le soutenir et il a été plusieurs fois précipité. C'est bien audacieux, à moi diplomate, de parler d'un homme d'une si grande envergure, mais je ne puis, en vérité, le passer sous silence, et je vous en dirai quelques mots.
Francesco Domenico Guerrazzi est une de ces figures que l'analyse et la critique ne peuvent
aborder ou peindre sans les diminuer. Ce qu'il faut, c'est lire les œuvres d'un tel maître avec le degré de compréhension qu'on peut avoir. Guerra/zi est un homme de génie qui n'a pas pu donner sa mesure entière. En 1848, il a joué un grand rôle, mais la révolution ayant échoué, il en est sorti amoindri politiquement. En 1859-1860, la grande transformation de la Péninsule s'est faite presque en dehors de lui, ou plutôt il n'a pas été de ceux qui ont pris part à l'action ; d'autres, peut-être plus grands et en tout cas plus heureux, ont su puissamment aider les aspirations nationales à vaincre leurs entraves.
Guerrazzi toutefois s'est passionné pour ce mouvement de 1859-1860, et il fut, en Toscane, TAme du parti unitaire. Il était considéré à juste titre comme l'un des grands hommes de la patrie, et tous les respects, toutes les admirations, allaient à rhomme politique, et au penseur. C'est surtout comme écrivain qu'il était aimé en Italie. Deux générations ont puisé dans ses merveilleux livres la conviction profonde que l'unité de l'Italie devait se faire. L'Assedio de Firenze fut un terrible coup de canon dont le bruit se répercuta dans tous les cœurs italiens. Dans la Battaglia de Benevento, dans Béatrice Cejicij dans tous ses romans, dans
tous ses écrits, on ne trouve qu'une pensée, qu'un but: la patrie à relever. Forcé de déguiser sa pensée, il était compris dans toute l'Italie à la moindre allusion. Guerrazzi écrivait la langue la plus ferme et la plus pure. Son style est un modèle, et nul aujourd'hui ne pourrait l'imiter. Sa phrase est parfois hachée, dure et violente ; mais la pensée s'en détache claire et superbe. Guerrazzi se rapproche de Tacite plus que de tout autre écrivain classique.
Ses concitoyens ont voulu lui rendre dernièrement l'hommage qu'ils lui devaient et lui ont élevé une statue fort belle sur la place de Livourne, sa patrie. Son mausolée, au cimetière de la Madone de Montenero, près de Livourne, est aussi fort beau. Il mérite d'être visité. C'est à Montenero que Guerrazzi aimait à vivre et qu'il est mort. Comment parler de l'homme politique? Pour juger sa carrière il faudrait reprendre les choses de bien loin, et je ne le puis. J'ajouterai quelques considérations bien insuffisantes sur l'homme de lettres. Ses derniers ouvrages, après ceux que je vous ai nommés, et qui restent ses œuvres maîtresses, sont fAsino (l'Ane), œuvre très curieuse et très intéressante, parce qu'il se met en scène et laisse deviner ce qu'il a dû souffrir dans les dernières années de sa vie ; IlBuco nel
muno et // secolo chi muore, son dernier ouvrage, publié après sa mort, ont eu peu de retentissement.
Guerrazzi était un orateur redoutable, dont la parole coupait la figure comme un coup de sabre, dont les colères étaient terribles et dont les phrases cruelles faisaient trembler ses adversaires politiques. Sa bète noire, vous le savez, était la papauté, et il a été presque aussi gibelin que Giovan Battista Nicolini, le grand poète dramatique toscan, l'auteur A'Arnaldo di Brescia^ ce qui est tout dire.
Mais le nom de Giovan Battista Nicolini me remet en mémoire que, presque à la môme époque, se détachejde Tempyrée littéraire une noble figure, celle de Massimo d'Azeglio et celles d'autres grands cœurs et de grands esprits, hommes de lettres et hommes politiques à la fois qui, comme Guerrazzi, aidèrent à faire vivre l'idée italienne. Alexandre Stanzoni, .-Vzino Capponi, Xicolo Tommaseo, J. B. Nicolini et Beppo Gusti, le Béranger de ritalie. Lorsqu'on évoque cette pléiade, qui illuminait l'Italie il y a à peine un quart de siècle, et qu'on regarde le présent, l'avenir apparaît complètement vide.
