‹ La société de RomeChapitre 35 sur 36 · VINGT-DEUXIÈME LETTRE · texte numérisé non relu

VINGT-DEUXIÈME LETTRE

... Je VOUS disais, mon jeimc ami, que la vie à Kome n'est pas gaie pour les pensionnaires de France, les soirées surtout, et que les théâtres même ne leur offrent qu'un intérêt fort maigre et encore plus intermittent. Cela m'amène avons parler, en passant, de la musique à Kome, et à vous avouer mon étonnement de ce qu'un art, qui est essentiellement d'origine italienne et si propre à traduire les idées et les passions d'un peuple ardent, communicalif, et toujours disposé au lyrisme, tienne une si mesquine place dans la vie artistique de la capitale nouvelle, de ce que j'appelais la capitale laïque du royaume. Il est vrai que

le long recueillement de la Ville éternelle sous lo pouvoir des papes ne prédisposait guère aux enthousiasmes profanes du théâtre, quelque ressemblance qu'il y ait d'ailleurs entre les pompes de la scène et celles que le culte romain n'a jamais dédaignées. Jusqu'à nouvel ordre aussi, Milan tient à conserver et conserve cette petite suprématie locale des grandes premières^ comme vous dites à Paris, et,àRomele théâtre del'ApoUo, qui est l'Opéra, est beaucoup plus modeste que la Scala. C'est un fort vieux et fort vilain bâtiment sans façade, au coin du pont Saint-Ange, le long du Tibre, et destiné sans doute à disparaître pour faire passage à cette fameuse Via Nazionale qui traversera péniblement, en serpentant, cette pauvre vieille Kome, et descendra trop large et trop neuve du chemin de fer au château Saint-Ange. A l'intérieur, l'ApoUo offre une grande salle nue, mais claire, et d'une assez bonne sonorité, trouée de loges toutes pareilles, superposées en étages sans aucun goût architectural, à la façon de tous les théâtres d'Italie. On y entend la musique, à l'italienne aussi, sans écouter: les femmes du monde tenant salon et recevant visite dans leurs loges, causant tout haut des choses du jour, et ne s'interrompant que pour applaudir un peu, quand le

parterre applaudit furieusement le ténor qui a le mieux crié, ou la prima-donna à qui sa respiration permet les plus beaux points d orgue et les plus impossibles vocalises. On aime encore beaucoup ces choses en Italie et en Russie aussi ; je crois même que le public de Paris, qui se croit si éclairé, ne les déteste pas encore! A Rome, comme dans le reste de la Péninsule, on joue tout de la même façon (façon brillante, entraînante parfois, jamais élevée ni délicate). La musique italienne, à qui ces exagérations héroïques ou emphatiques conviennent fort bien d'ailleurs, la musique allemande et la musique française dont ces habitudes dénaturent la saveur et le caractère, Faust ou Carmen, jes Huguenots ou le Tannhaûser sont joués, chantés surtout, tambour battant, sans souci des nuances particulières de chaque œuvre, et du génie particulier de chaque race. C'est dommage, car il y a de bons orchestres à Rome, et même d'agréables virtuoses dans les orchestres ; mais cela manque de direction, d'unité, de style.

En dehors de l'ApoUo, il y a encore à Rome un grand théâtre neuf, non loin de la gare : le Costanzi, où se jouent ces terribles ballets dont je vous parlerai tout à l'heure, avec exhibitions de jambes et allusions nationales, accompagnées de musiques

d'hippodrome ! Je vous citerai encore le théâtre Argentina où Ton représente des opéras-bouffes, sans grande valeur d'art, mais parfois assez gais, et le Quirino, aujourd'hui rebâti, jadis installé dans une baraque en planches, où le célèbre Pulcinella au large vêtement blanc, au (in masque noir, traverse incessamment l'intrigue absurde de quelque opérette avec ses lazzis en dialecte napolitain.

