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DEUXIÈME LETTRE

Je sais, depuis que je connais la reine Marguerite, de quels parfums subtils sont faites cette séduction suprême, cette grâce mystérieuse et irrésistible, cette beauté de la beauté qu'on appelle le charme. Le charme est fait d'intelligence et de bonté.

La reine Marguerite est Tune des figures royales les plus intéressantes de T Europe ; adorée en Italie, elle inspire au dehors la sympathie qu'on éprouve partout pour une femme belle et exceptionnelle.

Son nom charmant se prête à toutes les gracieuses légendes, et se symbolise par la fleur la plus parlante du langage sentimental. Aussi, la poé-

lique Italie a-t-elle chanté, cultivé l'emblème de « Marguerite » avec un amour qui va jusqu'à la dévotion. Bien des gens du peuple ont une marguerite séchée dans leur scapulaire. Je vis, un jour, l'un des porteurs de la grotte de Cumes, qui avait porté la veille la reine Marguerite, se signer chaque fois qu'il prononçait son nom.

La reine d'Italie est une grande dame, quoiqu'elle n'ait point de préjugés aristocratiques; elle se moque volontiers des titres, si authentiques qu'ils soient, et les degrés du bien né n'ont aucune importance pour elle.

La Reine supporte complaisammcnt, comme doit le faire l'épouse d'un chef d'Etat, la frivolité de la noblesse de sa capitale; elle la flatte même quelquefois, mais sans jamais s'y abandonner.

Elle a beaucoup appris et beaucoup retenu. Ayant travaillé à se former une opinion littéraire, elle pense et juge par elle-même ; ses connaissances artistiques sont supérieures à celles de bien des critiques dont la signature fait loi. Son mérite est d'autant plus grand qu'elle ne devait avoir reçu du ciel, comme tous les membres de la maison de Savoie, que très peu de dons à cet égard. La Reine pourrait être un écrivain comme la reine de Roumanie, Carmen Silva. Elle a d'ailleurs écrit des

vers charmants, durant la longue et grave maladie qu'elle a faite. La Reine chante adorablement, quoiqu'elle ait peu de voix, et, comme elle a du sang autrichien par sa mère, elle préfère la musique allemande à la musique italienne, mais celleci à la musique française. Son père, le duc de Gênes, fils de Charles-Albert, détestait toutes les musiques, et il eût été d'ailleurs incapable de les distinguer Tune de l'autre.

Le seul point où perce encore sa nature primitive est la toilette. Son goût l'entraîne à la magnificence, tandis que, parfois, l'élégance d'une grande princesse s'accommoderait davantage de ce qui est exquis dans la simplicité.

Peu de souveraines ont de plus beaux bijoux qu'elle; les pierreries de la couronne étaient déjà splendides. Le roi Victor-Emmanuel y a ajouté des présents superbes, et le roi Humbert a donné de merveilleux diadèmes, des perles incomparables.

Une bonne fée avait doté cette princesse, dès son berceau, de tous les dons, de la beauté, de la grâce, de la galté, et de toutes les faveurs de la fortune ; il semblait qu'elle ne dût vivre que des jours tissés d'or et de soie. Elle a beaucoup souffert au début de son mariage, et l'attentat de Passanante a donné à sa santé une secousse terrible

dont elle a été longtemps à se remettre. Si, en dehors d'une situation royale, une femme vaut le bonheur par sa noblesse, la hauteur de son caractère, la bonté de son cœur, ses mérites de toute nature, sa beauté, sa faculté d'aimer, c'est à mon avis la reine d'Italie.

Elle devait être la première reine de ce pays où tant d'artistes ont glorifié l'idéal, où tout un peuple a le culte de la beauté.

Elle est affectueuse, très vive, très sensible, et provoque le dévouement et Taffection.

Le temps qu'elle ne consacre pas aux réceptions, la Reine le consacre aux lectures. Elle se tient au courant de toutes les revues et de toutes les productions françaises, anglaises et allemandes. Lorsque Tune de ses dames d'honneur lui apporte la nouvelle qu'un livre remarquable a paru, elle est accueillie avec une véritable joie. La Reine est, on peut l'affirmer, comme elle en a été la plus jolie, la femme la plus intelligente de son royaume et d'une intelligence rare, car ce penseur est resté très féminin ; son esprit se nourrit fortement, son jugement a une véritable solidité, et toute cette connaissance ne lui a rien ôté de sa grâce.