La génération nouvelle est une génération de
gens studieux, de piocheurs, qui se sont jetés sur les bibliothèques, furetant, compulsant, comparant, et c'est tout ! On ne produit plus de grands livres, on n'écrit pas de poèmes épiques, l'imagination manque; la critique savante, sérieuse, a tout envahi. Elle est mal tresse ; elle garde la tombe des morts, et si quelque vivant voulait, par hasard, essayer d'en forcer l'entrée, il serait arrêté net par ces dragons qui ne permettraient pas qu'on dérangeât leurs jugements.
Autour de Carducci et de Guerrazzi, d'autres esprits élevés, d'autres penseurs, des rêveurs, viennent se grouper; je vous cite quelques noms : Kapisardi, le poète épique du rationalisme avec son Lucifer; Lorenzo Stechetti, pseudonyme du Bolonais Olinto Guerrini. Ce pseudonyme vaudrait la peine d'être commenté, car il a été pour beaucoup dans ce succès rapide d'un poète réaliste subjectif et pessimiste. Arnaboldi est généralement moins goûté, parce que chez lui le penseur domine le poète et le rend énigmatique. Boïto est une personnalité originale; son esprit a une tendance marquée pour les littératures nuageuses, vaporeuses, des pays du Nord.
Parmi les toutjeunes, les derniers venus, Gabriele d'Annunzio est apprécié pour la sève vigoureuse, la
jeunesse de ses idées , mais il est maniéré , contourné , souvent obscur. Philippo Turati, le poète du positivisme scientifique et du socialisme expérimental, et Marradi, un délicat, un charmeur, ont tous deux une valeur. Luigi Gualdo, que la Nouvelle Revue a écorché vif en signant Giraldo une remarquable nouvelle vénitienne de lui, a écrit un volume en vers y les Nostalgies y qui sont une œuvre peu commune. Gualdo est un lettré, un délicat, un esprit finement distingué et une âme forte. Ses vigueurs ont de la grûce, ses tristesses de la force.
Je vous nomme encore un poète qui s'est fait connaître et apprécier sous le pseudonyme de « comtesse Lara », poète aimable à ses débuts, qui s'est élevé à une belle hauteur dans son livre E ancora versi. Le poète est une femme jolie, aimable, distinguée, qui a dû souffrir mais qui s'est réfugiée dans la poésie : per minorar l'affanno. L'artiste a une valeur réelle, son chant est doux et sonore à la fois. Je laisse son nom dans l'ombre où elle veut qu'il soit tenu.
Je m'arrête, quoique bien d'autres figures de poètes se présentent sous ma plume. J'ai hâte d'ailleurs de vous parler des romanciers et des auteurs dramatiques.
Les premiers sont nombreux sans être remar-
quables; très peu sortent de la foule. Le plus grand nombre s'arrête dès les premiers pas, se décourage au premier obstacle. Très peu s'acharnent, luttent, tombent, se relèvent et recommencent. Cette absence de foi dans Tavenir, cette mollesse générale n'ont pu tremper de réels talents.
Dans le roman historique cependant , le premier essai fut splendide. Rovanni publia ses Cenio a?ini, Mero donna ses Confessioni di un ottogenario; mais, après ces deux grands esprits, réduits au silence par la mort, peu de voix se sont élevées. Je trouve dans mes notes à leur suite : Tito VezioA^ Castellazo, le^ Memo7'ie de Guidade Petrucelli délia Gatina, Papa Shto de Capuana, etc., c'est tout.
Dans l'école naturaliste il y a mieux : un mattre a surgi, Verga, que l'on considère comme le Zola de la France et comme notre Dostoiewsky. Il a publié des volumes admirables sur la Vita dei campiy puis ie Novelle rusticane et / Malavoglia^ premier tome d'une série qui a pour titre / Vinti : les Vaincus.