Il y a peu de concerts à Rome ; quelquefois cependant, sous couleur d'une œuvre de charité, les plus jolies femmes de la noblesse romaine ne dédaignent pas de chanter en public, et l'on peut voir, ces jours-là, sur les planches d'une estrade improvisée, monter les princesses Brancaccio, di Sulmona, la duchesse Grazioli, la comtesse Sommaglia et d'autres non moins charmantes et titrées, à côté delà Ristori, aujourd'hui marquise de Grillo, qui amène sa gracieuse fille dona Bianca, ce qui fait un chœur digne d'un nouveau Raphaël. J'oubliais de vous dire que ces dames sont accompagnées par les comtes et les marquis les plus jolis qu'on ait pu trouver à Rome, et que, dans le public choisi, se trouve tout le reste de l'aristocratie, et au premier rang la délicieuse duchesse Sermonetta, la plus fine de ces belles Américaines qui sont venues rajeunir le sang des vieilles

familles. On dit qu'il y a de fort bonnes musiciennes, et de vraies pianistes dans la société romaine. Mais je crois que ces dames aiment mieux aller, dans leurs voitures, fort bien tenues, faire leur tour de villa Borghèse ou de villa Pamphili, afin d'y croiser et d'y saluer la Reine, dont les gens à livrée toute rouge s'aperçoivent de loin dans la verdure.

Les bons chanteurs italiens et les cantatrices à la mode, ne viennent guère à Rome que comme on va chez vous en province, de passage. L'ApoUo n'a pas de troupe stable et homogène, depuis quelque temps déjà, quoique beaucoup de membres de la société élégante y aient encore leur logeàTabonnement; et le théâtre n'est pas en grande prospérité. Il n'y a pas là vraiment une source de grande distraction, encore moins d'éducation musicale pour les étrangers. On aime beaucoup en Italie ces ténors à la voix claire, à la voix de gorge, dont vous manque/ en France, et dont un des plus charmants est ce Masini qui chanta naguère avec beaucoup de talent la Messe de Requiem de Verdi à Paris.

La mise en scène n'existe pas en Italie, du moins comme vous l'entendez à Paris, avec cette recherche archéologique, cette perfection du détail que

VOUS aimez si fort, un peu trop peut-être, depuis quelques années; les décors sont brossés à la hâte, sans goût et sans aucune exactitude, les costumes ont des airs bariolés et criards de bals forains. Je nevoudraispas être trop injuste pourtant. Les Italiens sont convaincus qu'ils ont inventé un nouveau genre musical, et qu'ils font tout au moins une réforme, en créant ce nouveau genre de ballet, demi-féerique et demi-patriotique, qui a envahi Paris jadis par TEden, sous le nom d'Exce/sior^et que vous verrez quelque jour, éblouissant mais fort laid, reparaître sous le nom d'Amor (anagramme du nom de Roma), allégorie delà destinée de Rome à toutes les époques, même la future.

Cela tient bien plus de la gymnastique que de la danse, dette école de peloton de danseuses plus ou moins vêtues a le don d'exciter la verve patriotique des Italiens ; mais cette parade menace depuis quelque temps de détrôner le vieux ballet français, élégant, mesuré et encore spirituel. Dieu soit loué! h Saint-Pétersbourg, nous en sommes restés au vieux répertoire du Théâtre-Italien ; beaucoup de rappels, de bouquets, et de fioritures, mais au fond une jolie mélodie que ne vient même pas troubler une fausse science. Cela du moins ne gênera pas la nature robuste et encore sauvage de

nos futurs musiciens. Et c'était au fond ce qu'il y avait de vrai, de sincère, de charmant dans la musique italienne.

Êtes-vous bien sûr que toute la science d'Allemagne ait remplacé cette belle source d'Italie, qui coulait un peu trop vite et facilement, mais sans morgue et sans complications artificielles? Si quelques musiciens osaient vous ouvrir leur cœur, ils vous diraient peut-être que j'ai raison, tout simple diplomate que je suis.

Demandez-le-leur toujours, bien que la mode soit aujourd'hui de dire le contraire. Vous remarquerez, en passant, pour votre éducation, comme la loi du vainqueur s'impose jusqu'aux choses les plus éloignées des guerres de ce monde, et comme la tyrannie de la musique allemande a suivi de près F autre!

