‹ La société de RomeChapitre 36 sur 36 · VINGT-TROISIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGT-TROISIÈME LETTRE

Je relisais des fragments de Jean-Jacques, el je me disais combien peu les salons aristocratiques de Rome avaient changé depuis Tépoque papale. C'est la même impression d'ailleurs que donnent les souvenirs de dUaussonvilleet les romans d'About.

Chez les grands seigneurs ralliés, on ne voit plus de cardinaux et de momlgnori ; mais la plupart ont gardé la courtoisie cérémonieuse qui était traditionnelle chez ces princes romains; la frivolité du fond sous des formes solennelles est la même. Lorsque les nécessités de la vie obligent les grands seigneurs romains au contact de la gente nxioca^ surtout à celui des Piémontais ou des Lom-

bards dont les allures sont si simples, si rondes, et vont parfois jusqu'à la rudesse, il en résulte des contrastes curieux que Ton ne voit dans aucune capitale de TEurope.

Ailleurs, la cour est restée le centre de la vie mondaine, et, se modelant sur elle, la haute société a maintenu plus ou moins les étiquettes de l'ancien régime. La maison de Savoie a très hardiment sauté le fossé^ et s'est placée sur l'autre bord, ayant du reste un goût sincère pour la petite bourgeoisie, souveraine dans les huit dixièmes du pays. Aussi la société nouvelle qui se forme à la cour, dans le monde politique, non de Rome, mais de la capitale de Tltalie, fait-elle essentiellement partie de la démocratie. Si je m'en tenais aux analogies de la société de Rome avec celles que je vous ai décrites dans les autres volumes, ce sérail lui faire faire assez piètre figure; mais en écartant toute idée de parallèle, je puis mettre en relief ce qui est particulier, ce qui est actuel, ce qui révèle la fécondité, la puissance de la transformation.

Tels des jeunes princes romains lettrés, qui ont vécu à l'étranger et s'occupent de politique, d'art, de questions sociales, révèlent des hommes de grande valeur.

Il faut se hâter de saisir le présent, car il est sur le point de disparaître. On ne peut douter qu'une transformation , très lente il est vrai , se fasse dans la société romaine, et elle sera, quand elle aura toute son impulsion, plus facile qu'on ne croit. Un des traits particuliers des choses romaines, c'est que tout, à commencer par la religion, y est en surface. Le dessous des choses est vide, et, quand ce n'est pas vide, c'est flasque, c'est inconscient. Je ne parle que des choses d'ordre moral et politique , car la vie matérielle y est plantureuse , et les Romains la pratiquent bien en dignes descendants des légendaires jouisseurs de la fin de lu République et des temps augustes.

L'étonnante hospitalité du Quirinal, dans les bals et les concerts que donnent le Roi et la Reine durant la saison, rappellent les temps féodaux où l'on nourrissait à certains jours tout un peuple. Sous un souverain démocratique, comme le Roi se pique de l'être, les employés de tout grade sont reçus, et c'est une chose extraordinaire que ces agapes où beaucoup arrivent affamés pour faire leur repas du soir. Cinq ou six rangs de personnes debout, se pressant devant les buffets, est un spectacle qui se voit habituellement à ces réunions. Tous se régalent de vins exquis et de mets choisis. Las

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dames du grand monde, qui étaient gênées par celte cohue gastronomique, sont servies à présent sur de petites tables, dans de vastes salons, ouverts riiiver dernier.

(^ette large hospitalité du Hoi, voulant recevoir tous ceux qui ont le droit, par leur emploi, d'être admis à la cour, fait que les habits noirs sont en Irop grand nombre et enlèvent aux réceptions, quel qu'en soit le programme, tout air de gala.

La société mondaine et la société politique sont entièrement séparées à Rome. Les femmes du monde, sauf de très rares exceptions, commencent à peine à suivre avec quelque intérêt les événe-» menls du jour, ce qui s'explique d'ailleurs, car, sous l'ancien régime en général, leur instruction était excessivement bornée.

A Turin et à Florence, la partie la plus éclairée des hautes classes avait pris part au mouvement national, et les femmes mêmes n'y étaient pas IndifiTcrentes :, quelques-unes, suivant le courant; d'autres, en plus grand nombre, dominées par les vieux préjugés et endoctrinées par les dévots, s'efforçant de le remonter. A Turin surtout, la noblesse, seule admise à la Cour, formait en quelque sorte une grande famille autour de la dynastie. En môme temps, par tous les liens que créent la diplo-

matie, l'administration, l'armée, elle était liée h la nionarcliie. Les femmes, pour leurs maris, leurs lîls, leurs frères, s'inquiétaient des avancements et guettaient les révolutions d'antichambre et le jeu des cabales. A Home, dans la société papale, en dehors des prélats, des cardinaux, les hommes eux-mêmes ne s'intéressaient à rien du tout; comment les femmes eussent-elles fait autrement?

Aussi, même dans la partie de la société romaine (jui s'est ralliée, continue-t-on à frayer plus volontiers avec les étrangers qu'avec les Italiens de distinction des autres provinces qui afiluent à Home. Ces dernières années, la situation s'est améliorée; mais le rapprochement est fort lent. 11 s'opère surtout avec la noblesse napolitaine avec laquelle les nobles romains ont, de tout temps, contracté des alliances et ont vécu en connnunauté d'intérêts et d'idées. 11 y a, à iNaples, une branche des Doria, dont la souche a été transplantée de (îènesàRome. Ce n'est que dans la personne du prince Colonna actuel que la branche cadette, établie à Naples, a succédé à la branche aînée qui s'était éteinte à Rome et est venue s'établir dans la superbe demeure de la Piazza SS' Aposloli. La Sicile est [la seule région dans laquelle des traditions d'une puissante aristocratie? féodale aient poussé des

racines profondes et gardent encore un ceilain prestige. A la révolution de 18i8, protégée par l'Angleterre, la Chambre des Pairs se reconstitua la première et prit la direction du mouvement. La Sicile doit toujours être examinée et jugée à part, dans une étude générale sur Tltalie.

L'existence de la société de Uome ne ressemble donc que fort peu à celles des autres capitales de l'Europe, et moins h la société de Paris encore qu'à toute autre. Il existe, particulièrement en France, une vie de salons, une science délicate des rapports sociaux, un art de la bonne compagnie que Ton ne retrouve pas à Uome. Cela tient à deux causes : au climat qui rend inutile d'embellir la vie d'intérieur, et au défaut de culture intellectuelle. Sans doute, la galanterie joue le grand rôle, là comme ailleurs, mais, en Italie, elle s'étale et arbore le panache, tandis que dans le grand monde des autres pays elle n'est qu'un mobile caché, un ressort pour ainsi dire occulte.

Un certain nombre de grandes dames italiennes sontencore les enfants delà nature, superstitieuses, ignorantes, nonchalantes, ne se souciant que de vivre leur vie avec le moins d'occupations possible. Elles parlent le plus souvent français, non pas un fram^ais correct, mais une langue pittoresque qui

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prouve la parenté latine de Tilalien et du français.

J'en ai connu qui allaient à Tamour tout naturellement et menaient leurs aventures avec des péripéties stéréotypées, copiées sur Tcxemple de leurs mères ou de leurs belles-mères, lesquelles n'avaient pas manqué de leur faire les honneurs de la galerie des portraits de leurs amis, accrochés dans leur salon.

Les Italiennes sliabillenl assez fréquemment avec une grande richesse, mais assez mal. Elles font venir de Paris des robes qui ne leur ont jamais été essayées, qui ne leur vont pas, qu elles mettent comme un harnais. Cela enlève tout cachet personnel et artistique à leur mise. Leurs bijoux sont merveilleux, étourdissants, de toute beauté, mais généralement mal montés et souvent mal posés dans les coiffures et sur les corsages.