Verga est un Sicilien, un Sicilien de race, très homme du monde, travailleur résolu, causeur aimable, très considéré et très sympathique. Il a
habité Milan durant plusieurs années, mais il est retourné en Sicile. Aurait-il la nostalgie du pays? C'est possible, mais il reviendra sur le continent. Il n'est, en tout cas, pas le seul à préférer le séjour de la Sicile à celui des quatre ou cinq capitales de l'Italie. Un autre romancier, M. Capuana, après avoir passé quelques années à Florence et à Rome, s'est réfugié tout à coup à Catane et il n'en sort que de temps en temps ; il envoie de là des livres qui sont toujours un véritable événement littéraire ; ce sont des volumes de nouvelles, quelquefois même des contes de fées; tout dernièrement un roman, Giacinta, a été très goûté. On l'a comparé à Madame Bovary,
Après ces deux pontifes du naturalisme, nous descendons tout de suite plusieurs degrés, si nous cherchons des romanciers idéalistes. Barrili n'est qu'un romancier fécond, mais il manque d'élévation de style, de vues larges, de finessç. Salvator Farina est exclusivement patriarcal. Castelnuovo est désespérément huche dans l'azur; seul Fogazzaro, l'un des derniers venus, a une note originale, individuelle, très marquée, dans son Daniele Cortis où il a donné la mesure de sa valeur. Il a su faire de la photographie sociale contemporaine dans les menus détails du sujet qu'il a développé, tandis
que ridée première est complètement spiritualiste.
Il y a des romanciers italiens qui font le roman à outrance. Parmi les plus hardis est Carlo Dossi, l'auteur paradoxal très original de la Desinenza in A., puis Calautti, très personnel dans la forme et dans le fond, auteur de Fidelia ; puis encore Ottone di Banzole, pseudonyme d'Alexandre Oriani, qui vient de publier son Fanfaron du vice. L'un de mes amis, critique de grand sens, me parlant de ce dernier auteur, me disait qu'il aime surtout les poses méphistophélétiques et qu'il tire par la fenêtre des coups de fusil pour effrayer les bourgeois; met son esprit au service des causes fantasmagoriques ; si vous voulez en juger par vous-même, et c'est curieux, lisez son livre intitulé Nô !
Parmi les romanciers féminins il faut citer tout d'abord M"" Malhilde Serao. Fantasia, la Conquistadi lîoma, Il Romanzo délia fanciulla^ sont ses trois derniers romans, publiés coup sur coup, romans qui lui donnent droit à l'une des premières places parmi les romanciers modernes de tous les pays; malheureusement cet esprit si fin, si élevé, si analyste, s'est trouvé entraîné, je ne sais comment, dans le journalisme quotidien, d'abord au Capitan Fracassa, puis maintenant au Corriere di Borna , et il se dépense journel-
lement en menue monnaie, quelquefois fausse, comme dans son appréciation violente du premier chapitre de ma Société de Rome. Rien n'est plus regrettable, car M"* Mathilde Serao est la seule femme en Italie qui put prétendre à la succession de George Sand. On peut dire de son talent qu'il a tous les genres, que son inspiration est infiniment multiple, que son imagination a toutes les richesses. Ce qu elle écrit est original, artistique, imprévu, plein de relief et de coloris. M"* Serao est aujourd'hui M""' Scarfoglio. Avec M"' Matbilde Serao je pourrais vous citer plusieurs femmes italiennes qui font grand honneur à leur sexe, mais il faudrait leur consacrer tout un chapitre pour parler d'elles dignement. Très peu font partie de la société de Rome, et je ne m'écarte de mon programme de ne pas sortir des murs de la ville éternelle que parce qu'il fallait bien que vous sussiez ce qu'on lit à Rome, quelle pièce on y applaudit. Je vous signale donc, pour que vous les connaissiez et les recherchiez dans leurs écrits : la comtesse Lara, que je vous ai déjà nommée, la princesse Dora d'istria dont la réputation est européenne, écrivain lettré et de large envergure. Forsan, l'auteur de la Comtesse Ghizlaine, n'est autre que M'**' Melégari. M^'* Parodi dirige avec une
fînesse et une élévation rares le Jovrnal des enfants; Bruno Sperani, Néera, Cordelia sont trois pseudonymes qu'on se plaît à soulever car ils cachent des femmes de valeur, M"' Pierantoni Mancini trouvera sa place dans le monde politique. Les femmes de lettres italiennes ne font pas seulement honneur à leur sexe par leur savoir et leur talent, mais aussi par le respect qu'elles inspirent; prouvant ainsi qu'on peut être artiste sans rien perdre de sa haute valeur morale.