Saufles yeux incomparables de l'impératrice de Russie, il n'y a pas de regard de souveraine plus

beau que celui de la Reine ; son sourire est délicieux, chacun de ses mouvements est harmonieux. Elle marche en reine et en femme; elle salue comme personne ne salue. Elle a engraissé, un peu trop peut-être; elle a des bras admirables, des épaules superbes, mais elle n'a pas gagné à son embonpoint cette ampleur du corsage que le roi Humbert appelle le complément de la beauté.

La souveraine a toujours mesuré la valeur des hommes à leur intelligence, non à leur rang, à leur fortune ou à l'importance qu'ils ont dans les partis pohtiques. Elle excelle à faire parler chacun sur ce qu'il sait. La Reine a voulu connaître tous les Italiens qui avaient une supériorité. Lorsqu'ils sont mal élevés elle en souffre plus qu'une autre, parce que sa délicatesse est très grande ; mais elle se contient et subit les manières détestables avec un courage digne de l'ancienne Rome.

Elle sait causer et même gaiement deviser. L'afféterie lui déplaît par-dessus toutes choses, et, certes, ce n'est pas elle qui encouragerait dans son cercle les préciosités de l'hôtel de Rambouillet, (^ette grande dame a très grand air dans les cérémonies officielles. En revanche, dans l'intimité, comme nos incomparables mères, elle peut avoir un langage familier.

La Reine ne parle pas Fitalien comme une Toscane et se sert volontiers du piémontais en petit comité; elle dira, par exemple, d'un homme exceptionnel : « C'est un brave homme, » ce qui signifie à Turin : « On peut compter sur lui comme capacité et comme honneur. » A propos du roi Charles- Emmanuel IV, mort, disent les dévots, en odeur de sainteté, je lui ai entendu dire un jour, en riant de son joli rire : « Pauvre homme ! il était un peu niais ! »

La Heine a beaucoup développé sa culture depuis qu'elle est venue à Rome. Les hommes remarquables qu'elle sut grouper autour d'elle contribuèrent à ce développement; aussi vous parlerai-je du cercle de la Reine avant de vous parler de la famille royale, d'ailleurs fort restreinte, et de la cour.

Cette nouveauté, dans la classification de mes lettres, est nécessaire, vous le verrez, pour vous faire connaître l'existence de la Reine, que les descriptions d'une cour trop nouvelle, sans traditions, sans unité, ne parviendraient pas à vous faire comprendre.

Les goûts artistiques de la Reine sont particulièrement satisfaits à Venise où elle fait de fréquents séjours auprès de sa Dame de Cour et amie, la comtesse Marcello, Tune des femmes

d'Italie les plus séduisantes et les plus sérieusement instruites après sa souveraine.

Aux bains de mer, la Reine a une grande liberté d allures et vient étudier le pays à toute heure, en tous sens, visiter les musées, les églises : aussi connalt^elle sa Venise sur le bout du doigt. Elle aime par-dessus toutl'École vénitienne. Son peintre favori est celui de la merveilleuse toile de l'Académie des Beaux- Arts, de la Présentation de JésiLi au Temple, j'ai nommé Carpaccîo. L'intelligente souveraine a aussi des préférences pour l'élève favori de Bellini Cima da Conegliano, dont le saint Jean-Baptiste est à Santa Maria dell'Orto.

L'infidélité que la reine Marguerite fait à l'École vénitienne est pour l'école de Mantoue et elle s'explique, car elle est pour l'immortel Mantegna. La Reine commande les meubles qui se trouvent dans les tableaux de ses peintres favoris et les place dans ses appartements privés.

Venise plaît encore à la Reine parce que ce n'est pas une ville politique et qu'elle ne suscite ni les jalousies de Rome, ni celles de Florence, de Turin ou de Naples.

J'ajouterai que Marguerite de Savoie est trop instruite pour n'avoir pas l'esprit libre. Bien qu'elle ne mette aucune ostentation dans ses pra-

tiques, les libres penseurs raccusent d'être cléricale, et, par contre, comme elle tient à ce qu'on ne lui croie pas de faiblesse pour les cléricaux, ceux-ci l'accusent d'être d'une tiédeur exagérée.

La Reine aime passionnément le pays dont elle est la souveraine; elle n'a pas eu, comme une princesse étrangère, d'éducation à faire pour devenir patriote, puisqu'elle est Italienne de naissance. D'autre part, les intérêts de la maison qui gouverne l'Italie sont les siens puisqu'elle est une Sa-^ voie. Ces choses, vous le savez, mon jeune ami, ont, en politique, plus d'importance que le gros public ne le soupçonne.

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