Dans les vastes appartements où s'étiilcnt les fêtes et les réceptions, le va-et-vient est perpétuel. Les beautés en vogue se promènent de salon en salon, distribuant la faveur des entretiens à chacun de leurs adorateurs. Mais, comme le goût de la causerie et Tespril de conversation sont rares, on ne forme pas de rom.v, de petits cercles sympathiques.

J'ai souvent entendu les étrangers qualifier de

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morgue extravagante et de hauteur intraitable l'attitude des {grandes dames. Quand on les connaît mieux, on s'aperçoit que la timidité et le manque de culture y sont pour beaucoup plus que la fierté. Dès qu elles se familiarisent avec les nouvelles connaissances, la bonté qui est au fond de la nature romaine se fait jour, et lu raideur se détend. La jeune génération est déjà moins orgueilleuse.

Je commencerai la série des figures des grandes dames romaines par celles qui me sont le plus sympathiques et qui se trouvent être les premières : les dames d(» la Heine.

D'abord celle qu'enfant préférait le prince de Naples. Lorsqu'on parlait devant lui d'une belle personne, il répliquait toujours : « Oui, mais la princesse Colonna est encore plus belle. »

La duchesse Sforza (Hesarini s'appelait, de son nom déjeune fille, Vittoria (lolonna; conmie son ancêtre et son homonyme, la dame des pensées de Michel-Ange, elh^ a de grands yeux très noirs, une figure sombre, le teint doré d'une Africaine ; ses (theveux reluisent comme laile des corbeaux, mais ces apparences mélodramatiques sont trompeuses, car elle déteste la pose. Silencieuse dans les grandes réunions, dès qu'elle se trouve au milieu d'un cercle intime, elle s'anime et s'épanche dans

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une cordialité enjouée, on la dit amie très sure, calmant par sa douce gaieté les passions qu'elle inspire et dont elle s'étonne naïvement. Elle subit par devoir d'état les contraintes de son monde, mais en est facilement excédée. Sa cultureestrestée peut-être incomplète, mais elle s'amuse beaucoup quand Barnabei ou quelque autre lettré, féru de sa beauté, intercale une dissertation archéologique entre deux madrigaux.

Sa belle-sœur, la comtesse de Santa Fiora, Dame du Palais, est une très belle femme, d'une beauté anglaise, ayant d'admirables épaules dont elle est peut-être fîère. Le contraste ne saurait être plus frappant entre Vittoria (-olonna et Mimi Santa Croce sa belle-sœur, la veuve du cadet des Ccsarini, le comte de Santa Fiora. Celle-ci est une blonde qui aurait une bonne place au concours des professional beautiea. Sa mère, en effet, était Anglaise; Mathilde Serrao, cette outrancière de l'adjectif. Ta appelée un jour « la comtesse fatale ». Le mot est bien gros pour les peccadilles que la médisance met sur le compte de cette franche et gaie coquette. Si elle a jamais désespéré ceux qui se meurent d'amour pour elle, c'est bien sans le vouloir. Je crois qu'elle n'a qu'une pensée sérieuse dans Tesprit, celle de sesenfants qu'elleadore. C'est

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le seul rapprochement à faire entre la comtesse de Santa Fiora et la légendaire mère des Gracques.

C'est encore une Dame de Palais que la duchesse de Rignano, née Doria Pamfili. Elle est helle-fille du duc Massimo, collègue et ami de Pellegrino Uossi. Le duc, son ami mort, fit faire de lui une statue pour une place publique. Mais le gouvernement papal, le considérant comme un libéral, la refusa. Pour rulilisor, car il était fort avare, le duc Massimo la prit chez lui, fit faire une niche dans le salon de sa villa; la duchesse, depuis, l'a voilée avec un magnifique tapis de Perse.

Le duc de Kignano est un assez triste sire, dont la duchesse vit séparée à la suite d'un procès scandaleux. Des lettres du duc de Kignano à un compagnon de plaisirs, lettres d'un cynisme révoltant, (fue le prince Doria ou le prince Massimo auraient dû racheter à tout prix, furent produites aux débats. Dans les arrangements qui survinrent, la belle-mère resta inexorable; mais le duc Massimo chercha à réparer les indignités de ce fils, qui éU\it un fanfaron du vice plutôt qu'un criminel. La Villa Massimo fut laissée à la duchesse de Kignano pour mieux témoigner qu'elle éUiit considérée comme la gardienne des dieux lares et de Tantique dignité du foyer.

Quand la duchesse de Kignano fut nommée dame de la Princesse Royale, ce que sa naissance justifiait — les Doria ont été apparentés avec la maison de Savoie, — la haute pruderie ne laissa pas de s'étonner qu'une femme séparée fût préférée à tant d'autres; mais ce choix fut ratifié par l'opinion , qui sut gré à la princesse Marguerite de la protection accordée h la victime d'un malheur immérité.

Jadis, les jardins de la Villa Massimo étaient les plus renommés de Rome, pourleurs palmiers, leurs bosquets d'yeuses, leurs parterres fleuris, leurs gazons d'un vert d'émeraude. Maintenant, la ville a mordu sur ces belles terrasses, elles ont été morcelées, et ce qui en reste est rétréci et comme étouffé entre des maisons à six ouseptétiiges, qui font la fortune des spéculateurs et la désolation des poètes.

La pauvre duchesse a beaucoup pleuré, dit-on, le jour où on lui annonça que l'état de fortune des Massimo, qu'elle avait peut être tenue un peu trop pour inépuisable, exigeait que les Horfi Sal/i/stiani — c'est le nom classique de ce domaine — fussent livrés aux entrepreneurs en bAtiments.

Il n'y a pas de salon, à Rome, dont l'accès soit moins facile et, partant, plus recherché que celui

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(le la (luclicf^se Massimo. Elle ne répond même pas aux lettres de sollicitations ({uon lui adresse à vv. sujet, et trouve d'aimables subterfuges pour é(!onduire parentes et amies. Ce n'est que depuis sa position ofiicielle à la Cour que les fcMumes d<»s ambassadeurs sont admises ellesmêmes sans réserve.

(^.et exclusivisme s'accommodait mal du nouveau ré{;ime auquel la duchesse avait été des premières à se rallier, non sans un secret plaisir do faire pièce à ces beaux-parents. Elle voyait s'éclaircir le.ranjç de ses invités, triés sur le volet; or il n'y a pas que les fous dont le nombre augmente la {gaieté. Elle avait été souvent à Turin autrefois, et y avait noué des relations agréables et intimes : cela lui donnait des facilités avec les nouveaux venus.

Elle sut faire son choix et rajeunir sa compagnie, à laquelle la colonie anglaise fournit unconlingenl considérable.

Déjà étant j(?une lille, donna Mary Massimo, runi(|U(^ fruit de ce ménage troublé, ajoutait un grand attrait aux réceptions de sa mère. Si diflen»nl(îs au physique — car la duchesse est une majestueuse beauté digne du pinceau d'un Titien, sa liHe est tout ce que le mince et le iluct peuvent

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oflrir (le plus gracieux — elles ont eu commun ralTabilité et la prévenance.

Depuis son mariage avec I). l^rospera Colonna, prince de Sonnino, le troisième fils du prince Colonna, Tun des Assistenfi al Sofjlio — l'autre est le prince Orsini — la charge étant héréditaire dans les chefs des deux familles ; — depuis son mariage, dis-je, la princesse de Sonnino continue à demeurer avec sa mère.

La duchesse de Rignano a deux sœurs, Donna (juendalina et Donna Olimpia, mariées celle-là au comte de La Sommaglia, celle-ci à don Fabrizio Colonna, prince d'Avella.

Le comte de La Sommaglia, Tun des plus riches seigneurs de la Lombardie, habite Tun des premiers et des plus beaux hôtels, bâtis dans les nouveaux quartiers par le banquier Servadio.