Je ne quitterai pas les romanciers avant de vous citer quelques noms qui ont attiré l'attention ; d'abord P.Valera avec Mi la no Scoîiosciuta^ livre qui se rapproche de la littérature socialiste de Jules Vallès. Tarchetti, mort avant lui, donnait dès ce moment la note émue avec Fosca et avec Una nobile folVm; Edouard Scarfoglio, mari de M"' Mathilde Serao, peint avec un étrange excès de coloris la vie des Abruzzcs dans son livre de contes : // processo di Frine. De Amicis fait des œuvres exquises d'observation et de sentiment, ses voyages sont admirés de l'Europe entière. On lui reproche de se perdre dans le bleu, quand il veut poétiser la vie militaire. Ghislanzoni s'essaye à imaginer la société à venir avec son Abrakadabran,
Si je devais vous donner une idée des œuvres
importantes sur les lettres et les arts, je n'en finirais plus, car elles sont plus nombreuses que les étoiles. Voici quelques livres qui vous renseigneront sur ce qui s'est produit de meilleur.
Le Confessioni e battaglie de Carducci et, successivement, les essais de De Sanctis, de Settembrini, de Trezza, le Famé usurpate de Imbriani, esprit destructeur de premier ordre, le dictionnaire biographique de De Gubernatis, des biographies de Garibaldi et de Mazzini par M. Jessie White Mario. Les essais historiques de Bonghi. La Storia deiritalia antica de Atto Vannucci, les œuvres positivistes de Marselli , La Scienza délia Storia^ La Guerra et la sua storia, Le Origini delF umanità, Natttra ed Incivilimento. Les livres d'histoire de Cantù. L'Histoire de la Révolution fj^ançaise de Carlo Tivaroni dans le sens girondin. h'Lide, par le professeur Paolo Mantegazza, Thomme le plus vilipendé de ces derniers temps pour son livre : les Amours des hommes, livre de science, s'il en fut, appuyé d'autorités indiscutables, mais qu'on lui a fait un crime d'avoir écrit.
Paolo Mantegazza fait encore son cours d'anthropologie à Florence, allez l'entendre et vous aurez le plaisir de connaître un homme de grand talent, un professeur aimable, un orateur comme
il n'y en a guère, orateur à la mode anglaise, plus causeur qu'avocat, mais plein de savoir, de ilnesse et de grâce.
Je ne vous parlerai décidément pas du tout des livres scientifiques.
Aussitôt arrivé à Rome, vous entendrez discuter sur les ouvrages remarquables de Lombroso, de Ferri, de tous ceux qui s'occupent des nouvelles théories positivistes, sur les crimes et les criminels, sur le naturalisme, sur le darwinisme, sur lamour, sur le mariage, sur le divorce, sur rhygiène, sur le pessimisme, etc. Le pays en est inondé et répond ainsi à ses détracteurs qui refusent de lui rendre justice. Gasco, professeur de biologie comparée, est un penseur hardi, audacieux, qui effraie un peu les savants classiques, mais qu'on n'arrêtera pas dans sa trouée lumineuse. Le professeur Durante et le docteur Pasquali sont des hommes de premier ordre comme médecin et comme chirurgien. L'Italie a de grands professeurs qui sont de grands hommes de lettres. MM. Alex. Villari, Bartoli, Mantegazza, illustrent Ancônc et Pisc. Comballi, le député de Catane, est aussi un littérateur et un savant. Il est tout jeune et prendra Tune des premières places avant peu.
G. Fiorelli est le directeur général des musées du Rovaume et des fouilles. C'est Tun des hommes les plus remarquables du monde entier. On pourrait dire qu'il est né savant tant il a de bonne heure marqué son rang. C'est à lui qu'on doit non seulement ce que l'Italie, depuis 1849, a découvert à Pompéi et ailleurs, mais la classification, le rapport exact et général de ces découvertes avec la vie antique.
La lutte entre les travailleurs et la critique ressortira bien mieux dans la prochaine lettre que je veux vous écrire sur le théâtre, les auteurs dramatiques, les comédiens, le public, la critique et le journalisme ; il y a là des choses curieuses à noter.