Rome a pourtant le droit de revendiquer l'honneur d'avoir vu naître la grande musique moderne : Autour des pontificats brillants et artistiques de la Renaissance, l'écoles des Palestrina créait un art religieux plein de majesté, de simplicité et de science ; et, jusqu'à ces dernières années, jusqu'à la fin du pouvoir temporel des papes, la Maltrise de la chapelle Sixtine avait conservé intacte la belle tradition de ces chants sacrés ; c'était à coup sûr une grande joie pour les dilettanti, et un en-

seignemenl pour les artistes, que Taudition de ces motets, de ces messes, de ces Requiem y dans la chapelle particulière des papes, et Pie IX n'avait pas, jusqu'en i870, négligé d'en conserverie pieux usage. Tout cela est fini, la Sixtine est muette, et cette école de chanteurs si particuliers ne se recrute plus; parfois aux grandes fêtes encore, dans l'élégante chapelle à la voûte dorée, à droite, dans Saint-Pierre, dans cette belle chapelle des Chanoines, où s'endorment béatement les prélats violets, on peut entendre chanter à quatre parties ces curieuses voix d'hommes, qui s'étendent depuis la basse la plus virile jusqu'au soprano le plus... féminin.

Mais ne croyez rien, mon ami, de la légende plus ou moins... orientale qui plane sur les possesseurs de ces étranges voix. On ne fabrique plus d'eunuques depuis longtemps pour les chantres de Sa Sainteté. Ces déformations de la voix des hommes proviennent tout simplement d'une façon particulière de poser la voix dès l'enfance, ou plutôt de conserver facticement la voix d'enfant au delà de l'âge viril, et j'ai connu un de ces pauvres diables, un colosse à voix de femme, qui était parfaitement marié, avait plusieurs enfants, et s'empressait de le crier par-dessus les toits avant de

chanter, ne pouvant donner tout de suite d'autres preuves de ses... talents.

Ne riez pas de ce pauvre garçon, encore moins de cette austère et suave musique : tout le moyen Age était là dedans ; et le père de la musique moderne, le plain-chant, avait sa source à Rome. Je comprends que les artistes pleurent ces temps passés ; mais tout passe, même la grandeur artistique de ritalie, et des peuples jeunes, comme la Russie, attendent leur tour de vaincre... et de chanter I

L'Italie a pourtant un admirahie soleil couchant : c'est Verdi, un vrai musicien; disons le mot : à son heure et dans son pays, un vrai génie. Nous aimerions peut-être mieux aussi, nous autres qui, étant un peu sauvages, aimons les hommes tout d'une pièce, qu'il restât plus entêté dans sa nature première, plus franchement fidèle h son tempérament d'Italien, au lieu de verser comme les autres dans la recherche et la science allemandes.

Ètes-vous bien sûr que Verdi ne soit pas plus génial, quand il fait tout simplement de la musique italienne, en laissant couler son inspiration claire, émue et émouvante dans le moule tout uni de l'art de sa race, qu'en cherchant à conciUer le jet ardent de la phrase musicale italienne avec toutes les

digues savantes et complexes de l'idée allemande, de rorchestration wagnérienne? Cela revient à <lîre : Est-il plus lui dans Rigoletto, dans la Trariaitty que dans Don Carlos, dans Aida, dans OtellOy qui nous arrivera demain à I^aris, alourdi de couronnes et d'ordres étrangers? ' Je n'en sais trop rien, mais je vous prierai de le demander pour moi à vos illustres amis, les musiciens français. Quoi qu'il en soit, Verdi est évidemment une belle nature musicale, un esprit doué de chaleur et de vie, d'inspiration en un mot, chose très rare et qui remplacera avantageusement, pour quelque temps encore, tous les effets de l'habileté sans idée. Il a de la mélodie^ comme dit encore le bon public, qui n'est pas si bête. C est un robuste travailleur, que ce vieillard encore très vert, assez grand de taille, un peu maigre, l'œil vif et perçant, le geste rapide et sec;*il est curieuxà voir conduisant l'orchestre, debout et droit au pupitre, la main droite nerveuse, et marquant vivement le rythme; le bras gauche s'élendant et s'arrondissant pour indiquer les nuances à ses musiciens. Il eut jadis quelques déboires et voulut paraître brouillé avec l'Opéra à Paris, à la suite du succès incertain de Don Carlos ; mais on m'a assuré qu'il s'était remis avec cette illustre maison pour le plus grand suc-

ces et les meilleurs bénéfices d'Aïda il y a trois ans, et d'Otello dans trois ou quatre mois.