A voir cette belle personne, à la taille majestueuse, aux fraîches couleurs, au sourire gracieux, on ne se douterait pas qu'elle passe tant de journées clouée sur une chaise longue par la névrose. On dirait un de ces portraits d-apparal de TAlbane qui peuplent les palais des Médicis et des Farnèse, sorti de son grand cadi'e doré pour faire les honneurs des fûtes somptueuses, que le comie ordonne avec tant de goût et que la comtesse pré-

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sîde avec tant d'affabilité et de grAce. On prétend que cette belle chAtelaine, descendue d'un manoir du xvii* siècle dans l'habitation toute moderne construite par un financier du xix°, devient fort altière dès qu'elle franchit le seuil de sa demeure; les dames qui approchent de son rang sans l'atteindre l'accusent d'être chiche de visites et prodigue de cartes cornées. Il n'y a probablement là que de la médisance et même de l'envie. En outre des faveurs de la fortune, la comtesse (luendalina possède sans mélange toutes les joies de la famille.

La troisième sauir de la duchesse Massimo et du prince Doria Pamfili est, comme j'ai dit, la princesse d'Avella. Klle habite le palais Colonna : mais elle mène un train plus modeste que ses sœurs; son salon est surtout fréquenté par les personnes apparentées avec elle et par les collègues de son mari à la Chambre, au ( conseil municipal et au Circolo dolln Carcia.

Le prince (iianetto Doria Pamfili s'excuse de ne pas recevoir parce qu'il est célibataire, mais on irait fort bien chez lui pour lui seul. Sa magnifique galerie de tableaux est ouverte au public deux fois par semaine. Il est vraimeni dommage qu'un si beau palais soit fermé pour les fêles.

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La famille Doria, une des plus puissantes à Rome par sa richesse, est aussi fort illustre par ses alliances. Feu la princesse Doria mère ét^it fille du comte de Slirewsbury, de la grande maison catholique de Talbot. Le second fils, don Alphonse, selon l'usage des grandes familles romaines, qui possédaient plusieurs titres féodaux, a pris celui de duc d'Avigliano, lorsqu'il s*est marié à la fille du duc de Newcastle, continuant la tradition de sa famille. De ce mariage est né un fils, le seul héritier du nom jusqu'ici , puis(|ue le jn'ince actuel est demeuré ganjon.

Le trait dominant, chez le prince GianettoDoria, est la correction parfaite de la tenue. On devine en lui, pour peu qu'on le fréquente, le souci continuel du rang de sa naissance, mêlé A une grande modestie de sa personne : cela lui compose une gravité de maintien mitigée par une politesse exquise. Fils d'un père qui a occupé une grande position et qui a lui-même une haute situation, il semble, par moments, être un peu las du fracas de la vie mondaine, car il ouvre bien rarement le plus beau des palais de Kome.

Il faut dire que, là même, il maintient la tradition de famille : quand les Doria reçoivent, ils le font de fa(:on royale. Rien n'est magnifique

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comme les grîinds soupers dans la salle des tableaux. Les tables dressées dans les quatre galeries autour de la cour présentent un coup dVrîl féerique, impossible à oublier et qui rappelle les splendeurs de la grande Home papale d il y a trois siècles. La magnificence de cette maison éclipse plus d'une cour de TEurope. Lorsque le prince (lianetto reçoit, ce sont les princesses ses sœurs qui font les honneurs chez lui.

La princesse Pallavicini Piombino est bellesirur de la princesse KospigliosiChampagny, avec laquelle elle a toujours été ow rivalité du temps de la domination papale.

Pourquoi cette rivalité?

La princesse Rospigliosi, femme de l'ainé de la famille, est très intelligente ; elle a au plus haut degré le tour d'esprit français, cet attrait de causerie et cette science des influences féminines dont nul ne conteste la primauté aux Françaises. Sous le gouvernement du Pape, elle s'appelait princesse Zagarolo, sa belle-mère vivant encore. Son salon, le plus recherché, et, dans la mesure que le temps comportait, le plus politique de Home, était comme un coin du faubourg Saint-Honoré transporté à Monle-Cavello^M^'de Zagarolo. à l'époque du concile du Vatican, réunissait chez elle tous

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les libéraux du concile, les antiniiraillibilistes, M"' Dupanloup et les cardinaux français.

Quand le prince Pallavicini, le cadet de Rospigliosi, s'est marié avec la fille du prince de Piombino, la rivalité s'est engagée immédiatement entre les deux belles-sœurs et n'a cessé que sous le coup des événements de 1870. ^

Alors, les uns disent pour rétablir leur forlune ébranlée, les autres veulent que ce fût par antipathie pour le nouvel état de choses, les Zagarolo s'exilèrentvolontairement dans leurs domaines de Toscane. Le prince Hospigliosi a trois fds : le second, l). Camillo est le seul qui se soit marié. L'aîné, 1). Peppino est un esprit original qui, pour mieux assurer son indépendance, se tient aussi éloigné du Quirinal que du Vatican. D. Camillo a servi dans les zouaves pontificaux et en garde les sentiments. Le dernier s'est appliqué, jusqu'ici, à marquer sa place dans le monde de la galanterie où Ton ne lui demande pas de profession de foi politique.

Le prince Pallavicini, qui s'était toujours tenu éloigné des fonctions publiques sous le gouvernement pontifical, et qui était lié avec les patriotes, a été l'un des premiers à se rallier au nouveau régime. La princesse Pallavicini était donc dési-

gnée la première pour entrer à la cour de la princesse de Piémont.

La princesse Pallavicini a été adulée, adorée^ idolâtrée, mais elle est demeurée entourée du respect que mérite une vie très correcte, malgré son faste et sa mondanité. (Test une nature faite d'amabilité çt d'enjouement, mais il a toujours été impossible de lui imposer, sous un prétexte quelconque, une personne qui ne lui plaisait pas. On la dit peu instruite, mais son charme et son intelligence native comblent toutes les lacunes d'un savoir incomplet.

La princesse est faite pour le cadre admirable de son palais à Home. La iile interminable d'appartements, le salon de bal, les magnifiques jardins où se trouve, dans un pavillon, la célèbre fresque de V Aurore, font du palais Rospigliosi, situé en face du Ouirinal, une demeure incomparable. I>u côté de la place, un mur très élevé dérobe la vue du palais, situé au fond d'une vaste cour d'honneur.

La princesse reçoit deux fois par semaine. Il est (rès difficile d'être admis chez elle, où il y aloujours foule cependant, car la société romaine tout entière s'y écrase. La sœur de la princesse Pallavirini, la duchesse de Fiano, dans Tune de ses

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fêtes, ne réserva pas la place des ambassadeurs à la table royale, sauf celle du baron de Keudell, ambassadeur d'Allemagne et doyen du corps diplomatique. Lady Pagel, ambassadrice crAngleterre, et la marquise de Noailles, ambassadrice de France, quittèrent le salon, se sentant blessées par cette exclusion.

La princesse Pallavicini refusa, à son tour, un jour, d'inviter les femmes des ministres à un bal auquel la cour assistait. L'histoire (it un tel scandale qu'elle obligea la Heine, depuis, à ne plus accepter que les invitations des ambassadeurs. C'est à ces exclusions capricieuses et au retentissement qu'eut un commérage porté à la hauteur d'une question d'État que l'on doit attribuer la réputation de hauteur et de morgue infligée à la princesse Pallavicini. Qu'elle soit fort entichée, ainsi que ses pairs et pairesses, des litres et prérogatives nobiliaires, cela est indiscutable; mais une fois admis dans sa compagnie, on ne trouve en elle qu'une vraie grande dame dont les relations sont pleines d'aménité.

Les traits de la princesse ofirent ce ty|)e tout à ait romain de laFornarina, que Raphaël a idéalisé dans la Madonna délia Seggiola.

Elle a également, de la beauté romaine, un pen-

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rhant excessif ù reinbonpoint. Pourtant, malgn* les très nomhroiiscs éprouves de la maleruité, ellr a gardé longtemps une taille à ravir et le col, les bras, les épaules splendides. A la voir emportée dans un tour de valse, on laurait confondue avec Tune de ses filles.

La princesse aime beaucoup à causer. Elle ex- [irime librement et hautement son opinion sur chaque chose. Klle se passionne dans les discussions et souvent on entend sa voix dominer de très haul ses contradicteurs.

Le prince Pallavi<*ini est mort depuis que ces pages ont été écrit(»s. C'était un homme très actif et très entendu dans le gouvernement d'une famille nombreuse et dans Tadministration de vastes domaines. Petit, mince, admirateur touchant de sa femme, son premier gentilhomme, il était loul à fait simple de manières et parlait le français comme l'italien.

On a nommé Dames du Palais, à la cour, deux Américaines 1res riches, dont l'une est la princesse de Vicovaro, née Spencer; Vicovaro est un (iCnci Holognetti. Que pense Héalrice de cette alliance? Le ôeau Cenci, comme on l'appelait, a été longtemps à la recherche d'une héritière, il l'a trouvée. Le liln» de Vicovaro lui a été oc-

troyé par Pie IX pour qu'il apporte quelque chose dans la corbeille de noce.

L'autre Américaine est la princesse Brancaccio, née Field, fille d'un grand négociant; M. Fielà père a fait construire une magnifique villa, entourée d'un jardin féerique du côté du Colisée et de Saint-Jean-de-Latran. La société romaine se plaît dans ce jardin tropical. Serre immense, "bâtie en forme de temple, avec un lac autour. Tout ce que le luxe peut étaler se trouve là.

La princesse Vicovaro et la princesse Brancaccio ont les plus magnifiques diamants de Rome. On ne saurait imaginer deux personnes plus décoratices pour les cortèges de gala. Les Field ont donné de très beaux bals, lorsqu'ils habitaient le palais Uospoli, et la princesse de Piémont y est allée deux fois. Si maintenant une grande princesse romaine voulait se raUier, il faudrait qu'elle ne passât qu'à la suite de ces parvenues, ce qui n'est pas pour les attirer.

La princesse Bandini Giustiniani, bien que fiUe d'un ancien majordome de Grégoire XVI, a la distinction et la tenue d'une grande dame. Le prince Giustiniani est fils unique d'une Anglaise, la comtesse Newburgh. Un procès récent lui a enlevé le nom de Giustiniani; mais on le lui donne par

courtoisie. Il a une pairie en Ecosse et a résidé souvent en Angleterre où il est très bien vu. On prétend que certaine ressemblance avec le prince Albert lui attirait les sympathies. Sa femme et lui sont en très bonnes relations avec l'ambassade d'Angleterre dont on peut dire que leur maison est comme la succursale. La princesse, sans avoir été une beauté, et bien qu'elle ait le visage piqué de petite vérole, ne manque ni de grâce, ni de charipe. J'ai entendu les juges les plus experts déclarer qu'on ne saurait porter plus loin l'art de tenir un grand salon. La médisance qui s'est si fort acharnée sur sa sœur, la belle marquise Lezzani,. morte il y a deux ans, n'a jamais essayé de mordre sur elle. Le prince est l'un des plus beaux hommes qu'il y ait eu à Rome, et il a encore très grand air. Leur situation est très élevée. Leur fils et leurs filles vont au Quirinal, ils appartiennent à l'opinion grise.

Ce couple irréprochable a un grand chagrin; leur fille, mariée de très bonne heure au duc Mario Grazioli, a été délaissée, à 22 ans, par son mari. Elle est très malade d'une suite découches. Le duc l'a laissée habiter sa villa de Frascati, mais il refuse de la recevoir à Rome. Tout le monde prend la défense de la pauvre Nicolelta,

qui a trouvé dans sa sœur, donna ElenaRospigliosi, un ange de dévouement.

Une autre sœur, ralnée,est mariée, à Vicenee, au comte CoUeani ; la quatrième est entrée au couvent, deux sont encore de toutes jeunes filles. Le prince don Carlo a épousé une Sicilienne, fille de la princesse de Trabia, il a pris, vous vous en souvenez, le titre de prince de Mandragone.

On danse et on fait de la musique chez la princesse Bandini. Aucune maison n*a plus grand air, les jours de réception.

Tout jeune diplomate arrivant à Rome, avant même les présentations oFficielles, est introduit dans le salon de M"* Leghait, la femme du premier secrétaire de la légation de Belgique. C'est un modèle d'hospitalité élégante et cordiale.

Très piquante avec son grand nez, sa figure chiffonnée, et sa taille de guêpe. M"* Leghait reçoit chaque soir jusqu'après minuit, et toute la société se donne rendez-vous chez elle. Le ton de la maison est parfait, quoique sans préciosité aucune.

On peut dire que M"° Leghait a accaparé Rome. Son bel appartement du Corso ne désemplit pas. Elle s'est fait une place à part depuis plusieurs années, et sa fortune l'y a beaucoup aidée. Au

sortir du théâtre, on se retrouve chez elle, ou bien on y fait une station entre une maison et une autre. Très brillante, très vivante, elle amuse ses invités, ce qui est rare à Rome.

Comme conversation, elle a toutes les hardiesses du high-life parisien au sein duquel elle va, chaque printemps, retremper sa verve mondaine et se mettre au courant de la mode du jour. On prétend qu'elle dépasse la trentaine : la jeunesse de son esprit, la fraîcheur de son teint démentent ces propos. A la fois originale et distinguée, elle a su, tout en s'abandonnant à ses fantaisies, conquérir une influence réelle.

Elle tranche sur la société romaine de la façon la plus intéressante du monde, on la regarde et on la juge, comme on regarde une plante exotique des magnifiques serres de M. Field, plante rare, au parfum exquis, plus étrange que belle, qui excite une perpétuelle et attachante curiosité.

Le prince Odescalchi habitait en son palais de la place des Saints-Apôtres qui vient d'être entièrement détruit par un incendie, et dont la façade avait été décorée par Bernini. C'est un homme jeune et tout à fait moderne. Il a quelque goût pour ce qui est trouvé mauvais genre par les I)rinces ses contemporains. Il est auteur, il a sa

Revue, il se dit républicain, se plaît à voir ce qu'il y a d'intelligent, de remarquable en tous genres. Il se moque des préjugés de sa caste, quoiqu'il représente l'une des familles les plus nobles et les plus riches de Rome. Mais il est vrai que, tout en se moquant, il les respecte et les cultive.

11 est marié à une très jolie femme qui partage tous ses goûts et reçoit, avec une grâce égale, le monde littéraire, princier, artistique, de la politique, du journalisme. Elle est Florentine et née Rucelai, et elle a déjà donne à son mari plusieurs beaux enfants. Un premier essai de mariage du prince n'avait pas été heureux, et l'on croyait qu'il ne recommencerait jamais.

Le palais Odescalchi était plein d'objets d'art, les murs couverts de tableaux, le tout choisi avec un goût ravissant, car le prince est un connaisseur de premier ordre ; c'est plus qu'un amateur c'est un artiste et un archéologue à la fois.

Rlond comme un Anglais, avec son sourire bienveillant, il accueille tous ses invités en leur parlant à chacun leur langue, et si purement, que tous croient entendre un compatriote.