(Test une volonté très ferme, un caractère très entier, mais très loyal, de caractère assez difficile, même avec ses amis; de rapports très sûrs, même avec ses confrères. Il habite, pendant une grande partie de l'année, un grand appartement au premier étage , sur les terrasses blanches du palais Doria, à Gênes, d'où la vue sur le golfe et le port est splendide. Sa musique a été, souvent aussi, ensoleillée comme ce pays admirable, et ses meilleures œuvres sont celles qui ressemblent le plus à la clarté de son pays, au génie de sa race. Verdi est un grand Italien, et il a raison, comme les Allemands qui sont des Allemands, et les Français qui sont des Français.

De Rossini à lui, il n'y a personne qui puisse lui être comparé; après les Bellini, les Donizelti, si franchement italiens, et aussi quelque peu vieillis, Kossini avait trouvé, dans le baptême du goût français, la grâce de faire un chef-d'œuvre unique, impérissable, Guillaume TelL

Après lui, Verdi est redevenu tout à fait de sa race; applaudissons-le, surtout quand il ne pense pas trop au bruit lointain des orchestres d'Allemagne.

A côté de lui, mais au-dessous, je ne vois guère que deux hommes de très différent esprit et de valeur aussi très différente : Ponchielli qui est mort, il y a peu de temps, après avoir laissé des œuvres agréables, faciles, sans grand caractère, tout à fait traitées à la mode italienne; et A. Boïto, Fauteur encore vivant et très vivant de beaucoup de libretti (faits pour Verdi, pour d'autres ou pour lui-même, de celui d'Oteilo^ en dernier lieu), musicien disert et inquiet, littérateur fin et instruit; en somme, curieux esprit, hésitant entre son poème et sa musique, sans qu'on sache bien lequel il a le plus aimé. Vous avez sans doute entendu son opéra de Mefistofele ^ qui a eu un légitime succès en Europe, œuvre incomplète, mais avec de la personnalité, et des idées errantes au milieu de beaucoup d'étranges inutilités, mais une œuvre en somme, et qui a dû vous intéresser, quand ce n'eût été que par comparaison avec votre Faust.

Hors de ces personnages illustres ou considérables, je ne vois pas grand'chose poindre à Thorizon musical de Tltalie. Faut-il donc envoyer aussi les Italiens étudier à Rome? Je ne crois pas. Fautil y envoyer les Russes ? Non ! Faut-il y envoyer ies Français? Peut-être. Je vous ai déjà dit mon

idée là-dessus, je ne sais si les artistes seront de mon avis. Nos musiciens russes n'auront guère, pour un long temps encore, qu'à écouter la chanson de nos paysans, le vent de nos steppes et les murmures de nos forêts blanches, pour trouver et chanter Tidéal de notre race. Mais la France, qui est avant tout un pays de clarté, de goût, de mesure, un pays de moyennes, dont la littérature et Tart ont toujours tenu le milieu entre les nuages des races du Nord et les ardeurs des races du Midi, la France ne devrait pas abandonner tout à fait le chemin de Rome. Elle prendra toujours de la beauté et de la tradition à TltaUc, de la poésie et du charme à T Allemagne ou à l'Angleterre, et elle fera tout cela sien, avec son bon sens, sa jeunesse, son esprit.

Dites donc aux artistes de votre pays, mon jeune ami, que nous les suivons tous avec envie, car ils sont les premiers ; mais que vraiment ils n'aient pas si peur de ritalie , de Rome , d'où il leur est revenu, tous comptes faits, pas mal de grands hommes, qui, d'ailleurs, y étaient arrivés tels !

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