Il a perdu, cette année, son père et sa mère, et le voilà chef de famille. C'était une grande tris-

tesse pour Rome que de voir le palais Odescalehi fermé, et, pour la société, d'être privée de ces belles réceptions qui rappelaient celles de Pétersbourg et de Paris. La tristesse est plus grande encore de voir le palais en cendres. Durant Tincendie, il a été admirable de sang-froid ; u Quel spectacle, répétait-il et pourquoi faut-il que Tun des plus beaux monuments de la capitale soit détruit? ce sont, hélas, les vicissitudes des choses. »

Pour juger du chemin qu'a fait l'esprit du prince, en se débarrassant des préjugés de sa caste, il suffit de raconter que sa mère, très noble et très grande héritière hongroise, refusa, dans un voyage, de coucher à Livourne parce qu'il y avait trop de juifs dans la ville. L'originalité du prince Odescalehi est dans ce mélange d'idées républicaines et de sentiments aristocratiques qui en fait une figure politique supérieure et tout à fait à part. Son jour d'action ne peut tarder, car il est à Rome tout à fait populaire.

Jejvais à tort et à travers, et cite les membres (le la société romaine tels qu'ils me viennent en mémoire: vous y gagnez de l'imprévu et. Dieu merci, j'y perds ce qui m'ennuie le plus : la méthode.

L'année 1886 a mérité, encore plus à Rome que

parioul, répîfhète de « funèbre ». Toute la haute société romaine, blanche ou noire, politique ou mondaine, est en grand dcuil.Mais, parmi tant de morts il n'y en a pas de plus illustre queMinghetti; sa veuve qui inspirait tant de sympathies est entourée maintenant tous les respects.

Donna Laura Acton fut mariée en premières noces au prince de Camporeale, mort en 1863, après une longue maladie dans laquelle s'étaient éteintes toutes les facultés.

Entourée d'hommages, recherchée de toute part, elle fut séduite par la supériorité d'esprit et la finesse de manières de M. Minghetti, déjà alors premier ministre de Victor-Emmanuel.

Sans rien perdre de la brillante situation mondaine que lui avait procurée son premier mariage et de l'empire exercé par ses charmes, elle voua à ce second époux de son choix un véritable culte et s'associa avec zèle à sa carrière politique.

C'est grâce à elle que Minghetti a été — et restera probablement — la seule exception d'un homme d'État italien entouré d'une existence à la fois mondaine et sérieuse, intellectuelle et élégante. Dans ce salon au décor tout moderne, merveille de fantaisie et d'art, aux arrangements duquel Donna Laura avait présidé elle-même, les

grands seigneurs, les lettrés, les artistes, les diplomates se mêlaient dans une atmosphère imprégnée d'intelligence et de goût. Tout cela reste sans doute très vivant, dans la mémoire de ceux qui l'ont vu; mais tout cela est assombri par un voile de deuil irréparable... Donna Laura conserve les restes d'une grande beauté, et surtout des yeux noirs superbes.

La reine Marguerite lui a toujours marqué une grande prédilection, presque de l'intimité :1a traitant en cousine, depuis que M. Minghetli reçut le collier de l'Annonciade au retour du roi Victor- Emmanuel de Vienne et de Berlin. Elle a fait autrefois beaucoup de musique en petit comité chez la Reine; mais, à mesure que la santé de son mari a décliné, elle a vécu retirée de plus en plus.

Elle est affectueuse et bonne pour ceux qu'elle aime. Malheureusement, parmi ceux-là, ily a trop d'Allemands. C'est chez elle qu'on entendait, tous les dimanches, l'incomparable pianiste, baron de Keudell, ambassadeur d'Allemagne, qui étonne et ravit ses auditeurs par le jeu le plus parfait qui soit au monde, et fait regretter qu'un tel talent soit sacrifié à la diplomatie.

Du temps que Florence était la capitale, Donna

Maria Bonadelli, la ravissante enfant du premier mariage de Donna Laura, épousa un secrétaire de la légation de Prusse, le comte de Dœnhoff. La jeune femme devint dame d'honneur de la princesse la plus instruite d'Europe : j'ai nommé la princesse impériale d'Allemagne; mais, quoique ce .mariage ait été déterminé par l'inclination la plus vive des deux côtés, le mariage fut si loin d'être heureux que la comtesse Dœnhoff est maintenant divorcé et remariée au comte de Bulow.

Une charmante femme et fort entourée est la comtesse Bruschi, on la dit fantasque, ce n'est peut-être que l'effet de ses grands yeux noirs ef profonds dans ce visage frêle, qui troublent et font rêver. On a peine à la croire la mère de la ravissante jeune fille qu'elle conduit depuis deux ans dans le monde : on dirait plutôt la sœur aînée.

Le comte Bruschi est l'un des hommes les moins bienveillants du monde; l'un de nos amis, lorsqu'il lui entend dire une méchanceté, s'écrie toujours : « Pardonnez-lui, Seigneur, etc. »

La comtesse Bruschi a été éclipsée par l'éclat dont brillait à côté d'elle sa sœur, la marquise Lavaggi. Je dirai tout à l'heure ce qui arrêta mon envie de faire le portrait en pied d'une personnalité longtemps et à bon droit des plus en vue

:i72 LA SOCIÉTÉ DE ROME.

avec la maison de Savoie, elle s'est rangée, sauf le prince Charles qui va au Quirinal, dans le camp (les Noirs. 11 aurait été bien difficile aux quatre sœurs (le ne pas se grouper autour du chef actuel de la famille qui est cardinal : cela surtout pour la princesse Gabrielli, entièrement adonnée à la dévotion et à une bienfaisance inépuisable. Le cardinal Bonaparte, je vous Tai dit au chapitre du Vatican, est uniquement occupé de son salut, de ses prières. Le prince Charles Bonaparte, qui a épousé une princesse Ruspoli, vit noblement, mais sans faste. Comme la princesse sa femme, il aime assez le monde. Il est resté très Français de c(pur, mais je le crois très désillusionné quant à l'avenir des Bonaparte.

De trois des sœurs du cardinal Bonaparte je ne vous entretiendrai pas longuement. L'une d'elles, la comtesse Primoli, a perdu la raison à la mort du cadet de ses trois fils qu'elle chérissait. Elle avait de l'esprit et de l'agrément dans la conversation. Le malheur qui l'a frappée m'empêche de prendre sur elle la revanche des médisances dont elle poursuivait son prochain sans trêve ni merci. Elle est la mère du comte Jégé Primoli, le neveu favori de la princesse Mathilde, son hôte assidu à Saint-Gratien, et, sous son haut patronage, de-

venu r intime et le compagnon d'Alexandre Dumas, de Paul Bourget et de tout le petit clan de lettrés et d'artistes qui entourent la princesse.

J'ai déjà dit ce qu'est la princesse Gabrielli, dont on ne peut séparer le nom de l'annonce d'une neuvaiue, d'une quête pour les pauvres, ou d'une fête de charité.

La comtesse Marie de Campello a été très belle, de cette beauté robuste et majestueuse qui es! toute romaine. Comme on le voit trop souvent, le temps a fait disparaître toutes ces lignes et toutes ces courbes si gracieuses dans un seul et insipide embonpoint.

La princesse Julie, mariée au marquis del Gallo, est une femme intelligente et cultivée, faite pour tenir, comme à Paris du temps de l'Empire, un salon cosmopolite, composé de gens du monde, de lettrés et d'artistes, sceptique et un peu frondeur. Elle fait de temps en temps, pour se mettre en règle apparemment avec Son Éminence le cardinal, certaines professions d'orthodoxie officielle. Mais au fond, si M. Renan redevenait curé — ce qui arrivera peut-être, qui sait? — elle irait faire ses dévotions à cette paroisse-là, qui n'est pas à confondre, j'ai hâte de le dire, avec l'abbaye de Jouarre.

Elle sait faire parler chacuu selon son goût, et prend intérêt u tous les sujets, quand ses préoccupations passionnées pour ses enfants n'assombrissent pas une pensée naturellement haute et sereine. EUe a concentré sur le prince Jérôme Napoléon la ferveur de son culte dynastique, et celuici marque pour elle un attachement tout particulier. Il passe, près de sa cousine, une bonne partie de ses soirées, chaque fois qu*il vient à Rome.

La marquise vient d'être frappée par un affreux malheur; son fils Napoléon s*est suicidé à trentesix ans, dans un accès de fièvre chaude. On le surveillait de près; depuis quelque temps, son état d'exaltation inquiétait toute sa famille, car il avait plus d'une fois annoncé le fatal projet qu'il a fini par accomplir.

La Chronique, toujours indiscrète et parfois bien cruelle, veut qu'il ait été désespérément amoureux de la duchesse de Marino, fille du duc de Santa Theodora, laquelle avait été elle-même folle Tan passé et admirablement soignée par son mari, Marc-Antonio Colonna. Les uns disent qu'elle a voulu l'éloigner pour toujours, d'autres que le duc de Marino, quoiqu'il ne soupçonnât point sa femme d'infidélité, avait défendu à l'infortuné Uoccagiovine de se représenter au palais Co-

LE GRAND MONDE. S7a

lonna. La seule chose avérée c'est qu'il a légué, à la duchesse de Marino son épingle de cravate. Triste souvenir d'un malheureux papillon piqué au cœurl

Parmi les belles jeunes femmes romaines, il faat citer la sœur du syndic de Rome, duc Léopold Torlonia. La marquise Flammia Marignoli a épousé un homme charmant, dont la fortune est récente et qui est lier à bon droit d'avoir ajouté de vieux fleurons à sa nouvelle couronne.

Le duc Léopold Torlonia paraissait, comme le prince Odescalchi, devoir rester célibataire. Lui aussi est atteint de ce que les noirs appellent, à Rome, la maladie de la modernité. Président des régates, extrêmement populaire, il a été fêté par toute la population romaine, lors de son mariage avec M"° Eleonore de Belmonte, en juin dernier. Les cadeaux de la mariée ont été splendides, et lorsque, le soir des noces, le jeune couple est parti pour Frascati, il a laissé derrière lui plus de fleurs qu'il n'en a retrouvé dans le splendide jardin de la villa Torlonia.

La duchesse Torlonia est charmante. Son salon deviendra certainement l'un des plus attrayants de Rome, car elle est faite pour renouer le fil d'une tradition d'amabilité et de faste élégant, inter-

rompu par la mort de la duchesse de Poli, celle qui aurait été sa belle-mère.

Le duc Torlonia voulait rester garçon. Il se réjouissait de l'être en repoussant les prières de sa mère, née princesse Chigi, qui le suppliait de se ranger et de se marier. Pauvre femme! elle est morte avec sa prière aux lèvres. Si elle avait vécu un an, le bonheur de voir enfin marié ce fils qu'elle adorait, eût certainement prolongé son existence.

Celle qui aurait été aujourd'hui duchesse de Poli douairière avait été l'une des plus belles femmes de son époque. Elle avait plusieurs fils et une fille, mais celui qu'elle préférait à tous était l'aîné, son Léopold. Il était le bien-aimé, la fierté de la maison, et la duchesse luttait de toutes ses forces contre la maladie pour que la galté de son palais y attirât, y retînt le duc Torlonia. Elle est morte en souriant.

Par un sentiment des plus délicats, durant les fêtes de la noce, célébrée à l'hôtel Quirinal où habitait la fiancée, le portrait de la duchesse fut placé sur un chevalet dans le grand salon; elle assista ainsi, quoique disparue, à cette solennité qui eût été sa joie suprême.

C'est le chef de la branche aînée des Torlonia,

qui a le titre de duc de Poli. Le prince Alexandre Torlonia, père de la duchesse de Ceri, était le frère cadet du duc de Poli; mais il avait hérité du génie financier de leur père et triplé encore sa part d'une fortune déjà énorme. Il avait institué un nouveau majorât et reçu du pape toutes les investitures nobiliaires qu'on peut imaginer. Un troisième frère, don Marino, a été le premier mari de la belle donna Francesca Ruspoli, depuis M*° de Kisselef : celle-ci a un fils, D. Clémente Torlonia, marquis de Roma Vecchia.

La municipalité de Rome est sous le régime de la loi commune. C'est uniquement le jeu régulier des élections, mal conduit par le parti libéral et compromis par les luttes qui le divisent, qui a porté au conseil communal des cléricaux qui se refusent à prendre part à la vie politique.

Dans la composition du conseil municipal de Rome, dont le duc Torlonia est le maire, siègent beaucoup de princes romains et de leurs clients • chose bizarre, cette majorité, qui ne s'est pas ralliée au nouvel état des choses dans Tordre poli tique, s'est prêtée à la transformation complète de la vieille Rome. Elle a partout détruit le passé pour y substituer le moderne, le nouveau, j'ajoute : le vulgaire.

Les anciennes villas' et leurs jardins séculaires ont fait place à des rues aux appartements viennois et parisiens. A Home, ce sont les Italiens du nord, tous des « Piémontais » pour les « Romani di jRoma » qui ont fait office d*« Américains ». Les étrangers sont venus, ont vu et ont vaincu. Toutes les richesses antiques sont aujourd'hui entre les mains de ceux qui ont importé dans Rome la vie moderne.

On prétend que ce qui reste encore de vieux patriciat romain rêve, pour la capitale de l'Italie une sorte de constitution républicaine et aristocratique, qui en fasse une métropole artistique donnant une hospitalité auguste au Roi ou au Pape, à tous les deux au besoin. L'essentiel ce serait d'être les maîtres chez eux et de passer les premiers sur les listes de préséance.

La société noire boude toujours le nouveau règne et tout ce qui tient à lui trouve chez elle porte close. Les principales maisons noires sont : les Aldobrandini, les Altieri, les Borghèse. Proverbiale est la fierté ainsi que les préjugés des princesses romaines blanches et grises, mais elles sont la grâce même en comparaison de la plupart des princesses noires.

L'une de ces dernières, la princesse Altieri,

pousse les façons méprisantes jusqu'au ridicule. Elle devrait bien puiser, dans la dévotion et le dévouement qu elle professe pour le Saint-père, quelque charité envers son prochain. Elle a dernièrement fait attendre dans son antichambre, pour la renvoyer comme indigne d'être reçue, la fille d'un duc, reconnue, sinon légitimée. La pauvre petite est partie en pleurant et son désespoir a touché des âmes moins pieuses que la princesse A/tietn, si bien nommée.

Autant la société noire abhorre le monde officiel italien, autant elle aime à parader dans les salons des ambassadeurs accrédités auprès du Saint-siège, mais elle entend n'être pas mêlée à la société blanche ou grise.

Le marquis de Molins est le seul ambassadeur auprès du Vatican qui ait maintenu le droit d'inviter celles de ses connaissances qui avaient des attaches avec le Quirinal, notamment les anciens émigrés au service de l'Espagne qui sont devenus des personnages considérables à la cour d'Italie.

Il n'y a pas de réception à l'ambassade d'Espagne, où l'on ne rencontre que la duchesse del Drago, la fille de la reine Christiane et de Mufioz, duc de Riançares. Mère et grand'mère, elle garde encore, dans la pureté d'un profil exquis et dans la dou-

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ceur (lu regard, les traces de celle beauté suave qui alluma tant de flamme et n*a été brûlée par aucune. Comme les salons des Bondini, le palais del Drago est accessible aux gens qui fréquentent le Quirinal, mais triés sur le volet. La princesse est la personne la plus affable qu'on puisse voir. Son mari, qui a une mine de chat-tigre, passa pour un rustre et un harpagon. En 1870, il fit partie d'une sorte de gouvernement provisoire aux petits pieds, qui prit en main l'administration de la ville sous le nom de <( commission municipale ».

Comme bien d autres, le gouvernement italien n'ayant pas fait droit à ses réclamations de préséance, il se relira dans le camp noir. Ses quatre fils sont ralliés et vont au Quirinal : Tainé, le prince d'Antuni, avait épousé une ravissante jeune fille espagnole, qui lui avait apporté en dot cinq ou six millions. Une mort subite a tranché leur bonheur. La princesse d'Antuni est morte chez sa sœur, dans une villa du duc de Ceri.

La famille princière del Drago habite, selon la mode de Kome, le second étage du superbe palais qu'habitait la reine Christine et où sont enfermées des valeurs artistiques de toutes sortes. Le palais est admirablement situé sur les hauteurs de Rome, au coin de quatre rues, avec de grandes perspec-

tives sur le Quîrinal, la Porte Pia, Sainle-Marie- Majeure elle Pincio.

Une figure intéressante est la princesse Massimo, — qu'il ne faut pas confondre avec la duchesse Massimo de Rignano, avec laquelle la princesse n'a aucun lien de parenté. — Elle est la fille de la duchesse de Berry et du comte Luchesi Palli. On distingue cette famille des Massimi par le surnom délie colonne qui lui vient de la colonnade de son palais, un des plus remarquables de Rome, mis en vue par le prolongement de Via Nazionale. Le prince Massimo, héritier d'une fortune considérable, s'est ruiné.

La princesse, qui a une intelligence rare et qui voyait sa maison s'écrouler sans pouvoir se mettre en travers de cette ruine, son mari n'admettant pas les conseils d'où qu'ils viennent, s'est résignée. Quoique très grande dame, elle est simple de manières; la haute dignité de son caractère oblige au respect et l'on peut l'admirer sans réserve, quelque opinion qu'on professe. Le prince Massimo est un toqué. D'étage en étage, les Massimo sont 'montés au dernier de leur palais, dans les combles. Cette petite-fille des rois, et ce prince, allié, par sa mère, une Carignan, à la maison de Savoie, donnent le triste spectacle d'une ruine causée par le

désordre de i'administralion domestique auquel ont puissamment contribué Toriginalité du prince et ses prédilections excessives pour la chorégraphie.

Lorsqu'une grande maison de Rome tombe, elle ne se relève plus, car elle n'a pas les ressources multiples qui permettent de lutter contre un dés* astre. Malgré sa parenté très proche avec le roi Humbert, le prince Massimo est noir sur noir, et la princesse Tencourage dans celte voie. Presque tous les souverains de l'Europe sont les proches parents du prince Massimo et de sa femme, dont la misère va grandissant.

La princesse est admirable pour ses enfants. Ses manières sont exquises et l'on peut dire royales ; je ne connais pas de figure plus noble, plus digne et plus touchante que celle de la princesse Massimo. On croirait voir en elle l'image de la Rome auguste, de la Rome dont les superbes monuments à demi écroulés prouvent la grandeur disparue.

La grande famille Borghese, la plus importante de Rome à mon avis, a perdu son chef. Son influence en diminuera-t-elle? C'est possible.

Le beau-frère de la célèbre princesse Pauline Bonaparte, dont Napoléon fit une sorte de vice-

reine du Piémont, avait épousé une Française dont le caractère et rintelligence égalaient la noblessie, M"' de La Rochefoucauld, fille du duc d'Estissac. D'une beauté rare, d'un intelligence virile, elle gouverna, pendant la jeunesse de ses fils, casa Borghèse, d'une main si ferme, qu'on lui donna, dans la famille, le surnom d'Agrippine.

Ses enfants furent :

Marc-Antoine, prince Borglièse.

Camillo, prince Aldobrandini.

Scipione, duc Salviati.

Marie, marquise de Mortemart.

Par un arrangement de famille, les maisons princières d'Aldobrandini et de Salviati étant venues se fondre, par le mariage de leurs dernières héritières, dans la casa Borghèse, les deux frères cadets, Camillo et Scipione, en relevèrent le nom et les armes et en reçurent les biens, refaisant ainsi souche d'Aldobrandini et de Salviati, moyennant l'abandon de leur nom patronymique.

. Marc-Antoine épousa en premières noces lady Gwendoline Talbot, fille de lord Shrewsbury, dont il n'eut qu'une fille, mariée au duc de Sora, aujourd'hui prince de Piombino. Elle était jolie comme un ange et sainte comme la Madone ; son mari l'ido-

làtraît. Une nuit, la diphtérie l'emporta avec un de ses enfants, deux autres moururent après. Ses funérailles furent royales et touchantes. Quand le prince voulut savoir les noms de ceux qui avaient dételé les chevaux pour la traîner à Sainte-Marie- Majeure : « Ce sont tous les Romains ! » lui fut-il répondu.

Les mondains et les lettrés n'ont rien à dire de îa duchesse de Sora. Mais elle est bien connue des personnes pieuses et des pauvres.

Cédant aux instances de sa mère, le prince Marc- Antoine se remaria à sa cousine Thérèse de La Rochefoucauld, qui s'était faite la sœur de charité de sa douleur. Il en eut neuf enfants, dont Paul, l'alné, est marié à Hélène Apponyi : j'ai pour lui une estime particulière. Paul Rorghèse, prince de Sulmona, est un homme d'une intelligence supérieure, respectueux envers les traditions, curieux du progrès: il sait, sans froisser une seule des idées de son milieu, comprendre et s'assimiler les plus grandes parmi les nouvelles. Au conseil municipal de Rome, il a une grande influence et ne crée point d'obstacles au Gouvernement. Très patriote, il placera toujours les gloires italiennes au-dessus de ses opinions. Je lui ai entendu dire à Cairoli, il y a quelques années :

,'ft

— Je ne comprends pas que le monument de Victor-Enimanuel ne soit pas encore fait.

Devenu par la mort récente du prince Marc- Antoine, le chef de cette famille, il me semble impossible qu'à un moment donné le prince Paul Borghèse ne joue pas un grand rôle. En attendant, c'est déjà une noble et intéressante figure.

Ses frères et ses sœurs sont :

Giulio, marié à Anna-Maria Torlonia, duc de Ceri .

Felice, à Marie Grazioli.

Anna-Maria, au marquis Gerini de Florence.

Camillo, à M"* Bruckmann.

François, prince de Bomarzo, à sa cousine Fran- • cesca Salviati.

Giuseppe, qui vient de se marier en secondes noces à Théritière des Cavoni, de Florence

Ludovica, mariée à un prince Ruffo.

Gian Battista, libre encore.

La princesse Borghèse douairière a été toute sa vie annihilée par sa belle-mère; nièce, belle-fille, épousée sans amour, elle n'a jamais été considérée qu'au point de vue de la lignée. Très calme, silencieuse, d'une personnalité effacée, elle se résumait en une muette adoration pour son mari.

Le prince Marc-Antoine Borghèse était un grand

cœur. Nature essentiellement sympathique, tendre et bonne, aimant passionnément les siens, son parti ne trouva jamais qu*une défaillance à lui reprocher au moment des événements de Rome, ce qui fit dire malicieusement au Saint-Père :

I mieipoveri principi ^ison sbagliati.

Il comprit ses devoirs de chef de famille, économisa sur ses revenus de quoi faire des fortunes à chacun de ses enfants, les maria tous très bien et tint sa maison sur un pied d'opulence patriarcale. Avant 1871, chaque soir, quinze salons du palais Borghèse était éclairés. Tout ce que Rome possédait d'étrangers de distinction et de personnages de marque y défilait. Quand une altesse ou un souverain honorait le palais Borghèse de leur visite, la seule différence avec les jours ordinaires était que le prince descendait, à Theure indiquée de leur arrivée, en bas de Tescalier, et qu'on décrochait du mur six merveilleuses œuvres d'art, six torchères, portées par la livrée, qui ne servaient qu'en ces occasions.

Le prince menait sa famille avec toute l'autorité des temps passés. Dans le mariage de son fils aîné seul, il se départit de son autorité. Paul avait de beaux yeux noirs, un cœur tendre. Ses légèretés soudain jetèrent l'alarme au palazzo. Vite audience

demandée au cardinal-vicaire, et la dangereuse sirène, cause du scandale, reconduite à la fron^ tière. Mais, hélas, la reine partie, vive la reine ! Le prince voyait déjà son héritier mangeant les pommes de terre mal cuites de Tenfant prodigue.

— Qui donc, répétait-il à tous les échos, s'en fera aimer, s'en fera épouser? Là est le salut! princesse ou bergère, — à 28 quartier» s'entend, — elle sera ma belle-fille. »

La comtesse Apponyi, née Benkendorff, entendit cet appel. Elle partit de son ambassade de Londres pour le carnaval de Rome , résolue à donner sa fille au volage. Elle la mena à un bal costumé déguisée en « femme de la campagne romîiine », une robe peinte couverte de ronces tieuries : cette campagne fut celle de César. Hélène Apponyi était alors une délicieuse blonde, au doux sourire, dans le regard le reflet du Danube bleu ; mais la maternité répétée a alourdi ses traits et transformé la taille svelte et flexible de la fille des Magyares dans l'épaisse tournure d'une matrone précoce.

Les recherches de la parure, et les artifices de la toilette répugnent à la simplicité de cette nature primesautière et vaillante. Corset et carcan sont pour elle des équivalents.

Donna Anna Maria Torlonia, fille du prince Alessandro, rarchi-millionnaire, a apporté au second des Borghèse, don Giulio, le duché de Ceri dans sa corbeille de noce. Sa mère était folle, sa sœur est folle! La princesse Torlonia était une Colonna. La duchesse de Ceri a de grands yeux splendides, noirs et tristes, qui donnent de l'expression à une figure d'ailleurs sans traits caractéristiques. Son mari a la beauté de la race avec une surabondance de vitalité, qui semble étouffer en lui Tintellectualité. Plus tard peut-être l'esprit prendra-t-il sa revanche. A présent, c'est bien plutôt un gladiateur qu'un Mécène, un corps qu'une c^me.

Le troisième, Francesoo, prince de Bomarzo, marié à sa cousine, Francesca Salviati est un tout autre homme. De tous ses enfants, c'est celui qui ressemble le plus au prince Marc. Il est fin, adroit, habile à organiser le temporel et le spirituel de son bonheur. Sa femme est douce, placide, souriante, mère de quatre jolis petits princes, enjoués comme leur mère, vigoureux comme leur père. C'est une charmante félicité à hauteur d'appui.

Felice a épousé une Grazioli dont les parents étaient très en faveur air Vatican. Il est beau et a

un très mauvais caractère. Rageur et spirituel, il ronge son frein. Il trouve dur d'être enchaîné à une tradition qui, dans le secret de son cœur, lui semble avoir fait son temps. Sa femme est Téternelle Romaine insignifiante et a de beaux yeux noirs qui promettent ce qu 'ils ne donnent pas. Les autres enfants n'ont rien de particulièrement intéressant.

Après 1871, le prince Rorghèsc s'est réfugié à Frascati avec tous ses fils et ses filles, comme Noé dans son arche, emmenant un maestro, l'incomparable Moroni; un artiste, l'incomparable Francesco; un évêque et un archevêque comme chapelains. Là les princes chantaient, peignaient et faisaient de jolis petits voyages à Rome pour voir leur avocat!

Les princesses chantaient, peignaient et ne faisaient point de voyages à Rome : les avocats de leurs époux n'ayant rien à leur dire.

Le prince Marc promenait au milieu des siens sa souriante philosophie, enseignant que la science de l'a peu près est celle de la vie.

Le prince Aldobrandini a fait partie avec le duc Mario Massimo — le beau-père de la duchesse de Rignano — du groupe aristocratique qui s'était jallié à Pellegrino Rossi dans sa. tentative loyale

d'une papauté constitutionnelle. Il en est resté sur son nom le reflet d'un pAle rayon, oh! bien pAle! de libéralisme. Il serait d'ailleurs malaisé de tracer le portrait d'un homme qui n'a rien de saillant dans le caractère, ni d'accentué dans ses opinions. Il est plus conciliant qu'aucun membre de sa famille. Son fils unique, le prince de Sarsina, était marié à Françoise de La Rochefoucauld et père de sept filles. Il est mort l'an dernier, peu avant le mariage de l'aînée avec don Antonio Salviati, son cousin.

Le duc et la duchesse Salviati, née Fitz-James, habitent le palais Salviati, sur le Corso, à Rome, et la splendide terre de Migliarino, près de Pise.

Quand le roi François P''fut blessé, démonté, à Pavie, les seigneurs à genoux lui demandèrent à qui Sa Majesté vaincue voulait se rendre. « Jamais à autre que Salviati, » répondit le roi paladin en tendant son épée à Jacques Salviati.

Plus tard, quand celui-ci rendit l'épée royale, il lui donna les trois diamants de la poignée. La réponse du roi est devenue la devise des Salviati, les diamants sont au centre de la parure de famille.

La duchesse Salviati, très intelligente, très vivante, très Française de cœur, très grande dame,

n'a pris d'ArabelIe que le nom, — si tant est que Jacques II vil dans la sœur de Marlborough la réalisation d'un rêve de beauté — ce dont permettent de douter la tradition et les portraits. — La duchesse Salviati avait su se faire une place à côté de sa belle-mère, le mérite était grand et il a fallu y dépenser beaucoup de savoir-faire et de souplesse. Les Françaises seules ont ainsi le génie politique des insurgés, à n'importe quel rang de la société le sort les destine.

Le duc Salviati est un Romain d'un autre ûge. Laborieux, économe, très versé dans l'agronomie, il a fait des merveilles à Migliarino, dont les revenus se sont décuplés entre ses mains. Ardent défenseur du Saint-siège, les intérêts catholiques trouvent en lui un vigoureux appui.

Il est l'ftme de la résistance aux idées nouvelles, le chef clérical de la casa Borghese. C'est un esprit d'une rare énergie, d'une activité prodigieuse, un peu étroit, absolument exclusif. Comme catholique il gémit de Tétat présent, et se raidit dans la résistance. Comme propriétaire, il en est ravi, car sa fortune a triplé, et son exploitation marche merveilleusement.

On n'a jamais bien su comment un duc Salviati s'est décidé à marier sa fille à Gaston de

Larderel, dont Je grand-père était marchand ambulant, et qui, lui, était perdu de dettes et de débauches. La jeune personne n'était pas belle; mais elle était très agréable, spirituelle et piquante. Le mariage était à peine conclu sous les auspices d'un père jésuite, bien connu à Florence, que la sœur de Gaston de Larderel fut fiancée au comte de Mirafiori,le bâtard de Victor-Emmanuel. On peut penser si la coïncidence fut du goût des Salviati et quel bruit il s'en fit dans Landerneau . . . et ailleurs ! !

Il y a une autre branche des Larderel, établie à Livourne, très considérée et très riche. Au surplus, le comte Gaston et Isabelle Salviati ont fait excellent ménage, le duc Scipion ayant par deux fois retiré son gendre de l'abîme.

C'est ainsi que la villa Salviati, dans le Borgo- Pinli,àFlorence, est demeurée un véritable musée : car Gaston de Larderel est un fin collectionneur. Quand les créanciers accordent un référé, ou y exerce l'hospitahté la plus élégante.

Leur fils, don Antonio Salviati, est un vigoureux seigneur du village, grand chasseur devant TÉternel. Vêtu de fuRtagna comme son père, il arpente les immenses étendues de ses terres à la poursuite du gibier. Ce garçon pousse la passion dé la

chasse jusqu'au massacre. Son père, craignant le sang des Fitz James, qu'à Rome on tient apparemment pour des francs libéraux, Fa élevé rigoureusement comme un gentilhomme campagnard. « Fatiguant la beste pour rompre l'esprit. » C'est, dit-on, la meilleure éducation pour élever des sournois.

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